Je me souviens…(les souvenirs de Pap’mam’)

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Je me souviens…(les souvenirs de Pap´mam´)

Ces souvenirs ont été écrits en 2001 dans le cadre d’un projet que j’avais entrepris avec mes étudiants hongrois, ouzbeks, ukrainiens, géorgiens, azeris….quand je vivais et enseignais à Budapest. Sur le modèle des « Je me souviens » de Georges Pérec, il s’agissait d’explorer notre mémoire collective et personnelle à travers les souvenirs de gens de générations et de cultures différentes. J’avais ainsi demandé à un certains nombre d’amis de se prêter au jeu et à papa et maman aussi, naturellement. En lisant leurs souvenirs, j’avais découvert des choses et avais déjà été très émue.

Les réécrire ce soir me rend un peu de leur présence, leur chaleur, la tendresse de leur âme.

Papa (Roland, 61 ans)

  1. Je me souviens de la mort de ma grand-mère, « la marraine », première rencontre avec la mort, sa rigidité, son immobilité, la pétrification de l’assistance autour du lit de la défunte.
  2. Je me souviens du Léon, l’ouvrier agricole, qui m’a appris à faire moi-même le nœud des lacets de mes « choques ».
  3. Je me souviens de Pierre, mon copain d’école, qui m’avait surnommé « la guernézelle ».
  4. Je me souviens des battages où tous les voisins venaient pour travailler pendant deux jours à la ferme.
  5. Je me souviens de la messe de minuit à Noël où nous allions à pied dans la nuit.
  6. Je me souviens du « pain au chocolat », une soupe avec du chocolat, le dimanche soir.
  7. Je me souviens du premier soir à l’internat dans un grand dortoir.
  8. Je me souviens de mon premier voyage à Rennes, à l’arrière de la moto de mon instituteur pour passer l’examen des bourses.
  9. Je me souviens du marché de La Guerche de Bretagne où nous allions en carriole à cheval.
  10. Je me souviens de la moisson de 1949 où j’ai fait ma première crise d’asthme.
  11. Je me souviens de la sécheresse de 1947 où nous avons creusé un puits.
  12. Je me souviens de l’hiver 1954 où l’eau gelait dans le dortoir du pensionnat de Châteaugiron.
  13. Je me souviens de mon voyage en Algérie sur le bateau « El Djezaïr ».
  14. Je me souviens de la naissance de mes deux enfants et du sentiment de métamorphose qui l’accompagnait.
  15. Je me souviens de ma première « prise de tête » amoureuse, du sentiment d’exaltation, de crainte, d’incrédulité.
  16. Je me souviens de l’arrivée de notre troisième enfant, ce petit garçon « de l’ailleurs », le bouleversement qui nous étreignait, entre peurs et grand bonheur.

Maman (Hélène, 65 ans)

  1. Je me souviens…c’était au printemps, je me revois sur les genoux de maman dans la grande cuisine de la Boulinière, j’avais quelques fleurs dans les mains…maman était heureuse « Hélène adore les fleurs et vient nous en offrir à tout moment ». Qui d’autre était là ? Je ne sais plus. J’avais 4 ou 5 ans, c’était en 41/42 à Cholet dans notre campagne.
  2. Je me souviens…juillet 1944…7 ans…sur la route de Cholet à La Boulinière, nous étions dans la voiture à cheval, serrés les uns contre les autres, papa conduisait le cheval, tante Georgette était avec nous, nous revenions du baptême de notre petit frère Paul (le 9ème de la famille) et les avions passaient, repassaient au-dessus de nos têtes. Papa nous informait : la gare est bombardée. On voit les bombes tombées à 2-3 kilomètres, c’est sûrement les FFI (Forces Françaises d’Intervention) et dans les fossés de la route, des militaires allemands se cachaient pour échapper au danger. Avions-nous peur ? Les grandes personnes certainement. Nous, nous avions l’impression de vivre des moments extraordinaires que nous avions du mal à comprendre.
  3. Je me souviens du 13 juillet 51. J’avais 14 ans depuis 10 jours et c’est les vacances, l’école est finie. À peine le sac posé, nous sommes appelés au champ pour relever les gerbes, et paf ! Il fait très chaud et nous sommes revenus sous le soleil de midi…je me mets à saigner du nez, on me dit de m’asseoir, de lever le bras opposé à la narine qui coule, rien n’y fait. On me met de l’eau fraîche sur les tempes puis de m’allonger sur le carreau, une clef dans le dos. Le saignement s’arrêtera mais je n’irai pas à la moisson ce jour-là. Dommage car j’aime bien être dehors et participer avec tous à ce travail d’été.
  4. Je me souviens des battages…ce dur labeur sur l’aire de la ferme. 50 hommes qui s’affairent autour de la batteuse, chacun à son poste, pailles, gerbes, grains, machine, tracteur…et aux fourneaux, 4 ou 5 femmes pour préparer le repas…les jeunes qui apportent des boissons frâches aux travailleurs. Puis le repas animé, les histoires, les chants ; c’est la fête, on recueille le fruit de toute une année de travail, d’attente, d’espérance.
  5. Je me souviens des années 60, c’est un peu flou comme repères mais on parlait d’Europe unifiée, sans frontières, c’était un espoir immense pour nous les jeunes. Et dans ce même temps, en 59, un Africain est venu en stage chez Simone et François à « Tout le monde » ; la JAC (Jeunesse Agricole Chrétienne) favorisait cette rencontre. De quel pays venait-il ? Je ne sais plus…Il parlait français, il voulait s’initier à l’agriculture française. Il nous parlait de son pays, de ses coutumes…depuis longtemps je rêvais d’aller en Afrique, d’y vivre. On me conseillait d’entrer dans une structure, une association. J’ai trouvé la structure que j’ai lâchée plus tard car elle ne me correspondait pas et je ne suis jamais partie en Afrique.
  6. Je me souviens de Mai 68, j’avais 30 ans, j’étais à Clichy aux portes de Paris depuis 8 mois, je travaillais dans un établissement privé avec 2-3 personnes, je découvrais un univers différent de notre Anjou, je rencontrais de vrais amis. Je côtoyais les ouvriers de Citroên, de nombreux étrangers qui travaillaient dans ces usines, qui vivaient dans des foyers ou à l’hôtel dans de toutes petites chambres. Je n’ai pas participé aux manifestations mais nous vivions les événements ensemble et je partageais l’immense espoir des ouvriers, le changement de société qui s’amorçait.
  7. Je me souviens du printemps 72…Marie-Claire entre la vie et la mort…et puis Roland qui déboule dans mon existence…et l’été on découvre les Alpes ensemble, les Alpes françaises et les Alpes italiennes, comme c’est différent des bocages vendéens et des ciels d’Anjou !
  8. Je me souviens de ce 19 septembre 1974 à Clichy, 19 heures. Je tiens notre petit Yann dans les bras, quelle joie d’être mère… ! Et je contemple le bonheur de Roland.
  9. Je me souviens de ce 30 décembre 1975. Que m’arrive t-il ? Pourquoi suis-je ainsi ce matin ? Je ne tiens pas debout ! Et Yann est lourd, lourd…mais bien-sûr…c’est le bébé qui frappe à la porte…vite préparons-nous ! La valise, la layette…Téléphonons au papa, aux amis…personne ! Ne paniquons pas, faisons face…Roland doit arriver vers 14 heures…il arrive. La valise est prête, on part à la maternité avec Yann qui a 15 mois. Voici Argenteuil. Yann reste avec nous, accepté par les soignants. Et dans les bras de l’infirmière, il apercevra sa petite sœur qui pointe son nez à 19 heures…quelles joies partagées en famille !
  10. Je me souviens de ce matin du 26 janvier 1982, dans l’aéroport, ce petit homme qui vient chambouler notre vie – aboutissement d’un rêve de jeunesse « donner une famille à un enfant qui en est privé » ; Yul était là venu du bout du monde, ses yeux interrogateurs, un peu inquiets… « Qui sont tous ces gens qui prennent soin de moi ? », il sourit…ne dit rien…même à 3 ans ½ il devait penser qu’on ne comprenait pas. Va t-on s’apprivoiser ? Se comprendre ? Cheminement de part et d’autre…et par les jeux, les sourires, les paroles des enfants, la parole est venue, celle de son pays, celle du nôtre…
  11. Je me souviens de ce 30 juin 1984 où nous sommes arrivés à Nemours dans une maison…rêve de beaucoup de Français…bien-être du jardin, des enfants qui vont et viennent, de la jolie petite ville, des bois tout proches…du travail de Roland peu loin de chez nous. Finis les longs trajets de train et les trop longues journées provoquées par ces déplacements… !
  12. Je me souviens des années 92, 93, 96…la fierté des uns et des autres…Obtenir le Bac…partir vers d’autres horizons, vers un avenir encore incertain. Que sera demain, où vont-ils s’épanouir ?

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La montre brisée

C’est un souvenir d’enfance. Maman m’a prêté sa montre, un fin bracelet noir entourant le cadran, rond ou carré, à aiguilles ou à chiffres, les détails se troublent dans ma mémoire mais je me souviens avec acuité du sentiment de responsabilité qui m’envahissait en sentant cet objet dans ma main. Je pense que c’était la première fois que maman me prêtait sa montre, je commençais à peine à lire l’heure et elle avait dû me dire d’y faire bien attention. J’étais avec mes frères et nous étions descendus jouer dans le parc en bas de l’immeuble avec les copains. Je devais avoir six ou sept ans à peine. Grâce à la montre, nous saurions quand nous devions rentrer à la maison.

Nous jouons et sans cesse je pense à la montre, à cette marque de confiance que maman a déposé en moi en me la prêtant – avais-je insisté pour l’avoir ou pensait-elle que je serais plus prudente que mon frère aîné pour ne pas la perdre ?

Nous jouons, de ces jeux qui exaltent et fatiguent à la fois, et qui nous plongent dans ces humeurs enfantines parfois troubles, en demi-teintes, lorsqu’on sent le pouvoir des autres sur soi, les fils s’entremêler autour de nous dans ce tissu confus de paroles, de rires, de moqueries et de gestes brusques des compagnons de jeux. Dans cette façon particulière de l’enfance d’être soi, un morceau vivant du présent et d’un temps arrêté, une forteresse de sable qui peut s’écrouler à tout moment. Lors d’un de ces moments de confusion, l’ennui gagnant du terrain au moment où une partie languit ou la dispersion se fait sentir, je me revois soutenir la montre, la soupeser et la lever vers le ciel. Un de mes frères est près de moi mais je sais qu’il ne me retiendra pas. Je me revois regarder l’herbe à mes pieds et les fins gravillons. Je sens encore cette sensation de curiosité et de danger qui m’absorbe entièrement lorsque je me demande si la montre se briserait si je la laissais tomber. La chaleur monte à mes tempes, je sens l’objet fragile dans ma main, la voix douce de maman me disant d’y faire attention, et malgré ce sentiment aigu de danger imminent, je ressens un besoin irréfrénable de savoir. Si j’ai raison ou tort. Si on peut me faire confiance ou non.

Je sais que ce que je nommerai des années plus tard « mon expérience intime de la gravité » n’est pas un simple désir naïf de confronter mon hypothèse à la réalité mais un étourdissement de la conscience visant à mesurer la fragilité des choses, la responsabilité de nos actes à travers l’angle de leurs conséquences irréversibles. Je sais déjà toute la honte qui m’envahira et pourtant, une partie de moi veut encore croire au miracle, au fait qu’il ne se passera rien.

Je laisse alors tomber la montre. Une seule fois.

Et la montre se brisa.

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Sur la route, sans Kerouac.

Il y a tous ces kilomètres que l´on fait, tous ces kilomètres de pensées où l´on se perd en soi et en l´autre, aux détours de la vie, et puis tous ces kilomètres de pensées moins ancrées dans le réel où, peu à peu, au fil de la route, s´élabore une trame, s´étoffent des personnages, se cisèlent les phrases, si sonores et mélodiques quand elles sont chuchotées ainsi à l´esprit et que l´on sait destinées à l´oubli car on ne les notera pas, on ne se souviendra pas de leur rythme, des mots qui les composent au moment de les écrire.

Il y a tout ce temps entre les plis du présent qui file, se déroule comme la route qui se dérobe, les paysages autour de soi qui s´évanouissent au fur et à mesure que l´on avance puis renaissent, différents, et meurent encore et les velléités d´écriture avec.

Il y a pourtant cette fièvre en soi, cette brûlure dans les doigts, le désir de saisir toutes ces phrases du vent et de la route pour les tisser serrées dans les mailles de l´encre et les empêcher de nous échapper encore.

Fascinée par l´équilibre et la concentration qu´impose la conduite, ce fil tendu où la souplesse et l´habileté s´épousent, je me laisse envahir, peu à peu, par les phrases et je les taille comme des pierres, influencée par l´inspiration de la musique qui envahit l’habitacle de ferraille. La route m’absorbe. Cette route que si souvent j’ai fui, donne la cadence parfaite à mon esprit encombré d’idées, de pensées, d’histoires. Il faut, bien-sûr, des itinéraires fluides pour chercher loin en soi les raisons intimes, les racines souterraines de sensations et sentiments qui nous habitent, que la fréquentation des autres et de leurs propres histoires fait naître en soi, terreau superbe pour travailler la déclinaison infinie de l’âme humaine. Et comprendre, peu à peu, kilomètre après kilomètre, ce qui nous heurte, ce qui nous touche, ce qui nous déroute.

Pendant ces rares interstices de solitude, fouiller profond au fin fond des sentiments et des contradictions de l’homme prend le goût d´une drogue thérapeutique. On attend alors le prochain voyage, la prochaine dose de kilomètres. Et c’est ainsi que peu à peu, la compagnie de ces pensées et celle d’êtres fictifs habillés puis déshabillés par les caprices de notre imaginaire deviennent nos uniques et âpres désirs d’intimité.

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Labyrinthes magiques (2) : El Garrell et ses tours-cabanes à Argelaguer (Catalogne-Garrotxa)

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Je ne sais jamais comment appeler « El Garrell ». Josep Pujiula i Vila – formel – « El Tarzan » – l’éternel enfant en lui, « l’homme des cabanes d’Argelaguer » – un brin sauvage aussi. De fait, je n’aurais plus l’occasion de m’adresser à lui – et donc pas de problème pour choisir une façon de l’interpeler – puisque l’homme a quitté ce monde l’année dernière le 02 juin 2016. Encore un rendez-vous manqué…

Très probablement cependant, j’aurais préféré un timide et neutre « Bon dia senyor » à un « Hola Tarzan ! », « Salut Jo ! », « Que hay de nuevo Garrellito ? » ou « Tot bé, home de les cabanyes ? ». Je pense que certains artistes « marginaux » expérimentent comme les voyageurs solitaires en terre étrangère cette même sensation singulière dont parle Nicolas Bouvier dans L’usage du monde : tandis que pour eux les autres sont de parfaits inconnus, eux ne sont déjà plus des étrangers pour les autres, leur notoriété a couru de bouche à oreille. Si bien que penser que j’hésite entre plusieurs noms ou pseudonymes pour parler de lui (et évidemment non m’adresser à lui) alors que je ne l’ai jamais rencontré ni vu en chair et en os, montre à quel point cet homme était devenu une légende de son vivant même.

Argelaguer-personnageJ’avais entendu parler de lui lorsque je faisais mon périple dans les écoles catalanes pour présenter mon « parcours insolite en France » – où figuraient entre autres le Palais idéal du facteur Cheval, les rochers sculptés de l’abbé Fourré, la maison Picassiette, la grotte-chapelle de Jean-Michel Chesné, la Bohème de Lucien Favreau… À la fin, lorsque je demandais aux étudiants s’ils avaient connaissance de sites de ce genre en Espagne, quelques-uns m’avaient parlé des « labyrinthes et cabanes d’Argelaguer ». Peu y étaient allés – voire aucun – mais il leur semblait que cela correspondait bien aux caractéristiques « brutes » et « singulières » dont je venais de leur parler et qui les laissaient souvent pantois. Mes amis Eli et Sergi m’avaient aussi raconté s’y être arrêtés un soir de retour d’un séjour dans la Garrotxa car les tours et cabanes se voyaient de la route et les avaient impressionnés mais la nuit tombait et ne leur avait pas permis d’explorer en profondeur le site. Ils en avaient été cependant suffisamment marqués.

Puis, fin juin 2014, dès que j’ai su que le festival de cinéma pyrénéen Picurt projetait un documentaire dédié à l’artiste (« Sobre la marxa » de Jordi Morató), je m’y suis précipitée. Le cinéaste, ayant notamment récupéré le précieux matériel d’un jeune garçon de 14 ans qui avait été ami et compagnon de jeux de Garrell durant son époque la plus « Tarzan », s’intéressait beaucoup à la force vitale de cet homme apprivoisant la nature et à son propre génie indomptable. Il insistait aussi sur le cycle éternel de la vie et de la mort à travers l’eau et le feu : ces sources que « l’homme des cabanes » cherchait puis creusait pour en faire des cascades et bassins sauvages et ce feu dévorant ses œuvres lorsque les autorités lui sommaient de les déconstruire à cause du danger qu’elles pouvaient représenter sur la route toute proche. Dans le film, on le voyait affublé d’un pagne Tarzan, pêchant à mains nus, escaladant des parois raides ou sautant dans des trous d’eau en criant, simulant une bagarre dans la boue, des courses-poursuites dans ce bois catalan ressemblant soudain à une jungle tropicale. Et puis on le voyait construire, détruire, reconstruire, redétruire, reconstruire…avec ce besoin viscéral d’être dans le bois de son enfance et de faire ce qu’il faisait, une « œuvre insconsciente », reconnue depuis comme l’une des plus impressionnantes de l’art brut. J’étais restée bouche-bée devant ce personnage hors du commun, inclassable, opiniâtre et génial. Car si j’avais eu vent de ses constructions, je n’avais aucune idée de sa personnalité : elle s’avérait juste époustouflante, déroutante…fascinante.                                    labyrinthe-2

Ce ne fut pourtant que quelques mois après, en février 2015, que je pris enfin la route vers la Garrotxa à la faveur d´’un week-end prolongé pour le carnaval: à ce moment-là, non seulement j’étais encore incapable d’opter pour un nom pour parler d’en Garrell-Tarzan-homme des cabanes-Josep mais je ne parvenais pas non plus à nommer le village de ces cabanes-labyrinthes : Argelaguer. Il m’avait donc été assez compliqué d’exposer mon projet à mon ami Suso qui, quelques jours avant, m’implorait de l’emmener où que ce soit, du moment que l’échappée lui permette d’oublier le week-end à Paris qu’il avait projeté de faire avec son copain pour la Saint-Valentin et auquel il venait de renoncer, tant leur histoire était devenue plus tortueuse qu’un labyrinthe d’en Garrell ; ironie du sort, mon compagnon se trouvait justement à Paris à ce moment-là pour son travail mais ni la ville de l’amour ni la Saint-Valentin ne m’auraient quant à moi détourné de mon projet de voir un nouveau site d’art brut. De fait, nous n’avions jamais accordé aucun crédit aux fêtes commerciales supposées célébrer « l’amour » et nous ne fantasmions pas non plus sur Paris qui représentait avant tout un lieu de travail pour lui et un lieu de passage pour moi lorsque j’allais voir mes parents et frères ; je faisais toujours une halte en coup de vent dans la capitale pour y retrouver quelques amis chers. Un rituel « inconscient » consistait d’ailleurs à nous rejoindre, avec mon ami Jean-Michel, à La Halle Saint-Pierre (sanctuaire des arts singuliers) pour y voir la dernière expo. Le bois d’Argelaguer promettait d’être nettement plus sauvage que notre musée préféré au milieu des marchands de tissus, de fripes et à quelques centaines de mètres du Sacré Coeur.

Et le cœur de Suso, blessé par cette séparation douloureuse, allait se recomposer peu à peu au contact de sa filleule – ma fille – et de cette nature domptée par un génie. Le vendredi soir, nous étions ainsi allées le cueillir à la gare de Ripoll pour finir la route avec lui jusqu’à Argelaguer. Les virages du col de Merolla avaient eu raison de ma fatigue et de mes douleurs lancinantes au cou mais la compagnie de Suso représente toujours un antidote à tous les maux de la terre et la dernière partie du trajet se termina dans les fous rires provoqués par la cocasserie de nos échanges avec nos hôtes qui, au lieu de nous fournir des données « normales » – adresse, orientation – nous envoyaient des codes compliqués de géolocalisation de leur maison. Non sans mal, nous avions quand-même fini par trouver et étions arrivés fourbus mais heureux à bon port.

Avant d’aller dormir, Suso, à qui j’avais confié mes problèmes accrus de douleurs aux cervicales, me proposa un massage sacro-cranéal. Il plaça une main en bas de mon dos – sur le « sacro » – et une autre sur le haut de ma nuque – « craneo » – et resta immobile et silencieux plusieurs minutes. Il « sentait ». Et je sentais qu’il percevait ce qui m’inquiètait et m’échappait depuis quelques mois déjà : que la fatigue tendait et figeait tout mon corps devenu comme un bloc de pierre comprimé autour de la douleur. Ses mains captaient ce que le regard ne pouvait percevoir : contractures, tensions musculaires et ossature fragilisée. Peu de temps avant, tout cela avait été diagnostiqué par radio et TAC et j’avais commencé des séances de physiothérapie prescrite par l’hôpital. Mais j’étais encore loin de la conscience qui me mènerait vers un changement profond afin d’écouter plus attentivement les signaux émis par ces douleurs. Les deux mains de Suso localisaient sensiblement tous ces court-circuits en moi et les soulagaient un peu. En fait, sa présence même, comme toujours, me changeait les idées et m´apaisait. Suso-thérapeute, Suso-ami et confident, Suso-guérisseur…Il fit aussi son drôle de massage immobile à Solenn, dont le corps souple de l’enfance – loin des affres du temps – laisse circuler les fluides sans obstacle. Puis nous tombâmes, les trois, dans un sommeil profond.

Suso-Solenn-ArgelaguerLe lendemain matin, nous nous sommes rendus sur le lieu tant convoité, à quelques kilomètres seulement de notre gîte. Nous n’y avons pas croisé Josep Piujula qui, dit-on, vient parfois dans « son » bois le matin. Il est peut-être trop tard, c´est samedi…Il y a l’ambivalence, lorsque l’on découvre un site pour la première fois, du privilège ou non d’y être introduit par celui qui l’a façonné. Je suis toujours partagée entre l’envie de connaître la personne et le besoin d’apprivoiser le lieu dans une certaine solitude. C’est peut-être aussi parce que je suis plus habituée à voir les sites d’artistes défunts. Là, nous avons tout à loisir d’aller observer tous les recoins, de rester contemplatifs et silencieux plusieurs minutes devant un détail, de laisser vagabonder notre imagination en jouant des perspectives dans l’entrelacs d’acacias et tiges tressées, voire de secouer une structure pour voir si elle est solide. Car c’est la première chose qui nous saute aux yeux: une première « tour » et des « tunnels » de labyrinthes, son empreinte la plus palpable et reconnaissable. Des architectes de partout sont venus observer ces vertigineuses constructions dont la solidité défie les lois de la gravité. Elles s’élancent vers le ciel, fantasques et anarchiques, feintant la fragilité mais ne pliant pas sous le vent. Seul El Garrell décide de leur sort : me reviennent en mémoire les images du film, le montrant en train de tout détruire, de rage une première fois à cause de voyous ayant détérioré certaines constructions mais surtout ayant fait du mal aux animaux que l’artiste avait amenés ici. Il en avait été profondément blessé. Puis une seconde fois, contraint par les autorités, car les cabanes avaient été jugées dangereuses pour la route menant à Olot, construite postérieurement juste à côté du bois. On le voyait arrachant brutalement des pans entiers de ses constructions avec la même fureur que celle qui l’anime lorsqu’il creuse un trou pour faire jaillir une source. Puis il jetait tout au feu, déterminé, simulant une forme d’indifférence face à la disparition complète et funeste d’une œuvre de plusieurs années. Ce qui frappe chez cet homme, c’est une forme de rage, un élan inaltérable, tour à tour bâtisseur puis destructeur. Cela s’accompagnait d’un flot de paroles, à peine articulées, avec un accent marqué de l’Empordà que j’avais du mal à suivre.

Était-il bourru à la première approche ? Je me le demande mais je ne crois pas. Malicieux oui…il disait s’amuser en voyant les visiteurs s’engouffrer entre les branches et ne plus savoir comment ressortir. Il était joueur surtout, et c’est ce que le documentaire montrait ; l’enfant en lui qui continuait à vibrer au contact de ce bois. Comme toujours, je suis éblouie par la persévérance, la constance, l’opiniâtreté de l’artiste dans son œuvre, parfois éphémère, parfois durable. Car lorsque les tours ont été mises à terre, à plusieurs reprises, El Garrell attendait, sans-doute frustré et fâché au départ, boudeur durant un temps…puis il reprenait et c’était le même mouvement impétueux qui le saisissait et les tours reprenaient peu à peu de l’altitude…Mais suite à une des ultimes destructions imposées par les arrêtés municipaux, il s’était mis à creuser la pierre et la verticalité avait fait place à l’horizontalité, ouvrant des saillies dans la roche et dessinant des passages secrets, des cavités occultes menant chaque fois plus loin vers l’obscurité, la matrice. Je me souviens de ma fascination grandissante lorsque, dans le film de Morató, nous suivons le réalisateur, caméra à l´épaule, s’engouffrer dans la roche : jusqu’où El Garrell était-il capable d’aller ? N’ayant plus de droit légal sur les arbres, il apprivoisait la pierre, la faisait sienne, la pénétrait.

Devant cette paroi rocheuse où nous sommes arrivés Suso, Solenn et moi à ce moment-là, plusieurs inscriptions nous arrêtent : « Garrell El Tosut » (Garrell le têtu) gravé ainsi dans la pierre, avec un « s » manquant. Plusieurs erreurs orthographiques se glissent dans les panneaux qui relatent l’histoire avec plein d’humour, rappelant le manège de Petit Pierre : personnes humbles n’ayant jamais été très longtemps à l’école mais assidus apprentis buissonniers. L’obsession des labyrinthes et du bois tressé est présente jusque dans la grotte où des structures similaires à celles de l’extérieur ont été façonnées à l’intérieur de la roche, en y épousant les contours. En sortant, une tête de sanglier empaillé est collé au corps- « malle aux souvenirs ». L´histoire de son village sauvage avec cabanes et animaux, toujours menacé par « l’animal à 2 pattes » qui s’y aventure et le détruit…Une cuve à vin verticalement posée sur laquelle on lit « Ici repose l’artiste ». Sous une autre arche de branches et juste derrière une sorte de petite boîte aux lettres où la fente dessine une croix chrétienne, une autre inscription dit – de façon cette fois peu orthodoxe: « Ici sont enterrées mes fantaisies et mes illusions, mais pas mes couilles, que seule la mort peut enterrer ». Il signe « Musée ou cimetière de l’homme des cabanes » ; puis dessous « Après avoir bien profité de faire des « choses » comme hobby, je me sens rémunéré par le fait que celles-ci aient été diffusées à la télévision et rapportées dans des journaux et revues. (quoique mon histoire, en partie, soit dans ce trou) ». Dans cet antre, l’artiste absent nous parle. La reconnaissance publique lui faisait du bien, le consolait des malotrus qui vandalisaient souvent son site ; la « cabanya d’en Garrell » non loin de là est ainsi surnommée « le musée des photocopies » – Il y accumule articles, photos en couleur, plans de ses constructions. Il y a aussi là où nous sommes, près de « la grotte », un petit livre d’or où les visiteurs peuvent lui laisser un mot. Suso écrit quelque chose et Solenn fait un petit dessin. La petite boîte aux lettres fendue doit être prévue pour les dons.

Font del GarrellNous nous dirigeons ensuite vers un endroit un peu en retrait où l’artiste a creusé des fontaines et petits bassins et aménagé des bords en pierre, et dressé autour des personnages de bric et de broc avec des matériaux de récupération. Ici, mon esprit convoque plusieurs artistes bruts comme l’éclusier Joël Barthes. Nous grimpons les marches sur le sentier de gauche, explorons le haut (celui qui est le plus près de la route, avec des anneaux superposés qui jouent avec la perspective) puis contournons par l’autre côté. Nous nous asseyons un moment pour écouter le bruit de l’eau qui dégringole en cascade suave entre les bassins. Le soleil filtre entre les arbres et fait miroiter la surface de l’eau qui étincelle en reflets brillants morcelés. Suso médite, j’écoute et contemple, Solenn paresse. Une cabane est perchée derrière en équilibre précaire, les sculptures pointent vers le ciel de façon bancale et mystérieuse et pourtant tout est harmonieux. Sensation zen comme dans un jardin japonais, bizarrement provoquée par un joyeux bordel. Plusieurs inscriptions nous rappellent cette fois que le lieu n’est pas protégé, que l’artiste n’est responsable de rien en cas d’accident et que l’accès, de fait, n’est pas autorisé. Chat échaudé…Pujiula se défend de toute accusation potentielle de visiteurs trop téméraires et prenant des risques. Je sais que pour cette partie « La font del Garrell » (=  « La fontaine de Garrell »), l’artiste a été aidé par un jeune du village ayant un léger handicap mental. Le documentaire le mentionnait en faisant emphase de la rareté de ce geste de Garrell qui avait jusqu´à présent toujours agi et construit seul. Mais cet invidu – en marge lui aussi, par cet handicap – avait dû le toucher ; façonner les abords de ces fontaines avec lui était une manière de refaçonner aussi son caractère, d’accepter l’altérité et la différence sur son territoire, de jouer, encore une fois, avec les codes et la normalité. Un retour vers ses folies tarzanniennes avec ce jeune ami de 14 ans de l’époque.

Qui est cet homme, quelle lueur de génie et de folie passe par un esprit taillé dans ce bois-là ? Quel feu anime ces personnes qui, au lieu de se poser devant un téléviseur et de laisser couler les jours sans faire de remous, sont mus par cette force tellurique et créatrice, inclassable et sublime ? Je me souviens que dans le reportage, le réalisateur interrogeait aussi sa femme, une petite bonne femme au tablier bariolé, gentille et tout ce qu’il y a de plus normale, filmée dans un intérieur un peu vieillot et ringard (bibelos, nappes en dentelle, bois sombre laqué et vagues tableaux de scènes paysannes ou florales au mur) qui, loin d’admirer les constructions folles de son mari, s’en plaignait plutôt. « Oh si vous saviez mon bon Monsieur, ça aurait été ben plus simple qu’il travaille comme tout le monde et passe ses dimanches à la maison ou à la pêche, tout le temps fouré dans son bois, quelle obsession ! ». Le décalage était drôlesque. Lui-même était, comme bien des artistes singuliers qui deviennent de fait artistes par le regard des autres mais ne se seraient jamais vraiment posé cette étiquette, un petit bout d’homme trapu, au jean trop large (ou pagne Tarzan moulant!), chemise à carreaux salie par quelques travaux, lunettes carrées et touffe de cheveux blancs mal peignée et passant inaperçu dans n’importe quelle rue de village (enfin, le pagne à part évidemment). Quand la spécialiste américaine d’art brut Jo Farb Hernández l’avait découvert par hasard et proclamé l’endroit comme l’un des 10 sites d’art brut les plus spectaculaires et impressionnants du monde, l’homme s’était montré satisfait – enfin quelqu’un qui reconnaissait la valeur de ses jeux et tressages d’acacia sans lui demander de tout démonter- mais n’avait pas pris pour autant la grosse tête et il avait continué à tresser, tailler, creuser…

Cependant le jour où nous y sommes allés, nous n’avions pas trouvé l’homme à l’oeuvre ; il était peut-être allé manger, tout simplement. Nous n’aurons pas rencontré Tarzan. Et nous n’aurons pas entendu non plus le son de sa voix ni dû tendre l’oreille pour déchiffrer son drôle d’accent ou son débit rapide et peu articulé.

Nulle autre rencontre n’est désormais envisageable. Une Saint-Valentin manquée en quelque sorte, quoique le moment passé dans ce bois nous ait largement comblé. El Garrell s’est éteint, je ne sais pas si son corps repose dans un endroit d’Argelaguer ou si ses cendres ont été parsemées entre ses labyrinthes, fontaines et grottes. Je me demande bien où ses couilles sont enterrées. Mais je me console en me disant qu’il en avait tellement, de couilles, qu’il nous laisse en héritage un lieu hors du commun, baroque, inédit, un temple de singularité et de génie qui époustouflera encore plusieurs égarés du bord des routes. Si on le sauve.

Pour accéder à l’album, cliquez ici ou sur cette dernière image.

labyrinthe

Et la bande annonce du film Sobre la marxa

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Inventaire parental

Cela fait deux ans aujourd’hui que mes parents ont quitté ce monde, de façon brutale, inattendue, incohérente. Violemment, eux qui étaient pacifistes et bienveillants. Ensemble, comme deux héros romantiques.

Je n’ai pas envie, pour ce funeste anniversaire, de donner l’impression de m’apitoyer sur ce sort, ni de donner en pâture des larmes ou de peser dans le souvenir des autres, libres de trouver ce jour superbe. De fait, ce jour était superbe, pour eux aussi, avant que.

Il m’arrive de penser, parfois, que ce territoire mystérieux où ils se trouvent à présent – ou plutôt cet état, celui de la mort – est finalement peut-être le plus doux, le plus confortable, le plus serein de tous. Sans entrave, sans peine, sans peur. Et je ne sais jamais si cette pensée est le signe d’une certaine sagesse ou le symptôme d’une dépression profonde et silencieuse.

En hommage à leur mémoire, j’ai eu envie d’écrire cet inventaire parental, en m’inspirant de celui de Frédéric Beigbeder dans son « Roman français ». Une façon de réfléchir à l’héritage personnel qu’ils m’ont légué, aux jeux de miroirs et à tout ce qui les rend éternellement vivants.

Ce qui me vient de ma mère : 

– Observer et écouter les oiseaux.

– Le pacifisme.

– Ne pas se maquiller, ne pas être coquette.

– Les gâteaux faits maison.

– Aimer marcher dans la nature, en particulier en forêt.

– Préférer écouter que parler.

– Rester calme en toutes circonstances.

– Donner son sang, quitte à s’évanouir.

– Ne pas montrer ses sentiments.

– Aimer toucher la terre, la gratter.

– Dire « un chouïa », « c’est balot », « Y’a du monde dans Landerneau » ou « biquette ».

– Ne pas juger les autres.

– Les tisanes le soir.

– La patience.

– Faire passer les autres avant soi-même.

– Faire parfois semblant d’écouter alors qu’on vaque à ses pensées ou rêveries.

– L’indifférence envers les ragots.

– La bienveillance.

– Le goût des lettres manuscrites.

– Confondre certaines couleurs et dire « yeux noisettes pas mûres » au lieu de « marron-vert ».

– Savoir s’occuper et apprécier une forme de solitude.

– Aimer les autres tels qu’ils sont.

– Observer les arbres et les fleurs, remarquer leur floraison.

– Savoir créer des liens et être une amie fidèle.

– N’aimer ni la foule ni le bruit.

– Préférer une infusion de thym, miel et citron plutôt que n’importe quel médicament.

– Les pique-niques dans un pré ou sur le bord de la route, en vacances.

–  Aimer faire plaisir.

– Le besoin et le goût de lire.

 

Ce qui me vient de mon père :

– Le goût et le besoin de voyager.

– L’amour des mots, des proverbes et expressions imagées.

– L’intransigeance.

– Aimer rire et se rappeler des anecdotes cocasses.

– La loyauté.

– Passer du coq à l’âne et perdre le fil quand on raconte quelque chose.

– L’esprit critique et une forme de lucidité, parfois sombre.

– La susceptibilité et la tendance à bouder au lieu de parler.

– La gourmandise pour le chocolat et les fruits secs.

– L’altruisme, se sentir plus utile aux autres qu’à soi-même.

– La tête encombrée de trop de pensées.

– Soupirer, quand quelque chose nous irrite ou nous accable.

– Le fromage blanc à la crème de marron.

– Aimer les conversations à l’infini et le débat. Avoir l’esprit de contradiction.

– Ne pas aimer les vantards ou les gens qui se la racontent.

– Les bivouacs et les feux de cheminée.

– Avoir tendance à écouter en boucle les musiques que l’on aime.

– La pudeur des sentiments.

– Le menton en galoche.

– La bonne humeur et l’humour, en général, quand ça va bien.

– L’impression de vide et de la vanité de toute chose, quand ça va mal.

– Avoir le mal de mer et pas vraiment le pied marin.

– Dire « ma fillette », « À toute allure » pour « À tout à l’heure », « enfin bref ».

– Les galettes bretonnes au sarrasin.

– Le sens de la répartie.

– Aimer taquiner – et être taquiné.

– Ne pas supporter de voir un talent gâché.

– Le caractère têtu.

– Être quelqu’un sur qui on peut compter.

– Remplir la maison d’amis, aimer en être entouré et les faire se rencontrer.

– Être indifférent aux commérages mais adorer écouter des récits de vie.

– La résistance physique et le goût de l’effort.

– Aimer transmettre.

– Le goût de la montagne.

– La curiosité de l’autre et des cultures étrangères.

– Osciller entre prudence et imprudence.

– Savoir garder des secrets mais mesurer parfois leur poids.

– Le papier d’Arménie.

– L’amour profond et durable.

– Le goût et le besoin d’écrire.

 

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Haïkus pour le printemps

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Ombre de l’arbre

Sur l’âme qui dérive chaque

Jour de lente pleine lune

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Je ne te dirai pas

Que ton souvenir résonne

en écho, en vain

Le grillon exhale

Des parfums d’été précoce

Dans la nuit opale

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Telles des poupées russes

Les années nous engloutissent

Vers le minimum

antic-montres-watches

Nous avions si hâte

D’attendre les lendemains

De cette montre brisée

Las, je t’attendais

Sous un joyeux saule-pleureur

Qui fit la grimace

Amandier en fleurs

Amandiers en fleurs

Bruisse l’ombre sous les pas

Trêve de nos coeurs

Quelques autres, des heures

durant glanent dans vos champs

leur pitance amère

La clef est tombée

De leur pays dévasté

Refuges amputés

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Clair-obscur, Vie, Mort,

C’est l’heure des séparations

Malgré les bourgeons

Copia de DSCF0663

 

 

Paroles dans la nuit

meurent peu à peu sans écho

Secrets bien scellés

L’enfant endormi

contre le sein de sa mère

Berceuse éternelle

Sous les paupières closes

Des images telles des miroirs

Cloîtres interdits

Dans le soir tombant

Les feuilles volent au vent

Nos coeurs en tourment

Un instant fugace

J’ai cru que tout s’ouvrirait

Mais ce coup de vent !

oiseau]

Mouvement de branches

L’oiseau que tu aimais tant

Vibrante absence

Entre les roches claires

L’eau ricoche d’allégresse

De voir ton reflet

merle-cerise

Le merle mutin

guette le cerisier de loin

Appâts de festin

Gargouilles en instance

de divorce à l’amiable

confessent être des pitres

Photos Fuji 086

Chasse, ô, souvenirs,

Là où tranche, lasse, la tristesse

Le vent tresse les mois

Brises qui scintillent

dans la candeur de l’aube

Appel des chemins

Que languisse l’attente

De sentir ce lent soupir

Juste après l’étreinte

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S’emmêlent les corps

Comme des racines sous la terre

Invisibles liaisons

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Patiente colombe

Qui ne juge l’ignoble humain

Quand viendra la paix ?

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Au fil de l’eau : le peuple de Joël Barthes au bord de l’écluse de l’aiguille (et autres souvenirs)

01J´ai rencontré pour la première fois Joël Barthes en octobre 2011 – je ne me souviens plus exactement comment je l´avais découvert, sans doute à travers un blog répertoriant quelques sites d´ « outsider art » pendant que je traçais mon itinéraire de « France insolite » en vue de présentations aux étudiants catalans. C´était une époque intéressante, mes envies étaient précises et je donnais du sens à mes vagabondages. J’avais été intriguée par le fait qu´il ait investi les bords de l´écluse dont il s’occupait pour y planter son décor imaginaire. Comme les autres, sans rien qui, auparavant, ne le prédestinait à se lancer dans une aventure créative.

Puis j´y suis retournée en avril 2013, de retour d´un séjour dans la Drôme. Sur la route qui filait vers Carcassonne, la radio diffusait un entretien avec le dessinateur de B.D Philippe Druillet. Dès que je passe la frontière, le plaisir d’écouter des gens en train de parler à la radio… Sur certaines chaînes, il y en a toujours qui ont des choses intéressantes à dire. Ou intrigantes. Les paroles remplissent l´habitacle du véhicule filant autour de paysages champêtres ou urbains, leur donnant une couleur, une mémoire… J´ai souvent ajouté des kilomètres à mes trajets afin de finir une émission en cours, dépitée de devoir les interrompre brutalement. L’enfant à l’arrière s’étonnant de ces ultimes tours de « pâté de maison », le GPS répétant machinalement « dès la prochaine intersection, faites demi-tour », avant que je ne le fasse taire.

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Ecluse de l’aiguille – « les fiançés » de Joël Barthes

Ce jour-là, je réalisai également, sur cette départementale presque déserte allant vers Puichéric, que ma mémoire retenait avec une exactitude presque déroutante les diverses émissions entendues et le lieu où je me trouvais en les écoutant. Juillet 2010, un bout de route entre Hauterives et Toulouse : un homme témoigne de la mort de son frère dans un accident en Afghanistan. Entre Toulouse et Albi c´est Laure Adler qui prend la parole et offre un témoignage déchirant sur son premier enfant décédé à un an à peine pour des raisons semble-t-il médicales. Après ces paroles dignes de Racine, une expérience de théâtre musical au Burkina Faso. Une autre année, périphérique de Toulouse, un rendez-vous littéraire avec un premier auteur, Alexandre Jenni qui vient de publier L’art français de la guerre. Je revois presque la bretelle que j´empruntais quand il décrivait les rédactions interminables qu´il rendait à son instit enfant ou quand il évoquait le rap qu´il écoutait avec son fils. Je me sentirais même presque complice lorsque, quelques mois plus tard, j’apprendrai que son livre fut couronné par le prix Goncourt. Un autre trajet entre les collines de l´Aveyron, une autre auteure, qui a écrit Eux sur la photo. Castellsarrazin – Montauban, émission sur Darwin. Été 2011, entre la sortie de Toulouse et Angeville, un long entretien avec Sempé. Un tronçon vers Saint-Sever, l´atelier de Juliette. Je pourrai égréner encore longtemps mon énumération de souvenirs de ces voix qui m´ont parlée et accompagnée sur un bout de route sans le savoir. Y ajouter celles entendues, sans mouvement, dans une cuisine…Voix qui me rappellent aussi où j’allais, les amis que je retrouvais, la position du soleil et les ombres projetées par les arbres sur mes trajets. Je m’interroge souvent sur les mystères de la mémoire, ce que l’on retient et ce qu’on oublie, la façon dont ces instants fugaces se sédimentent et s’empilent en strates dans une région méconnue de notre esprit.

06 - copia

écluse de l’aiguille- personnages de Joël Barthes

Longtemps j´ai d’ailleurs cru avoir une mémoire visuelle avant que plusieurs tests révèlent que ma dominante était plutôt auditive. Finalement tous ces exemples d’émissions de radio, comme les conversations que je retiens parfois presque au mot près, semblent donner raison à ce diagnostic. Je ne sais pas très bien pourquoi je mémorise le prénom d’enfants de gens que je connais à peine, des dates de naissance, des choses anodines qu’on m´a dites un jour et qui ne me concernent même pas vraiment. Alors qu’il m’arrive de retrouver par hasard des personnes avec qui j´ai été amie adolescente qui me rappellent une brouille ou une dispute lointaine que j´ai totalement oubliée. Bizarre. Ma mémoire ne filtre finalement peut-être que ces débris sans importance dans la partie supérieure de l´épuisette, en laissant les profondeurs dessous s´obscurcir dans l´infini et le vide. En tout cas, je semble avoir une capacité pour effacer les souvenirs les plus tourmentés. Et peu à peu, la peur que tous les souvenirs y passent…Écrire a toujours été un mouvement de salvation pour que ceux-ci ne plongent pas dans cette pénombre jusqu’à s´y perdre. Car vivre des choses et les oublier au fil du temps – comme si elles n’avaient finalement jamais eu lieu – nous condamne à une sorte d’Alzheimer insoutenable.

Et sur cette route, écoutant Druillet, je réalise alors que dans plusieurs mois, voire

1966_dessin_Druillet-07

Dessin Druillet 1966

plusieurs années, je me souviendrai probablement de cet entretien, de cette voix et de cet homme fantasque et intense, orateur hors pair, à la fois agaçant et captivant, s’excusant de ses propres prétentions. Je me souviens avoir ressenti une envie grandissante en l’écoutant de voir tous ces dessins que le journaliste évoquait et en même temps je ne cessais de me répéter « Mais je les ai vus ces dessins. C´est sûr que je les ai vus ». Il y a longtemps, quand j´étais avec Lude, dessinateur lui aussi – mais sans le retentissement d’un Druillet, il m´avait certainement parlé de cet homme, il devait le lire, observer sa technique, il m´avait sans doute dit ce qu’il pensait de sa façon de dessiner les personnages, les scènes fantastiques. Moi qui ne lit pratiquement jamais de B.D et qui en avait pourtant lu des tonnes pendant tout le temps de notre relation, pour comprendre un peu mieux son monde, je m´étonnais à présent de réaliser que je n´avais retenu que de rares titres ou noms d´auteurs de BD…à part « Thanéros » qui l’obsédait (et qu’il se promettait de finir, ses auteurs ayant tragiquement décédé), tous les « Peter Pan » de Loizel qu´il m´avait offerts ou Bilal…j’ai presque tout oublié. J’étais surtout fascinée par son talent à lui, sa façon de dessiner me parlait de son univers, sombre, mythologique, fantasmagorique, merveilleux…Il avait une maîtrise des perspectives incroyable, inventait des scènes multiples vraiment ingénieuses mais râlait toujours sur la façon de poser la couleur, il

planche-dessin-Gloum-Thanéros-T4

dessin de Gloum – projet-Thanéros-Tome 4

rêvait de travailler avec un coloriste. Rarement, on tentait des bouts de scénario ensemble, je faisais parler des personnages qui revenaient de l’enfer ou étaient condamnés à y aller ou cette fille qui se battait souvent, une héroïne typique de BD à la poitrine exubérante, guerrière et déterminée mais un brin ingénue et farouche la plupart du temps. Lui, nocturne, silencieux, doux mais souvent taciturne, pouvant passer des heures à observer les tétards d’une mare, d’une rare et absolue non-violence, pouvait créer des scènes terrifiantes ou des personnages étranges, à l’image du Gollum qui inspirait son pseudo : Gloum, qui était aussi par ailleurs le nom de son (adorable) chien. Pour moi, c’était une façon de pénétrer dans son monde que de l’écouter parler de ces êtres de papier mus par son imaginaire et qui, de loin ou de près, devaient parfois nous « ressembler », par leur façon de s’extirper d’une réalité qui nous violentait ou que l’on trouvait terne et ennuyeuse ; s’absorber dans un univers de fiction est une façon de vivre une vie parallèle. Mais si je les revoyais maintenant, je ne nous reconnaîtrais probablement pas du tout. Car on perd en route ce que nous avons été, en particulier « qui » nous avons été aux yeux de quelqu’un.

Bref, Druillet. Druillet était là partout dans la voiture ce jour-là, comme s´il était sur le siège à côté, mais plus je l’écoutais et moins je me remémorais ses dessins et pourtant…j’avais très probablement dormi un jour sur une de ses B.D car les B.D étaient partout dans l’espace de Lude, on ne pouvait rien faire, ni manger ni boire ni lire ni faire l’amour sans être sur ou sous ou à côté ou au-dessus ou bien en-dessous ou en travers d’… une B.D. Une vie d´images.

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Extrait-Renart-Tome 3-dessin de Gloum – avec Gibbie et Erman

Ces images qui peuplent maintenant ma mémoire en couleurs vives ou sépia, en noir et blanc ou dans des teintes passées, des images écornées parfois par le temps et sur lesquelles on superpose d´autres images…Aux paroles du dessinateur excentrique à succès, se superposaient à présent mes souvenirs de ce garçon que j´avais tellement aimé et de son incapacité à « se vendre » malgré un talent immense. Quel gâchis…Quand Druillet affirmait être un survivant car la plupart de ses amis étaient morts à cause de la drogue ou de l’alcool, mon esprit s’aventurait sur le fait que je n’avais plus de nouvelles de Lude depuis longtemps et que ce silence inhabituel de sa part était d’ailleurs assez inquiétant. Il ne s’était jamais drogué ni ne buvait en excès mais traversait des périodes parfois très sombres et son dernier message n´augurait rien de bon. Muselé par une nouvelle copine jalouse, il disait vouloir couper les ponts avec tous ceux qui avaient peuplé son passé et j’imaginais facilement qu´il (ou plutôt elle) voulait commencer par « celles » qui, comme moi, avaient peuplé son passé amoureux. Ce passé était pourtant maintenant lointain et n’avait rien de dangereux, mais cette fille semblait maladivement possessive (en tout cas à cette époque) et il avouait ne pas avoir la force de lutter. Tant pis…Trois ans d’histoire commune, presque autant pour s’en remettre et alors que nos relations étaient redevenues sereines et limpides depuis presque 7-8 ans et que nous échangions toujours des nouvelles ou nous revoyions les rares fois où c´était possible, il fallait y renoncer et espérer qu´il ne lui soit rien arrivé. Sa dernière copine avant celle-ci, que j’avais rencontrée et avec qui je m’entendais bien, était sans nouvelle non plus et partageait mes inquiétudes. Car son moral semblait vraiment avoir flanché et nous connaissions ses périodes dépressives. C’est troublant de penser que l’on puisse aimer quelqu’un et que celui-ci occupe le centre de notre vie pendant une certaine période puis qu’on ne sache plus rien, absolument plus rien, de lui ensuite. Qu’il ait disparu comme un de ses personnages de BD, aspiré par un tourbillon de néant. Le temps passe, certaines amours aussi, mais – fidèle aux gens et aux liens qui m’ont attachée à eux – je ne me résouds pas à cette dissolution totale d’un être vivant, aimé, dans le vortex de ce temps dévorant tout.

02 - copiaJe suis à ce point de mes pensées quand je bifurque enfin, sous un soleil rasant, sur la toute petite route qui me fera arriver à l´écluse. Druillet s’exalte encore, le journaliste semble fasciné par cette présence imposante. Si je ne « revois » pas ses dessins, c´est bien que ma mémoire n’est effectivement pas si visuelle, me dis-je. Et aujourd´hui je me demande si je verrais de nouvelles créatures dans le peuple de Joël Barthes, près du Canal du Midi. Des personnages sortis de l´imagination d’un homme humble et discret, un homme qui était routier avant de s´installer au bord de l’eau pour ouvrir les vannes aux péniches l´été et à sa créativité le reste du temps.

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Tout a commencé par un tronc d´arbre pour lui. L´hiver il n´y a plus de bateaux ni d´eau à mettre à niveau mais les flancs du fleuve à aménager, des arbres à tailler, un espace à entretenir. Joël s´est donc occupé de cela et un soir il devait jeter un tronc d´arbre – m´a t- il raconté la première fois où nous nous sommes rencontrés. Et il s´est senti incapable de le faire. Ce « tronc » l’a interpellé, il a eu envie d’en faire quelque chose. Parmi tous les artistes bruts et singuliers, il y a ce déclic qui, un jour, sans crier gare, survient. Ce déclic est terriblement puissant car c’est ensuite comme une clef qui ouvre la boîte de Pandore, et ces gens que personne ne prédestinait à la création, deviennent des créateurs compulsifs, ne cessant plus, toujours plus ingénieux et grandioses dans ce qu’ils font. Et finalement, je crois que c’est cet élan en eux qui me fascine et que je cherche à sonder à travers tous ces univers insolites. Le « flow » dont parle le psychologue hongrois Mihály Csíkszentmihályi, et qui est cet état mental de concentration extrême, de satisfaction pleine dans l’accomplissement de la tâche et qui permet d’avancer, de « faire ». Je connais ce « flow » aussi quand je suis plongée dans l’écriture mais je m’interroge aussi sur sa permanence, et le besoin qu´ont ceux qui le ressentent de s’en abreuver souvent. Car, même si en réalité je ne suis jamais vraiment bien les périodes où je n’écris pas, je peux aussi vivre sans. Ma capacité à me « distraire » de ma tâche, à faire mille autres choses, est presque aussi grande – sinon plus – que ma capacité de concentration et de motivation lorsque je m’isole enfin pour m´y remettre. Observer le « flow » traverser les autres est donc un objet de fascination, une stimulation pour aller à la rencontre de l’autre et refléchir, encore et toujours, à cet élan de vie.

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Joël Barthes devant ses personnages – automne 2011

Mais Joël Barthes est un homme réservé, et il faut donc plutôt interroger ses personnages, voir comment « ce peuple du bord de l’eau » a évolué et grandi depuis le premier passage pour prendre la mesure de son « flow ». Le flux créateur au fil de l’eau…Et, en effet, il y a plus d’éléments, davantage d’animaux et de personnages, d’autres inventions dans le petit parc animé qui ne manque pas d´amuser ma fille de 4 ans qui m’accompagne à cette occasion. Mais Joël, lui, semble différent cette fois-ci, comme « blasé » 11par les passages sur son site, moins affable que la première fois. À l’automne 2011, il était timide aussi mais s’était prêté assez volontiers au jeu de « l’interview » avec mon petit dictaphone de fortune et mes quelques questions. Peut-être que c´est cela aussi, je venais avec un objectif assez précis, je lui avais expliqué mon projet et je devais moi-même dépasser ma propre timidité pour l’enregistrer alors que je ne le connaissais pas du tout. Tandis que ce jour-là, je repasse juste pour la curiosité de revoir le lieu et le montrer à mon enfant. Mais c´est peut-être aussi tout simplement un « mauvais jour » pour lui. En tout cas il n’est pas très bavard et semble assez affairé dans un des hangars du lieu, un pinceau à la bouche, ce qui me laisse quand-même songer qu´il est en train de créer. Mais « le flow » ferme ses portes aux regards.Tout au plus me répond-il aimablement lorsque je lui demande ce qui est arrivé au grand bonhomme qui faisait pipi : « ah, celui-ci, il a explosé cet hiver à cause du gel ! ».

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personnages animés

La première fois, je lui avais parlé du manège de Petit Pierre mais il ne le connaissait pas. Il en avait entendu parler bien-sûr mais ne l’avait jamais vu. La sculpture de la femme court vêtue pédalant à perdre haleine nous fait beaucoup rire…Tous les personnages de l’éclusier sont plein d’humour de fait : cochon qui embroche son propriétaire, alligator attendant le plaisancier lorsque les vannes de l’écluse s’ouvrent, coureur exténué….Cela nous console de la grise mine de leur auteur aujourd´hui. L’éfigie de Georges Brassens est toujours là, la petite radio diffusant sa musique placée entre ses entrailles. Plus loin, un couple de rockeurs. Plusieurs bestioles, dont une série de chouettes qui me plait beaucoup. Et cet éléphant qui serait un spécimen autochtone, le « Pachydermus Catharis », éléphant de l’Occitanie taillé dans du cyprès et bien sage dans sa clôture…Joël Barthes avait commencé par le bois – il a « vu » ses personnages dans les racines et les troncs d’arbre – puis il est allé vers le métal, la soudure et la mise en mouvement des personnages. Beaucoup IMG_0272d’humanoïdes fabriqués avec du matériel de récupération et mettant en jeu des détournements d’objets astucieux, quelques légendes jouant sur les mots et les sens… Au départ, l’éclusier créait simplement pour décorer ses berges et amuser les voyageurs mais peu à peu, il s’est pris au jeu et s’est fait remarquer par les connaisseurs. Depuis 1994 il expose dans différents lieux et son œuvre a un certain écho parmi les bloggeurs ou « guetteurs de singuliers ». Danielle Jaqui l’avait repéré et exposé à Aubagne,un incontournable de l’art brut. Sur sa carte de visite il se définit comme « éclusier-sculpteur ». Le « flow » l’a piqué, c´est sûr, et ne l’a plus quitté. Mais il ne me laissera pas l’observer aujourd´hui, il s´est enfermé dans son antre, je le lis entre ses œuvres donc. Je n’ai pas spécialement un bon jour moi non plus – mélange de mélancolie et de fatigue, donc je ne peux pas lui en vouloir. Un autre jour….

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Le « Georges Brassens » de Joël B.

Mais en repartant – et en enclenchant de nouveau la radio pour remplir l’espace d’autres voix – je me dis que le contraste est frappant quand on s’intéresse à la personnalité de divers artistes : j’ai encore en tête le côté mégalomane et plutôt arrogant de Druillet à la radio – artiste qui «a percé » -, la réserve un brin farouche aujourd´hui de Joël Barthes qui ne souhaitait pas « s´exposer » – ce qui n’enlève en rien sa bonhommie et aimabilité habituelles, le goût solitaire et nocturne de Lude, les fragilités que lui a laissé l’enfance, sa fuite soudaine et sa disparition de tous les blogs ou réseaux sociaux sur lesquels il partageait ses planches de dessins. Je me demande si Druillet est devenu prétentieux avec le succès ou si c’est sa prétention qui l’a aidé à réussir et se faire un nom dans le monde de la BD. Si Lude avait été prétentieux, aurait-il plus facilement percé ? Ou serait-il devenu (deviendrait-il) prétentieux en réussissant ? Et le « flow » , au cœur de cette tourmente de succès, reste t-il intact ?

Pour le moment, je n´en saurai rien…Quoi qu´il en soit, au bord de l´écluse de l’aiguille, le flux semble s’écouler paisiblement et Joël Barthes continue à peupler son univers de personnages étranges et envoûtants pour nous dire que les créateurs « du bord des routes » – et des rives – ont beaucoup à nous livrer, même dans le silence.

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alligator guettant les plaisanciers

 

 

Album et vidéos de l’écluse de l´aiguille : 

*Pour parcourir tout l’album de l´écluse, cliquez ici !

Les Vidéos (mal filmées) :

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