Les sirènes du berger

Il est des solitudes qui languissent plus que d’autres selon les périodes de l’année. Celles des enfants orphelins de tout âge ou de vieillards esseulés à l’approche de Noël par exemple. Celles des amants qui se perdent dans le tourbillon d’un temps nostalgique lorsque leurs horizons s’effacent dans une brume indéchiffrable et qu’ils peinent à se retrouver…

C’est dans cette solitude, à la fois sereine et inquiète, domptée et insaisissable que j’arpente une fois de plus des espaces susceptibles de me fasciner. D’autres espaces de solitude et de création sauvage, à l’abri des regards et des codes, façonnés par des êtres singuliers qui ont eu ce besoin, un jour, de peupler leur univers quotidien de scènes fantasques ou symboliques. Je crois que ce qui guide ma curiosité, au fond, c’est davantage l’exploration de ce besoin, plus encore que de ces espaces. Ce qui se meut à l’intérieur du cœur et de l’âme de ces personnes à la vie souvent humble et sans grands échos dans notre plus vaste espace social pétri d’égo.

Cette question en tête et sous un ciel maussade de fin d’automne qui pourrait rapidement assombrir mes pensées trop mélancoliques dernièrement, je quitte ce matin-là Figueras, sans même saluer au passage le grand Salvador, à la recherche des sculptures d’un certain Francisco Subirà i Bertran. Quelques semaines auparavant, j’avais retrouvé une ancienne collègue originaire d’ici avec la même intention mais cette premiere tentative d’approche du site avait avorté : une conjoncture malheureuse d’averse incessante, d’angoisse diffuse et d’heure tardive pour entreprendre les trois heures de route de retour en passant par des cols tortueux et inondés m’avaient découragée.

Ce jour-là cependant, je me sens heureusement plus optimiste et plus apte à l’exploration. La chimie semble avoir commencé à opérer dans mes cellules, je me refragmente peu à peu. Je sais aussi que la route et la découverte de nouveaux lieux ont le pouvoir de dompter mes pensées pour les conduire vers des espaces plus sereins, plus proches de cette petite fille que je reste, qui s’étonne et s’émerveille encore.

La route entre Figueras et Vilarnadal est assez simple et courte, une quinzaine de minutes. Le relief est d’une platitude paresseuse par ici et le village s’élève dans une morne impassibilité rurale. Je tourne un peu sans repérer le lieu avant de m’adresser à une femme derrière la clôture de sa maison qui s’évertue à retenir un molosse aboyant. « Subirà, connaît pas ! » – « Les sculptures… ? » – « Ah oui ça doit être par là, après le pont, près du hangar, il y a des « choses »». La conversation passe du catalan à l’espagnol pour cette femme qui est peut-être d’Amérique du Sud et peut-être la femme de ménage plutôt que la propriétaire du beau mas derrière elle. « Vous savez s’il est encore vivant ? ». Elle n’en a aucune idée, elle ne sait pas de qui sont « ces choses » à vrai dire – ni si c’est bien ce que je cherche. J’avais découvert virtuellement le site grâce à l’article d’une autre passionnée d’art brut et inlassable défricheuse de ces endroits inclassables, Sophie Lepetit. C’est en observant sur ses photos des personnages dansant la Sardane, d’autres montant des châteaux humains que j’en avais déduit que ce lieu devait se trouver en Catalogne. Après un échange de messages avec Sophie, elle me l’avait en effet confirmé et m’avait parlé d’autres sites découverts dans ce coin, dont les incontournables cabanes d’Argelaguer d’El Garrell que j’avais commenté ici il y a quelques temps déjà. Mais sur ce site en particulier, je n’avais ensuite fait aucune recherche préalable pour situer un peu mieux l’objet de ma quête. Je préfère toujours être surprise et vierge d’images – comme dans chaque voyage que j’entreprends. Je ne suis pas de ceux et celles qui préparent des mois à l’avance leur périple et ont déjà un itinéraire tout tracé, des horaires bouclés et dans la tête presque tout le diaporama de leur voyage qui se déroule ensuite en boucle. Ces « voyageurs » à la prudence excessive me donnent souvent l’impression d’aller vérifier les informations exhaustivement répertoriées avant leur départ et de remplir une « check list » dépourvue de toute improvisation, celle qui est donnée par les êtres qui y vivent et vous tendent des pièges sans le savoir.

Or, ma quête ne peut être gouvernée par aucun diktat spatial ou temporel et laisse une place chaque fois plus grande à l’inattendu, l’improvisation, les ratures, les retours, les non-lieux ou les déjà-vus…Je veux attraper au vol ces sensations de liberté.

Non fâchée donc par la méconnaissance de mon interlocutrice latine, je la remercie et pars me garer près du pont. En le traversant je repère en effet déjà un animal sculpté, à la crinière de béton et docilement posté devant un arbre : premier indice du lieu cherché. La femme-au-molosse avait donc visé juste. Juste derrière se cache une sorte de hangar autour et à l’intérieur duquel se dressent plusieurs sculptures. Je suis frappée par un couple de plus de deux mètres derrière l’enclos, assis et nu, se tenant par les mains dans une posture peu commune. Ils se tiennent l’un face à l’autre sur un banc de pierre, les paumes droites jointes, les bras légèrement levés et leurs mains gauches réunies comme dans un geste d’offrande partagée ou de danse traditionnelle. Les formes sont disproportionnées, assez maladroites mais l’expressivité des visages est intense : la femme a des lèvres proéminantes qui devaient être rouge carmin à l’origine, entrouvertes sur une multitude de dents et ses yeux ronds sont grand ouverts dans une expression de stupéfaction immobile. Ses cheveux de paille sont retenus par une couronne de galets ronds et elle porte plusieurs bijoux. Je ne vois pas le visage de l’homme dans un premier temps car il tourne le dos mais il a lui aussi des cheveux « bouclés de pierres » et un nid perché sur sa chevelure. Plusieurs tournesols et plantes de béton se dressent plus loin et quelques tableaux mélangeant peinture et assemblage, dont « El Sol » – le soleil – ou des animaux imaginaires créés avec des branches ou bouts de bois. Des poteries peintes et transformées gisent aussi dans un coin. Je me demande à quoi servait ce hangar avant d’être le dépôt d’une partie de ces sculptures. Mais curieusement il y en a beaucoup plus à l’extérieur, dont les fameux danseurs de sardane, la danse traditionnelle catalane. En ronde, les bras levés et se tenant par les mains, ils portent l’habit blanc et jaune et la ceinture rouge, couleurs du drapeau catalan. Les hommes en pantalon, les femmes en jupe. Devant eux, un autre petit banc de pierre où Subirà a indiqué un approximatif et amusant « saien » (« siège » écrit de façon phonétique, ce qui laisse supposer que le berger ne maitrîsait pas forcément l’orthographe ; à son époque, le franquisme interdisait l’enseignement en catalan et il avait dû être scolarisé en castillan).

Sur ce périmètre étroit foisonnant de sculptures et d’herbes ou de plantes, plusieurs éléments typiques de l’art brut sont réunis : représentations de scènes quotidiennes ou drôles, bestiaire, mélanges de matériaux, finitions grossières, inscriptions intitulant les œuvres. Pour essayer de capter ces créations sous plusieurs angles j’entre dans la scène de danse, je contourne certains animaux et j’en découvre d’autres sous mes pieds et sous les plantes grimpantes ou envahissantes : sous le crocodile par exemple je découvre une tortue recouverte de coquillages. Il est évident que toutes les couleurs ont perdu de leur superbe. Quelques poules ou œufs de ciment sont cachés entre les branches, je lève le pied soudainement honteuse en me rendant compte que j’écrase une grenouille cachée entre les herbes…

Le temps reste obstinément couvert et grisâtre mais mon humeur commence à lever ses voiles sombres en découvrant tous ces trésors délaissés là, à l’abri des regards, reliques d’un temps passé où le berger devait venir façonner et assembler ces pierres. Je reste sur ma faim. Je me doute qu’il y a plus de choses. Je décide alors d’aller au café du coin et d’interroger le quidam. Je prends la voiture pour quelques mètres et en entrant j’ai cette même impression mille fois vécue en voyage dans des endroits oubliés du monde : un temps d’arrêt et tous les regards qui se tournent et se fixent sur moi, nouvelle figure, incongrue, un « Vous vous êtes perdue Madame ? » muet et suspendu dans l’air vicié, le public est exclusivement masculin à ce moment-là, paysan et familier, ventres bedonnants et boutons de chemise a carreaux « mardi avec mercredi », une casquette vissée sur le cheveu gras, la bière ou le cognac dès 10 heures. Je dénote. Alors dans ces cas-là je ne donne pas tout-de-suite en pâture mes questions, j’apprivoise le lieu et me dirige vers le comptoir comme si je venais ici tous les jours et demande « Un tallat sisplau » (« un noisette s’il-vous-plaît ») en prononçant le moins de mots possible qui trahiraient mon accent. À côté de moi, un ouvrier agricole africain est tout aussi exotique que moi mais déjà intégré dans le paysage apparemment, on échange un regard et on se sourit, complices d’étrangeté, je rigole intérieurement en imaginant la tête des locaux quand il a débarqué dans ce bled.

Après un temps, je lance ma question au tenancier du bar et aux ouailles autour : « Vous connaissez Subirà ? Il vit encore ? » – « Ah… el Paquito… ? No no, fa temps que ja no hi és ». « Et ses sculptures vous en savez quelque chose ? ». Mes paysans vachers ou chasseurs du dimanche s’interrogent du regard, s’interpellent, se demandent un peu de quoi je leur parle puis trouvent la solution, fiers de pouvoir aider cette saugrenue visiteuse étrangère : « ah oui il avait une maison plus haut et en face dans le poulailler-potager il y a des figures. Tu devrais demander à Rosa, la ferme d’à côté, elle en saura plus ». Graal. Un potager de pierres : écho au facteur cheval. Un contact, l’espoir. Je sors du café et vais directement aux dépendances agricoles à côté. Deux chiens m’y accueillent bruyamment, ne décourageant pas mon avancée déterminée : « Rosa ? » qui, déjà, rappelle à l’ordre un de ses canins aux dents effilées (décidément dans ce village les molosses sont de mise) et après lui avoir expliqué la raison de ma présence ici, elle s’enthousiasme et me dit de la rejoindre au casal en haut du village où il y a justement une petite expo parlant de Subirà qu’elle peut m’ouvrir. Cette petite femme trappue entre deux âges et en bottes boueuses a quelque fonction à la mairie et se charge elle-même de cette expo, ce qui me réjouit, le ciel bas et lourd ne me pèse plus autant et ma venue à Vilarnadal n’est pas vaine.

Nous nous retrouvons dans la grande pièce du casal où quelques coupures de journaux et photos des oeuvres offrent un aperçu du travail de Francisco Subirà i Bertran. J’en profite pour l’interroger : c’est à la retraite, désoeuvré, qu’il s’est mis à sculpter. Parmi les artistes « bruts » créateurs d’environnement il y a toujours un déclic, un moment fondateur : une pierre à la forme étrange sur laquelle il avait trébuché pour le facteur Cheval, un tronc d’arbre pour Joël Barthes à l’écluse de l’aiguille, la mort de son chien pour Lucien Favreau à la Bohème…et pour Francisco-le-berger, apparemment ce fut l’os de la joue de porc qu’il venait de manger qui l’intrigua. Il se mit alors à feuilleter un livre de sculptures qu’un ami lui avait offert puis commença à réaliser quelques essais en s’inspirant des animaux d’abord. J’apprendrai aussi qu’il quitta l’école tôt, sa sœur puis un frère et sa mère décédant de tuberculose lorsqu’il n’était qu’un jeune ado et sa famille potentiellement contagieuse mise ainsi à l’écart, qu’il se maria mais que ni lui ni sa femme ne pouvaient avoir d’enfants et qu’il fut berger pendant plus de quarante ans. Une vie discrète et solitaire en somme. Sur les photos il a un air bonhomme et humble. Je remarque que toutes ses sculptures étaient nettement plus colorées qu’à présent, ce que Rosa me confirme. Elle m’indique comment me rendre à son ancienne maison face à laquelle se trouve le potager rempli de créations et me parle de certaines pièces, conservées mais qui ont perdu de leur éclat. Je la remercie et y file aussitôt.

Deux flamants étirés et majestueux entourent le portail fermé et je reconnais aussitôt la scène des castellers, haute sculpture représentant cette fascinante tradition catalane des « châteaux humains ». Entre tradition et imagination l’emmenant dans des contrées fantastiques lointaines, Subirà jongle avec des animaux et des personnages qui se font écho entre eux et créent une scène espiègle et vivante. Mes photos sont toutes ratées à cause des nuages lourds et de la mauvaise qualité de ma caméra sur le portable mais aussi parce qu’il est très compliqué de trouver un bel angle entre le grillage et les murets. Sa maison en face est simple et décorée elle aussi de quelques animaux, dont un fier gall dindi bleu et ocre. Elle a été rachetée par une famille qui s’est engagée à conserver toutes les sculptures de Francisco en l’état, ce qui semble être le cas. Mes yeux fouillent éperdument tous les recoins pour essayer d’apercevoir tous les éléments de ce poulailler haut en couleurs et ma curiosité s’aiguise à chaque bout de patte ou de museau que j’entrevois sous une végétation anarchique qui a repris le dessus par endroits. J’imagine le berger retraité venir modeler ici ou dans son ancien hangar-bergerie son bestiaire et ses personnages, plus aptes à adoucir ses journées et les rendre captivantes et drôles que le cours terne et morose de la vie dans ce village esseulé de l’Empordà. Je réalise à ce moment-là que la sculpture, la peinture ou l’écriture se rejoignent dans cet élan et ce besoin de créer un monde parallèle où l’on articule les êtres pour les disséquer et les saisir, pour en extraire ce qui nous interroge ou nous fait le plus de bien, pour former une société qui nous console de notre irrémissible solitude. Les personnages de Subirà sont ainsi unis ou réunis autour de rites traditionnels : la danse de la sardane, les castellers, la cobla…Ils se tiennent par la main, ils se regardent, ils se touchent ou se soutiennent. Ils ne sont pas contagieux et ne s’évitent pas, ils semblent ignorer les cicatrices d’une famille maudite par la maladie et la mort précoce. Avec ses sirènes, ses astres et ses animaux exotiques, par des détours artistiques et insolites, Paquito a rejoint la communauté et y a fait sa place, troquant ses moutons contre ceux de Panurge, ses pairs auxquels il ne ressemble pas mais qui auront fini par reconnaître sa valeur et sa singularité.

Je repars de Vilarnadal l’esprit peuplé de pensées et de personnages et le zèle du voyage réanimé grâce à cette découverte saisissante, prête à avaler des kilomètres pour rejoindre d’autres souvenirs, les dépoussiérer puis les recouvrir de nouveaux : le lac du Salagou puis le cirque de Mourèze, théâtre de mes années entre Montpellier et Clermont l’Hérault où vivait celui qui fut mon amour et qui était doué lui aussi pour vivre avec des fantômes et des êtres fantastiques nés de sa plume, êtres qui se déployaient en dessins et en noir et blanc. Une occasion de plus pour interroger le passé, à l’orée du lac sous les derniers rayons car ici plus au nord il faisait beau, en retrouvant l’ami de longue date, Philippe, qui, de départs en retours et en détours, est, quant à lui, toujours là. Mon ami revêche, souvent insatisfait mais curieux lui aussi – l’insatisfaction étant souvent le moteur de transformations et quêtes impossibles. Ensemble nous parlons du décès récent de son père et de la mort en général puis, après le vernissage local d’une expo intéressante de dessins à l’encre, nous rejoindrons ensuite son amie et ancienne compagne qui vit à Lodève et s’occupe de la Distillerie, lieu associatif accueillant ce soir-là une troupe itialienne en fin de tournée qui nous feront virevolter et danser un folk joyeux et entraînant.

 

De la sardane à la tarantella, tout est finalement question de ne plus fuir : se prendre par les mains, se regarder dans les yeux et s’enlacer le temps d’une danse, pour cueillir le temps présent et oublier les tourments de nos deuils et de nos liens qui s’emmêlent ou s’effilent inexorablement lorsque nous ne prenons pas garde aux trompe-l’oeil et aux pierres angulaires qui nous font trébucher.

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D’une vagabonde au vagabond : Edyn

C’est une rencontre. La rencontre avec un vagabond : Edyn.

Quelques jours avant je suis à Saint Sever chez Marie-Lou pour le Bartas Festival, de retour de notre randonnée d’une semaine avec l’âne Robert dans l’Ardèche. Nous avons déposé Mathilde et Nathanaël à Langogne la veille pour redescendre tranquillement vers nos Pyrénées en faisant halte dans ce coin de l’Aveyron qui m’a volé le cœur depuis plusieurs années.

Pendant ce week-end, séjournent aussi dans un champs voisin, de jeunes volontaires Européens chapeautés par les responsables d’une association toulousaine qui explore des lieux alternatifs porteurs d’initiatives citoyennes ou écologiques. Les Nouveaux Troubadours font partie de leur domaine de recherche et d’intérêt. Un matin, Laure, la fille de Marie-Lou, me raconte qu’elle vient de les croiser et de leur parler de moi en ces termes « Y’a une amie qui est ici, c’est une vagabonde aussi qui a beaucoup voyagé et qui s’intéresse aux lieux insolites ou méconnus, vous devriez vous rencontrer ! ». Je manque de m’étouffer en avalant mon café au mot « vagabonde » tellement cette description me fait rire ! Comme souvent le matin, je ne trouve pas immédiatement mes mots mais plus tard je dirai à Laure « tu voulais sans-doute dire « vadrouillarde » ou « baroudeuse », non ? »

Un vagabond, une vagabonde, cela évoque immédiatement un « va-nu-pieds », quelqu’un qui ne choisit pas ce destin d’errance. Pourtant, si je cherche le terme dans un dictionnaire, cette étiquette n’est pas si évidente : « (Celui, celle) qui se déplace sans cesse, qui mène une vie nomade, errante. » ou encore : « (Celui, celle) qui, par goût ou par nécessité, se déplace, voyage. » Le préjugé – si préjugé il y a – porte alors sans doute davantage sur cette notion d’errance « Action de marcher sans but, au hasard ». Or, se déplacer pour aller voir des sites en particulier et chercher à en saisir l’âme et les particularités n’a rien d’une errance. En regardant par la fenêtre et en apercevant mon véhicule rouge japonais griffé d’un tigre, il ne me semble pas non plus que je réponde aux attributs propres à la vagabonde que l’on imagine sans le sou et livrée à ses seules jambes.

L’amusement et les réflexions sur cette terminologie passés, je rencontrerai en effet ces jeunes Européens et ces explorateurs en Hétérotopies l’après-midi même, lors d’une projection d’un documentaire filmé dans l’Aude. Leurs reportages attirent mon attention et eux m’amusent : certains – certaines surtout – s’imitent au détail près dans l’allure vestimentaire, d’autres se recroquevillent dans l’identité serrée de leur groupe en se refusant inconsciemment à l’ouverture vers l’autre quand bien même c’est le but même de leurs missions. À part une des responsables du groupe, les autres se contentent visiblement d’eux-mêmes : le soir aux concerts ils dansent entre eux, en miroir. Le même style, les mêmes moues, le même déhanché : monotonie en hétérotopie ratée. Pétris de codes urbains, ils rêvent d’aller couper du bois dans la forêt et de refaire le monde. Mais ils ont du mal à le partager. Ou n’est-ce qu’une impression…

Pendant la soirée j’observe Anaïs Eychenne qui, elle, est un véritable univers à elle seule. Elle danse seule, comme un oiseau (la buse, son animal totem), les bras faisant des moulinets autour d’elle et de lourds casques posés sur les oreilles. Elle ne supporte pas le bruit. Elle ne comprend pas comment les gens peuvent danser ensemble. Anaïs est d’une intelligence rare et d’une finesse incroyable tout en étant constamment en décalage avec les autres. Elle réalise des toiles imprimées sur tissu selon la technique indienne du Kalamkari et de lois physiques qu’elle seule maîtrise. C’est époustouflant de précision et d’harmonie. On lui colle l’étiquette d’ « autiste Asperger ». Je préfère la voir comme un oiseau rare qui a été sacrément malmené dans son enfance et adolescence par l’incompréhension de ses pairs jusqu’à en être totalement paralysée. Aujourd’hui elle vit dans une petite baraque près de Saint-Sever entre ses masques, ses plumes et ses toiles, avec sa yourte à côté où elle conserve ses minéraux et fait des observations de physique quantique poussées. L’hétérotopie, c’est elle. Mais elle n’a pas de discours sur ce choix de vie ni de grandes ambitions pour transformer le monde qui l’entoure. Si on la laisse tranquille et on lui évite les ondes de la wifi, ça lui est largement suffisant. Et nécessaire. « Je suis un peu pleutre mais je me soigne » me dira-t-elle non sans ironie le jour où je passe la voir pour qu’elle me dédicace son inouï dictionnaire français-busique. J’ai envie de lui dire que je suis pleutrement admirative de ce qu’elle fait et de qui elle est.

En repartant de Saint-Sever, je repense à tout cela sur la route – cette ligne serpentante entre prés et vallées mais surtout entre idées et pensées, émotions et sentiments, mon terreau de prédilection. Solenn s’est endormie à l’arrière comme souvent, la musique ou la radio bercent mes vagabondages intérieurs. Je crois que j’aime rouler car j’aime penser et que ce temps suspendu entre deux lieux m’offre tout le loisir de plonger dans ce labyrinthe intime entre le présent et le passé, mon parchemin – par chemins – interminable et parcouru de toutes ces rencontres et expériences.

Et c’est sur cette route qu’apparaîtra un vrai vagabond. Arrivées à Tarascon, je promets à ma fillette affamée de nous arrêter dans un restaurant de bord de route où ils font d’excellentes pâtes. Au moment où nous l’atteignons, je remarque sur le bas côté droit un jeune homme qui fait du stop et je murmure « Ah, dommage pour toi, je me serais arrêtée pour te prendre s’il n’était pas l’heure de dîner ». De grâce pour lui, nous trouvons portes closes à l’auberge visée et devons retarder encore le repas. Je consulte Solenn : « Qu’est-ce que tu penses d’aller faire demi-tour là-bas pour repasser devant ce garçon et le dépanner ? ». Elle acquièsce immédiatement et s’en réjouit même. Habituée aux stoppeurs que je ne vois maintenant en général que sur les routes en France, elle trouve cette compagnie éphémère amusante et distrayante. Elle sait aussi que sa mère a fait des milliers de kilomètres le pouce levé et que c’est ce qui la pousse à s’arrêter.

La manœuvre faite pour revenir en arrière, nous repassons donc devant le jeune homme qui n’a pas bougé d’un pouce et nous arrêtons. Un rapide coup d’oeil m’indique que celui qui aurait pu avoir de prime abord l’apparence d’un néo-rural chevelu est plus probablement un vrai vagabond. Le pull aux manches trop longues, le pantalon maculé, les cheveux emmêlés. Mais l’homme a l’intérieur de ces vêtements râpés semble assez propre et a l’air doux. Je sors de la voiture pour lui proposer de mettre son sac à dos dans le coffre mais en l’ouvrant je me rends compte qu’il déborde de toutes parts et qu’il vaut mieux le mettre à l’arrière. Timidement, avec un léger accent, il me dit « Non non ce n’est pas la peine, je vais le garder avec moi » comme si lui-même appréhendait de se séparer de ce qui devait constituer ses seules appartenances. Sa coquille. Il s’assied à l’avant et immédiatement nous nous saluons, « Hola, hola ! » dit-il car il a vu ma plaque d’immatriculation, «yo soy Edyn » et en se tournant vers Solenn « Eh hola, como te llamas ? ». Il confesse assez rapidement qu’il n’en sait guère plus en espagnol et nous le rassurons en lui disant qu’on pouvait parler français. « Et toi ? » lui dis-je car son accent m’intrigue, « tu viens d’où ? ». – « Je suis originaire d’Allemagne mais ça fait cinq ans que j’en suis parti. Je suis plutôt entre Monaco et Bordeaux maintenant ». L’un l’hiver et l’autre l’été mais je ne sais plus dans quel sens. Je lui demande jusqu’où il a besoin d’aller. « Ah, je ne sais pas, peut-être Luzenac ou Ax-les-Thermes. Là-bas, à côté de la gare il y a une petite cabane qui est bien pour les gens pauvres comme moi. » – « C’est une cabane en bois ? » – « Oh non pas vraiment, tu sais c’est les abris derrière la gare mais c’est tranquille ». La SNCF des SDF. Je lui demande encore s’il marche beaucoup pendant la journée et il a cette réponse qui m’étonne et me fait sourire : « Euh non, je préfère «tranquiller » et j »essaie de réserver mes forces ». Curieuse, je veux savoir s’il dort ou se pose parfois dans des squatts : « Non, si je peux éviter, j’évite, je suis plutôt solitaire…j’ai été marié et j’ai du mal… » – « à cohabiter ? » poursuis-je en riant, « ah je comprends ! » puis je lui parle – comme à presque tous les stoppeurs que je prends – de mes amis Sarah et Den qui vivent dans des squatts depuis des années. Je m’enquière de sa ville d’origine (il se contente d’un « Vers Stuttgart ») et lui évoque la meilleure amie de David, Penny, qui vient d’Esslingen. Je le sens frissoner mais il acquièsce simplement et me dit qu’il voit où c’est, oui.

Dans un soupir il nous avoue « J’ai coupé les ponts avec l’Allemagne. Maintenant ça fait longtemps que je suis ici et j’ai rencontré des gens vraiment gentils en France… je préfère rester ici ».

Il laisse encore passer un petit temps, de ces silences plein de paix quand personne ne sent le besoin de combler un vide puis il se tourne vers moi et prononce cette drôle de question de façon prudente et réservée: « Est-ce que c’est par hasard qu’on se rencontre ? » Je sens son regard un brin hagard, vraiment interrogateur. Je souris. « Je crois oui. Le hasard de la route, de l’heure, du jour. Pourquoi ? ». Il hésite un peu… « Parce que ma ville natale c’est…Esslingen. ». Je le regarde. Sourire dans nos yeux. « Le monde est toujours petit » lui dis-je.

Je repense à ce copain de mes amis de Prades, quelques jours auparavant qui, pendant la soirée m’avait dit « Je ne crois pas aux hasards. Par exemple, si on s’est rencontré ce soir, cela veut dire quelque chose, ce n’est certainement pas par hasard » Sans pour autant en donner une explication, un sens, une raison d’être et avec mon intime conviction que si, qu’on se recontre par hasard. Mais que du hasard on en fait ce que l’on veut ensuite si on décide de le modeler.

Nous parlons encore avec Edyn, je lui demande s’il va à Bordeaux pour faire les vendanges, s’il travaille un peu parfois. Il me dit « Rarement mais oui, ça serait bien…Je sais que ce n’est pas bien de faire le manche mais je ne fais de mal à personne, les gens me connaissent maintenant et ça va ». Puis il continue en mimant de ses doigts « Je travaillais dans les computers avant, j’ai gagné beaucoup d’argent mais oh, j’ai plus envie, j’ai tout lâché ». Je hoche la tête et me tourne encore vers lui en le regardant droit dans les yeux : « Oui, je vois. Tu as fait une dépression en somme ou une sorte de burn-out n’est-ce-pas ? ». Ma franchise le désarme. « En quelque sorte ». J’ai envie de lui dire que nous pourrions parler de dépression et de toutes ces dérives émotionnelles pendant des kilomètres encore, que, comme lui, j’ai parfois cette impression de tout perdre. Mais que je suis la fausse vagabonde de l’histoire et lui le vrai.

« Je continuerais bien la route avec vous », lâche-t-il. Oui, moi aussi je ferai bien un bout de chemin de plus avec toi Edyn, me dis-je tout bas. Pour découvrir tes fêlures, parler de nos blessures, te donner des mots qui pansent, offrir ce temps suspendu au soir qui tombe et aux oreilles attentives de l’enfant derrière qui comprend toute la diversité du monde dans ces rencontres improbables. Nées du hasard. Hétérotopies. Lieux d’alterité. La route. L’homme sans toit. L’homme au regard clair et doux, à la bienveillance calme et peut-être triste, ou lasse. L’homme qui s’inquiète à présent de l’heure tardive et de si on trouvera encore une auberge ouverte où dîner – quand bien-même je suis tentée de l’inviter à manger avec nous. Mais il me devance et me dit qu’il a des petites choses à grignoter dans son sac. Et qu’il s’arrêtera finalement à Luzenac pour rejoindre sa cabane, même s’il irait bien en Espagne avec nous. Il s’étonne qu’on roule encore si tard. Quand il descend de la voiture il se penche à la fenêtre et nous dit merci et au-revoir et lanche un « Bisous bisous ! » enjoué comme si on le laissait chez son meilleur ami d’enfance ou à une colo. Alors qu’il va dormir une nouvelle nuit dehors, dans son duvet aux couleurs défraîchies par le soleil et le grand air, comme hier, comme demain. Son quotidien, ses nuits à la belle étoile. Son choix aussi. Ce dont on parle ensuite avec Solenn car il n’est pas évident de donner à entendre à une enfant que certaines personnes fassent vœu de pauvreté après une rupture vitale trop douloureuse.

Un jour, je reverrai sans-doute Edyn. Ce sera peut-être encore le hasard. Peut-être la route. Ou rien de tout cela. Un détour, une ombre, un souvenir fugace : la poésie de nos errances.

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Je me souviens…(les souvenirs de Pap’mam’)

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Je me souviens…(les souvenirs de Pap´mam´)

Ces souvenirs ont été écrits en 2001 dans le cadre d’un projet que j’avais entrepris avec mes étudiants hongrois, ouzbeks, ukrainiens, géorgiens, azeris….quand je vivais et enseignais à Budapest. Sur le modèle des « Je me souviens » de Georges Pérec, il s’agissait d’explorer notre mémoire collective et personnelle à travers les souvenirs de gens de générations et de cultures différentes. J’avais ainsi demandé à un certains nombre d’amis de se prêter au jeu et à papa et maman aussi, naturellement. En lisant leurs souvenirs, j’avais découvert des choses et avais déjà été très émue.

Les réécrire ce soir me rend un peu de leur présence, leur chaleur, la tendresse de leur âme.

Papa (Roland, 61 ans)

  1. Je me souviens de la mort de ma grand-mère, « la marraine », première rencontre avec la mort, sa rigidité, son immobilité, la pétrification de l’assistance autour du lit de la défunte.
  2. Je me souviens du Léon, l’ouvrier agricole, qui m’a appris à faire moi-même le nœud des lacets de mes « choques ».
  3. Je me souviens de Pierre, mon copain d’école, qui m’avait surnommé « la guernézelle ».
  4. Je me souviens des battages où tous les voisins venaient pour travailler pendant deux jours à la ferme.
  5. Je me souviens de la messe de minuit à Noël où nous allions à pied dans la nuit.
  6. Je me souviens du « pain au chocolat », une soupe avec du chocolat, le dimanche soir.
  7. Je me souviens du premier soir à l’internat dans un grand dortoir.
  8. Je me souviens de mon premier voyage à Rennes, à l’arrière de la moto de mon instituteur pour passer l’examen des bourses.
  9. Je me souviens du marché de La Guerche de Bretagne où nous allions en carriole à cheval.
  10. Je me souviens de la moisson de 1949 où j’ai fait ma première crise d’asthme.
  11. Je me souviens de la sécheresse de 1947 où nous avons creusé un puits.
  12. Je me souviens de l’hiver 1954 où l’eau gelait dans le dortoir du pensionnat de Châteaugiron.
  13. Je me souviens de mon voyage en Algérie sur le bateau « El Djezaïr ».
  14. Je me souviens de la naissance de mes deux enfants et du sentiment de métamorphose qui l’accompagnait.
  15. Je me souviens de ma première « prise de tête » amoureuse, du sentiment d’exaltation, de crainte, d’incrédulité.
  16. Je me souviens de l’arrivée de notre troisième enfant, ce petit garçon « de l’ailleurs », le bouleversement qui nous étreignait, entre peurs et grand bonheur.

Maman (Hélène, 65 ans)

  1. Je me souviens…c’était au printemps, je me revois sur les genoux de maman dans la grande cuisine de la Boulinière, j’avais quelques fleurs dans les mains…maman était heureuse « Hélène adore les fleurs et vient nous en offrir à tout moment ». Qui d’autre était là ? Je ne sais plus. J’avais 4 ou 5 ans, c’était en 41/42 à Cholet dans notre campagne.
  2. Je me souviens…juillet 1944…7 ans…sur la route de Cholet à La Boulinière, nous étions dans la voiture à cheval, serrés les uns contre les autres, papa conduisait le cheval, tante Georgette était avec nous, nous revenions du baptême de notre petit frère Paul (le 9ème de la famille) et les avions passaient, repassaient au-dessus de nos têtes. Papa nous informait : la gare est bombardée. On voit les bombes tombées à 2-3 kilomètres, c’est sûrement les FFI (Forces Françaises d’Intervention) et dans les fossés de la route, des militaires allemands se cachaient pour échapper au danger. Avions-nous peur ? Les grandes personnes certainement. Nous, nous avions l’impression de vivre des moments extraordinaires que nous avions du mal à comprendre.
  3. Je me souviens du 13 juillet 51. J’avais 14 ans depuis 10 jours et c’est les vacances, l’école est finie. À peine le sac posé, nous sommes appelés au champ pour relever les gerbes, et paf ! Il fait très chaud et nous sommes revenus sous le soleil de midi…je me mets à saigner du nez, on me dit de m’asseoir, de lever le bras opposé à la narine qui coule, rien n’y fait. On me met de l’eau fraîche sur les tempes puis de m’allonger sur le carreau, une clef dans le dos. Le saignement s’arrêtera mais je n’irai pas à la moisson ce jour-là. Dommage car j’aime bien être dehors et participer avec tous à ce travail d’été.
  4. Je me souviens des battages…ce dur labeur sur l’aire de la ferme. 50 hommes qui s’affairent autour de la batteuse, chacun à son poste, pailles, gerbes, grains, machine, tracteur…et aux fourneaux, 4 ou 5 femmes pour préparer le repas…les jeunes qui apportent des boissons frâches aux travailleurs. Puis le repas animé, les histoires, les chants ; c’est la fête, on recueille le fruit de toute une année de travail, d’attente, d’espérance.
  5. Je me souviens des années 60, c’est un peu flou comme repères mais on parlait d’Europe unifiée, sans frontières, c’était un espoir immense pour nous les jeunes. Et dans ce même temps, en 59, un Africain est venu en stage chez Simone et François à « Tout le monde » ; la JAC (Jeunesse Agricole Chrétienne) favorisait cette rencontre. De quel pays venait-il ? Je ne sais plus…Il parlait français, il voulait s’initier à l’agriculture française. Il nous parlait de son pays, de ses coutumes…depuis longtemps je rêvais d’aller en Afrique, d’y vivre. On me conseillait d’entrer dans une structure, une association. J’ai trouvé la structure que j’ai lâchée plus tard car elle ne me correspondait pas et je ne suis jamais partie en Afrique.
  6. Je me souviens de Mai 68, j’avais 30 ans, j’étais à Clichy aux portes de Paris depuis 8 mois, je travaillais dans un établissement privé avec 2-3 personnes, je découvrais un univers différent de notre Anjou, je rencontrais de vrais amis. Je côtoyais les ouvriers de Citroên, de nombreux étrangers qui travaillaient dans ces usines, qui vivaient dans des foyers ou à l’hôtel dans de toutes petites chambres. Je n’ai pas participé aux manifestations mais nous vivions les événements ensemble et je partageais l’immense espoir des ouvriers, le changement de société qui s’amorçait.
  7. Je me souviens du printemps 72…Marie-Claire entre la vie et la mort…et puis Roland qui déboule dans mon existence…et l’été on découvre les Alpes ensemble, les Alpes françaises et les Alpes italiennes, comme c’est différent des bocages vendéens et des ciels d’Anjou !
  8. Je me souviens de ce 19 septembre 1974 à Clichy, 19 heures. Je tiens notre petit Yann dans les bras, quelle joie d’être mère… ! Et je contemple le bonheur de Roland.
  9. Je me souviens de ce 30 décembre 1975. Que m’arrive t-il ? Pourquoi suis-je ainsi ce matin ? Je ne tiens pas debout ! Et Yann est lourd, lourd…mais bien-sûr…c’est le bébé qui frappe à la porte…vite préparons-nous ! La valise, la layette…Téléphonons au papa, aux amis…personne ! Ne paniquons pas, faisons face…Roland doit arriver vers 14 heures…il arrive. La valise est prête, on part à la maternité avec Yann qui a 15 mois. Voici Argenteuil. Yann reste avec nous, accepté par les soignants. Et dans les bras de l’infirmière, il apercevra sa petite sœur qui pointe son nez à 19 heures…quelles joies partagées en famille !
  10. Je me souviens de ce matin du 26 janvier 1982, dans l’aéroport, ce petit homme qui vient chambouler notre vie – aboutissement d’un rêve de jeunesse « donner une famille à un enfant qui en est privé » ; Yul était là venu du bout du monde, ses yeux interrogateurs, un peu inquiets… « Qui sont tous ces gens qui prennent soin de moi ? », il sourit…ne dit rien…même à 3 ans ½ il devait penser qu’on ne comprenait pas. Va t-on s’apprivoiser ? Se comprendre ? Cheminement de part et d’autre…et par les jeux, les sourires, les paroles des enfants, la parole est venue, celle de son pays, celle du nôtre…
  11. Je me souviens de ce 30 juin 1984 où nous sommes arrivés à Nemours dans une maison…rêve de beaucoup de Français…bien-être du jardin, des enfants qui vont et viennent, de la jolie petite ville, des bois tout proches…du travail de Roland peu loin de chez nous. Finis les longs trajets de train et les trop longues journées provoquées par ces déplacements… !
  12. Je me souviens des années 92, 93, 96…la fierté des uns et des autres…Obtenir le Bac…partir vers d’autres horizons, vers un avenir encore incertain. Que sera demain, où vont-ils s’épanouir ?

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La montre brisée

C’est un souvenir d’enfance. Maman m’a prêté sa montre, un fin bracelet noir entourant le cadran, rond ou carré, à aiguilles ou à chiffres, les détails se troublent dans ma mémoire mais je me souviens avec acuité du sentiment de responsabilité qui m’envahissait en sentant cet objet dans ma main. Je pense que c’était la première fois que maman me prêtait sa montre, je commençais à peine à lire l’heure et elle avait dû me dire d’y faire bien attention. J’étais avec mes frères et nous étions descendus jouer dans le parc en bas de l’immeuble avec les copains. Je devais avoir six ou sept ans à peine. Grâce à la montre, nous saurions quand nous devions rentrer à la maison.

Nous jouons et sans cesse je pense à la montre, à cette marque de confiance que maman a déposé en moi en me la prêtant – avais-je insisté pour l’avoir ou pensait-elle que je serais plus prudente que mon frère aîné pour ne pas la perdre ?

Nous jouons, de ces jeux qui exaltent et fatiguent à la fois, et qui nous plongent dans ces humeurs enfantines parfois troubles, en demi-teintes, lorsqu’on sent le pouvoir des autres sur soi, les fils s’entremêler autour de nous dans ce tissu confus de paroles, de rires, de moqueries et de gestes brusques des compagnons de jeux. Dans cette façon particulière de l’enfance d’être soi, un morceau vivant du présent et d’un temps arrêté, une forteresse de sable qui peut s’écrouler à tout moment. Lors d’un de ces moments de confusion, l’ennui gagnant du terrain au moment où une partie languit ou la dispersion se fait sentir, je me revois soutenir la montre, la soupeser et la lever vers le ciel. Un de mes frères est près de moi mais je sais qu’il ne me retiendra pas. Je me revois regarder l’herbe à mes pieds et les fins gravillons. Je sens encore cette sensation de curiosité et de danger qui m’absorbe entièrement lorsque je me demande si la montre se briserait si je la laissais tomber. La chaleur monte à mes tempes, je sens l’objet fragile dans ma main, la voix douce de maman me disant d’y faire attention, et malgré ce sentiment aigu de danger imminent, je ressens un besoin irréfrénable de savoir. Si j’ai raison ou tort. Si on peut me faire confiance ou non.

Je sais que ce que je nommerai des années plus tard « mon expérience intime de la gravité » n’est pas un simple désir naïf de confronter mon hypothèse à la réalité mais un étourdissement de la conscience visant à mesurer la fragilité des choses, la responsabilité de nos actes à travers l’angle de leurs conséquences irréversibles. Je sais déjà toute la honte qui m’envahira et pourtant, une partie de moi veut encore croire au miracle, au fait qu’il ne se passera rien.

Je laisse alors tomber la montre. Une seule fois.

Et la montre se brisa.

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Sur la route, sans Kerouac.

Il y a tous ces kilomètres que l´on fait, tous ces kilomètres de pensées où l´on se perd en soi et en l´autre, aux détours de la vie, et puis tous ces kilomètres de pensées moins ancrées dans le réel où, peu à peu, au fil de la route, s´élabore une trame, s´étoffent des personnages, se cisèlent les phrases, si sonores et mélodiques quand elles sont chuchotées ainsi à l´esprit et que l´on sait destinées à l´oubli car on ne les notera pas, on ne se souviendra pas de leur rythme, des mots qui les composent au moment de les écrire.

Il y a tout ce temps entre les plis du présent qui file, se déroule comme la route qui se dérobe, les paysages autour de soi qui s´évanouissent au fur et à mesure que l´on avance puis renaissent, différents, et meurent encore et les velléités d´écriture avec.

Il y a pourtant cette fièvre en soi, cette brûlure dans les doigts, le désir de saisir toutes ces phrases du vent et de la route pour les tisser serrées dans les mailles de l´encre et les empêcher de nous échapper encore.

Fascinée par l´équilibre et la concentration qu´impose la conduite, ce fil tendu où la souplesse et l´habileté s´épousent, je me laisse envahir, peu à peu, par les phrases et je les taille comme des pierres, influencée par l´inspiration de la musique qui envahit l’habitacle de ferraille. La route m’absorbe. Cette route que si souvent j’ai fui, donne la cadence parfaite à mon esprit encombré d’idées, de pensées, d’histoires. Il faut, bien-sûr, des itinéraires fluides pour chercher loin en soi les raisons intimes, les racines souterraines de sensations et sentiments qui nous habitent, que la fréquentation des autres et de leurs propres histoires fait naître en soi, terreau superbe pour travailler la déclinaison infinie de l’âme humaine. Et comprendre, peu à peu, kilomètre après kilomètre, ce qui nous heurte, ce qui nous touche, ce qui nous déroute.

Pendant ces rares interstices de solitude, fouiller profond au fin fond des sentiments et des contradictions de l’homme prend le goût d´une drogue thérapeutique. On attend alors le prochain voyage, la prochaine dose de kilomètres. Et c’est ainsi que peu à peu, la compagnie de ces pensées et celle d’êtres fictifs habillés puis déshabillés par les caprices de notre imaginaire deviennent nos uniques et âpres désirs d’intimité.

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Labyrinthes magiques (2) : El Garrell et ses tours-cabanes à Argelaguer (Catalogne-Garrotxa)

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Je ne sais jamais comment appeler « El Garrell ». Josep Pujiula i Vila – formel – « El Tarzan » – l’éternel enfant en lui, « l’homme des cabanes d’Argelaguer » – un brin sauvage aussi. De fait, je n’aurais plus l’occasion de m’adresser à lui – et donc pas de problème pour choisir une façon de l’interpeler – puisque l’homme a quitté ce monde l’année dernière le 02 juin 2016. Encore un rendez-vous manqué…

Très probablement cependant, j’aurais préféré un timide et neutre « Bon dia senyor » à un « Hola Tarzan ! », « Salut Jo ! », « Que hay de nuevo Garrellito ? » ou « Tot bé, home de les cabanyes ? ». Je pense que certains artistes « marginaux » expérimentent comme les voyageurs solitaires en terre étrangère cette même sensation singulière dont parle Nicolas Bouvier dans L’usage du monde : tandis que pour eux les autres sont de parfaits inconnus, eux ne sont déjà plus des étrangers pour les autres, leur notoriété a couru de bouche à oreille. Si bien que penser que j’hésite entre plusieurs noms ou pseudonymes pour parler de lui (et évidemment non m’adresser à lui) alors que je ne l’ai jamais rencontré ni vu en chair et en os, montre à quel point cet homme était devenu une légende de son vivant même.

Argelaguer-personnageJ’avais entendu parler de lui lorsque je faisais mon périple dans les écoles catalanes pour présenter mon « parcours insolite en France » – où figuraient entre autres le Palais idéal du facteur Cheval, les rochers sculptés de l’abbé Fourré, la maison Picassiette, la grotte-chapelle de Jean-Michel Chesné, la Bohème de Lucien Favreau… À la fin, lorsque je demandais aux étudiants s’ils avaient connaissance de sites de ce genre en Espagne, quelques-uns m’avaient parlé des « labyrinthes et cabanes d’Argelaguer ». Peu y étaient allés – voire aucun – mais il leur semblait que cela correspondait bien aux caractéristiques « brutes » et « singulières » dont je venais de leur parler et qui les laissaient souvent pantois. Mes amis Eli et Sergi m’avaient aussi raconté s’y être arrêtés un soir de retour d’un séjour dans la Garrotxa car les tours et cabanes se voyaient de la route et les avaient impressionnés mais la nuit tombait et ne leur avait pas permis d’explorer en profondeur le site. Ils en avaient été cependant suffisamment marqués.

Puis, fin juin 2014, dès que j’ai su que le festival de cinéma pyrénéen Picurt projetait un documentaire dédié à l’artiste (« Sobre la marxa » de Jordi Morató), je m’y suis précipitée. Le cinéaste, ayant notamment récupéré le précieux matériel d’un jeune garçon de 14 ans qui avait été ami et compagnon de jeux de Garrell durant son époque la plus « Tarzan », s’intéressait beaucoup à la force vitale de cet homme apprivoisant la nature et à son propre génie indomptable. Il insistait aussi sur le cycle éternel de la vie et de la mort à travers l’eau et le feu : ces sources que « l’homme des cabanes » cherchait puis creusait pour en faire des cascades et bassins sauvages et ce feu dévorant ses œuvres lorsque les autorités lui sommaient de les déconstruire à cause du danger qu’elles pouvaient représenter sur la route toute proche. Dans le film, on le voyait affublé d’un pagne Tarzan, pêchant à mains nus, escaladant des parois raides ou sautant dans des trous d’eau en criant, simulant une bagarre dans la boue, des courses-poursuites dans ce bois catalan ressemblant soudain à une jungle tropicale. Et puis on le voyait construire, détruire, reconstruire, redétruire, reconstruire…avec ce besoin viscéral d’être dans le bois de son enfance et de faire ce qu’il faisait, une « œuvre insconsciente », reconnue depuis comme l’une des plus impressionnantes de l’art brut. J’étais restée bouche-bée devant ce personnage hors du commun, inclassable, opiniâtre et génial. Car si j’avais eu vent de ses constructions, je n’avais aucune idée de sa personnalité : elle s’avérait juste époustouflante, déroutante…fascinante.                                    labyrinthe-2

Ce ne fut pourtant que quelques mois après, en février 2015, que je pris enfin la route vers la Garrotxa à la faveur d´’un week-end prolongé pour le carnaval: à ce moment-là, non seulement j’étais encore incapable d’opter pour un nom pour parler d’en Garrell-Tarzan-homme des cabanes-Josep mais je ne parvenais pas non plus à nommer le village de ces cabanes-labyrinthes : Argelaguer. Il m’avait donc été assez compliqué d’exposer mon projet à mon ami Suso qui, quelques jours avant, m’implorait de l’emmener où que ce soit, du moment que l’échappée lui permette d’oublier le week-end à Paris qu’il avait projeté de faire avec son copain pour la Saint-Valentin et auquel il venait de renoncer, tant leur histoire était devenue plus tortueuse qu’un labyrinthe d’en Garrell ; ironie du sort, mon compagnon se trouvait justement à Paris à ce moment-là pour son travail mais ni la ville de l’amour ni la Saint-Valentin ne m’auraient quant à moi détourné de mon projet de voir un nouveau site d’art brut. De fait, nous n’avions jamais accordé aucun crédit aux fêtes commerciales supposées célébrer « l’amour » et nous ne fantasmions pas non plus sur Paris qui représentait avant tout un lieu de travail pour lui et un lieu de passage pour moi lorsque j’allais voir mes parents et frères ; je faisais toujours une halte en coup de vent dans la capitale pour y retrouver quelques amis chers. Un rituel « inconscient » consistait d’ailleurs à nous rejoindre, avec mon ami Jean-Michel, à La Halle Saint-Pierre (sanctuaire des arts singuliers) pour y voir la dernière expo. Le bois d’Argelaguer promettait d’être nettement plus sauvage que notre musée préféré au milieu des marchands de tissus, de fripes et à quelques centaines de mètres du Sacré Coeur.

Et le cœur de Suso, blessé par cette séparation douloureuse, allait se recomposer peu à peu au contact de sa filleule – ma fille – et de cette nature domptée par un génie. Le vendredi soir, nous étions ainsi allées le cueillir à la gare de Ripoll pour finir la route avec lui jusqu’à Argelaguer. Les virages du col de Merolla avaient eu raison de ma fatigue et de mes douleurs lancinantes au cou mais la compagnie de Suso représente toujours un antidote à tous les maux de la terre et la dernière partie du trajet se termina dans les fous rires provoqués par la cocasserie de nos échanges avec nos hôtes qui, au lieu de nous fournir des données « normales » – adresse, orientation – nous envoyaient des codes compliqués de géolocalisation de leur maison. Non sans mal, nous avions quand-même fini par trouver et étions arrivés fourbus mais heureux à bon port.

Avant d’aller dormir, Suso, à qui j’avais confié mes problèmes accrus de douleurs aux cervicales, me proposa un massage sacro-cranéal. Il plaça une main en bas de mon dos – sur le « sacro » – et une autre sur le haut de ma nuque – « craneo » – et resta immobile et silencieux plusieurs minutes. Il « sentait ». Et je sentais qu’il percevait ce qui m’inquiètait et m’échappait depuis quelques mois déjà : que la fatigue tendait et figeait tout mon corps devenu comme un bloc de pierre comprimé autour de la douleur. Ses mains captaient ce que le regard ne pouvait percevoir : contractures, tensions musculaires et ossature fragilisée. Peu de temps avant, tout cela avait été diagnostiqué par radio et TAC et j’avais commencé des séances de physiothérapie prescrite par l’hôpital. Mais j’étais encore loin de la conscience qui me mènerait vers un changement profond afin d’écouter plus attentivement les signaux émis par ces douleurs. Les deux mains de Suso localisaient sensiblement tous ces court-circuits en moi et les soulagaient un peu. En fait, sa présence même, comme toujours, me changeait les idées et m´apaisait. Suso-thérapeute, Suso-ami et confident, Suso-guérisseur…Il fit aussi son drôle de massage immobile à Solenn, dont le corps souple de l’enfance – loin des affres du temps – laisse circuler les fluides sans obstacle. Puis nous tombâmes, les trois, dans un sommeil profond.

Suso-Solenn-ArgelaguerLe lendemain matin, nous nous sommes rendus sur le lieu tant convoité, à quelques kilomètres seulement de notre gîte. Nous n’y avons pas croisé Josep Piujula qui, dit-on, vient parfois dans « son » bois le matin. Il est peut-être trop tard, c´est samedi…Il y a l’ambivalence, lorsque l’on découvre un site pour la première fois, du privilège ou non d’y être introduit par celui qui l’a façonné. Je suis toujours partagée entre l’envie de connaître la personne et le besoin d’apprivoiser le lieu dans une certaine solitude. C’est peut-être aussi parce que je suis plus habituée à voir les sites d’artistes défunts. Là, nous avons tout à loisir d’aller observer tous les recoins, de rester contemplatifs et silencieux plusieurs minutes devant un détail, de laisser vagabonder notre imagination en jouant des perspectives dans l’entrelacs d’acacias et tiges tressées, voire de secouer une structure pour voir si elle est solide. Car c’est la première chose qui nous saute aux yeux: une première « tour » et des « tunnels » de labyrinthes, son empreinte la plus palpable et reconnaissable. Des architectes de partout sont venus observer ces vertigineuses constructions dont la solidité défie les lois de la gravité. Elles s’élancent vers le ciel, fantasques et anarchiques, feintant la fragilité mais ne pliant pas sous le vent. Seul El Garrell décide de leur sort : me reviennent en mémoire les images du film, le montrant en train de tout détruire, de rage une première fois à cause de voyous ayant détérioré certaines constructions mais surtout ayant fait du mal aux animaux que l’artiste avait amenés ici. Il en avait été profondément blessé. Puis une seconde fois, contraint par les autorités, car les cabanes avaient été jugées dangereuses pour la route menant à Olot, construite postérieurement juste à côté du bois. On le voyait arrachant brutalement des pans entiers de ses constructions avec la même fureur que celle qui l’anime lorsqu’il creuse un trou pour faire jaillir une source. Puis il jetait tout au feu, déterminé, simulant une forme d’indifférence face à la disparition complète et funeste d’une œuvre de plusieurs années. Ce qui frappe chez cet homme, c’est une forme de rage, un élan inaltérable, tour à tour bâtisseur puis destructeur. Cela s’accompagnait d’un flot de paroles, à peine articulées, avec un accent marqué de l’Empordà que j’avais du mal à suivre.

Était-il bourru à la première approche ? Je me le demande mais je ne crois pas. Malicieux oui…il disait s’amuser en voyant les visiteurs s’engouffrer entre les branches et ne plus savoir comment ressortir. Il était joueur surtout, et c’est ce que le documentaire montrait ; l’enfant en lui qui continuait à vibrer au contact de ce bois. Comme toujours, je suis éblouie par la persévérance, la constance, l’opiniâtreté de l’artiste dans son œuvre, parfois éphémère, parfois durable. Car lorsque les tours ont été mises à terre, à plusieurs reprises, El Garrell attendait, sans-doute frustré et fâché au départ, boudeur durant un temps…puis il reprenait et c’était le même mouvement impétueux qui le saisissait et les tours reprenaient peu à peu de l’altitude…Mais suite à une des ultimes destructions imposées par les arrêtés municipaux, il s’était mis à creuser la pierre et la verticalité avait fait place à l’horizontalité, ouvrant des saillies dans la roche et dessinant des passages secrets, des cavités occultes menant chaque fois plus loin vers l’obscurité, la matrice. Je me souviens de ma fascination grandissante lorsque, dans le film de Morató, nous suivons le réalisateur, caméra à l´épaule, s’engouffrer dans la roche : jusqu’où El Garrell était-il capable d’aller ? N’ayant plus de droit légal sur les arbres, il apprivoisait la pierre, la faisait sienne, la pénétrait.

Devant cette paroi rocheuse où nous sommes arrivés Suso, Solenn et moi à ce moment-là, plusieurs inscriptions nous arrêtent : « Garrell El Tosut » (Garrell le têtu) gravé ainsi dans la pierre, avec un « s » manquant. Plusieurs erreurs orthographiques se glissent dans les panneaux qui relatent l’histoire avec plein d’humour, rappelant le manège de Petit Pierre : personnes humbles n’ayant jamais été très longtemps à l’école mais assidus apprentis buissonniers. L’obsession des labyrinthes et du bois tressé est présente jusque dans la grotte où des structures similaires à celles de l’extérieur ont été façonnées à l’intérieur de la roche, en y épousant les contours. En sortant, une tête de sanglier empaillé est collé au corps- « malle aux souvenirs ». L´histoire de son village sauvage avec cabanes et animaux, toujours menacé par « l’animal à 2 pattes » qui s’y aventure et le détruit…Une cuve à vin verticalement posée sur laquelle on lit « Ici repose l’artiste ». Sous une autre arche de branches et juste derrière une sorte de petite boîte aux lettres où la fente dessine une croix chrétienne, une autre inscription dit – de façon cette fois peu orthodoxe: « Ici sont enterrées mes fantaisies et mes illusions, mais pas mes couilles, que seule la mort peut enterrer ». Il signe « Musée ou cimetière de l’homme des cabanes » ; puis dessous « Après avoir bien profité de faire des « choses » comme hobby, je me sens rémunéré par le fait que celles-ci aient été diffusées à la télévision et rapportées dans des journaux et revues. (quoique mon histoire, en partie, soit dans ce trou) ». Dans cet antre, l’artiste absent nous parle. La reconnaissance publique lui faisait du bien, le consolait des malotrus qui vandalisaient souvent son site ; la « cabanya d’en Garrell » non loin de là est ainsi surnommée « le musée des photocopies » – Il y accumule articles, photos en couleur, plans de ses constructions. Il y a aussi là où nous sommes, près de « la grotte », un petit livre d’or où les visiteurs peuvent lui laisser un mot. Suso écrit quelque chose et Solenn fait un petit dessin. La petite boîte aux lettres fendue doit être prévue pour les dons.

Font del GarrellNous nous dirigeons ensuite vers un endroit un peu en retrait où l’artiste a creusé des fontaines et petits bassins et aménagé des bords en pierre, et dressé autour des personnages de bric et de broc avec des matériaux de récupération. Ici, mon esprit convoque plusieurs artistes bruts comme l’éclusier Joël Barthes. Nous grimpons les marches sur le sentier de gauche, explorons le haut (celui qui est le plus près de la route, avec des anneaux superposés qui jouent avec la perspective) puis contournons par l’autre côté. Nous nous asseyons un moment pour écouter le bruit de l’eau qui dégringole en cascade suave entre les bassins. Le soleil filtre entre les arbres et fait miroiter la surface de l’eau qui étincelle en reflets brillants morcelés. Suso médite, j’écoute et contemple, Solenn paresse. Une cabane est perchée derrière en équilibre précaire, les sculptures pointent vers le ciel de façon bancale et mystérieuse et pourtant tout est harmonieux. Sensation zen comme dans un jardin japonais, bizarrement provoquée par un joyeux bordel. Plusieurs inscriptions nous rappellent cette fois que le lieu n’est pas protégé, que l’artiste n’est responsable de rien en cas d’accident et que l’accès, de fait, n’est pas autorisé. Chat échaudé…Pujiula se défend de toute accusation potentielle de visiteurs trop téméraires et prenant des risques. Je sais que pour cette partie « La font del Garrell » (=  « La fontaine de Garrell »), l’artiste a été aidé par un jeune du village ayant un léger handicap mental. Le documentaire le mentionnait en faisant emphase de la rareté de ce geste de Garrell qui avait jusqu´à présent toujours agi et construit seul. Mais cet invidu – en marge lui aussi, par cet handicap – avait dû le toucher ; façonner les abords de ces fontaines avec lui était une manière de refaçonner aussi son caractère, d’accepter l’altérité et la différence sur son territoire, de jouer, encore une fois, avec les codes et la normalité. Un retour vers ses folies tarzanniennes avec ce jeune ami de 14 ans de l’époque.

Qui est cet homme, quelle lueur de génie et de folie passe par un esprit taillé dans ce bois-là ? Quel feu anime ces personnes qui, au lieu de se poser devant un téléviseur et de laisser couler les jours sans faire de remous, sont mus par cette force tellurique et créatrice, inclassable et sublime ? Je me souviens que dans le reportage, le réalisateur interrogeait aussi sa femme, une petite bonne femme au tablier bariolé, gentille et tout ce qu’il y a de plus normale, filmée dans un intérieur un peu vieillot et ringard (bibelos, nappes en dentelle, bois sombre laqué et vagues tableaux de scènes paysannes ou florales au mur) qui, loin d’admirer les constructions folles de son mari, s’en plaignait plutôt. « Oh si vous saviez mon bon Monsieur, ça aurait été ben plus simple qu’il travaille comme tout le monde et passe ses dimanches à la maison ou à la pêche, tout le temps fouré dans son bois, quelle obsession ! ». Le décalage était drôlesque. Lui-même était, comme bien des artistes singuliers qui deviennent de fait artistes par le regard des autres mais ne se seraient jamais vraiment posé cette étiquette, un petit bout d’homme trapu, au jean trop large (ou pagne Tarzan moulant!), chemise à carreaux salie par quelques travaux, lunettes carrées et touffe de cheveux blancs mal peignée et passant inaperçu dans n’importe quelle rue de village (enfin, le pagne à part évidemment). Quand la spécialiste américaine d’art brut Jo Farb Hernández l’avait découvert par hasard et proclamé l’endroit comme l’un des 10 sites d’art brut les plus spectaculaires et impressionnants du monde, l’homme s’était montré satisfait – enfin quelqu’un qui reconnaissait la valeur de ses jeux et tressages d’acacia sans lui demander de tout démonter- mais n’avait pas pris pour autant la grosse tête et il avait continué à tresser, tailler, creuser…

Cependant le jour où nous y sommes allés, nous n’avions pas trouvé l’homme à l’oeuvre ; il était peut-être allé manger, tout simplement. Nous n’aurons pas rencontré Tarzan. Et nous n’aurons pas entendu non plus le son de sa voix ni dû tendre l’oreille pour déchiffrer son drôle d’accent ou son débit rapide et peu articulé.

Nulle autre rencontre n’est désormais envisageable. Une Saint-Valentin manquée en quelque sorte, quoique le moment passé dans ce bois nous ait largement comblé. El Garrell s’est éteint, je ne sais pas si son corps repose dans un endroit d’Argelaguer ou si ses cendres ont été parsemées entre ses labyrinthes, fontaines et grottes. Je me demande bien où ses couilles sont enterrées. Mais je me console en me disant qu’il en avait tellement, de couilles, qu’il nous laisse en héritage un lieu hors du commun, baroque, inédit, un temple de singularité et de génie qui époustouflera encore plusieurs égarés du bord des routes. Si on le sauve.

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Et la bande annonce du film Sobre la marxa

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Inventaire parental

Cela fait deux ans aujourd’hui que mes parents ont quitté ce monde, de façon brutale, inattendue, incohérente. Violemment, eux qui étaient pacifistes et bienveillants. Ensemble, comme deux héros romantiques.

Je n’ai pas envie, pour ce funeste anniversaire, de donner l’impression de m’apitoyer sur ce sort, ni de donner en pâture des larmes ou de peser dans le souvenir des autres, libres de trouver ce jour superbe. De fait, ce jour était superbe, pour eux aussi, avant que.

Il m’arrive de penser, parfois, que ce territoire mystérieux où ils se trouvent à présent – ou plutôt cet état, celui de la mort – est finalement peut-être le plus doux, le plus confortable, le plus serein de tous. Sans entrave, sans peine, sans peur. Et je ne sais jamais si cette pensée est le signe d’une certaine sagesse ou le symptôme d’une dépression profonde et silencieuse.

En hommage à leur mémoire, j’ai eu envie d’écrire cet inventaire parental, en m’inspirant de celui de Frédéric Beigbeder dans son « Roman français ». Une façon de réfléchir à l’héritage personnel qu’ils m’ont légué, aux jeux de miroirs et à tout ce qui les rend éternellement vivants.

Ce qui me vient de ma mère : 

– Observer et écouter les oiseaux.

– Le pacifisme.

– Ne pas se maquiller, ne pas être coquette.

– Les gâteaux faits maison.

– Aimer marcher dans la nature, en particulier en forêt.

– Préférer écouter que parler.

– Rester calme en toutes circonstances.

– Donner son sang, quitte à s’évanouir.

– Ne pas montrer ses sentiments.

– Aimer toucher la terre, la gratter.

– Dire « un chouïa », « c’est balot », « Y’a du monde dans Landerneau » ou « biquette ».

– Ne pas juger les autres.

– Les tisanes le soir.

– La patience.

– Faire passer les autres avant soi-même.

– Faire parfois semblant d’écouter alors qu’on vaque à ses pensées ou rêveries.

– L’indifférence envers les ragots.

– La bienveillance.

– Le goût des lettres manuscrites.

– Confondre certaines couleurs et dire « yeux noisettes pas mûres » au lieu de « marron-vert ».

– Savoir s’occuper et apprécier une forme de solitude.

– Aimer les autres tels qu’ils sont.

– Observer les arbres et les fleurs, remarquer leur floraison.

– Savoir créer des liens et être une amie fidèle.

– N’aimer ni la foule ni le bruit.

– Préférer une infusion de thym, miel et citron plutôt que n’importe quel médicament.

– Les pique-niques dans un pré ou sur le bord de la route, en vacances.

–  Aimer faire plaisir.

– Le besoin et le goût de lire.

 

Ce qui me vient de mon père :

– Le goût et le besoin de voyager.

– L’amour des mots, des proverbes et expressions imagées.

– L’intransigeance.

– Aimer rire et se rappeler des anecdotes cocasses.

– La loyauté.

– Passer du coq à l’âne et perdre le fil quand on raconte quelque chose.

– L’esprit critique et une forme de lucidité, parfois sombre.

– La susceptibilité et la tendance à bouder au lieu de parler.

– La gourmandise pour le chocolat et les fruits secs.

– L’altruisme, se sentir plus utile aux autres qu’à soi-même.

– La tête encombrée de trop de pensées.

– Soupirer, quand quelque chose nous irrite ou nous accable.

– Le fromage blanc à la crème de marron.

– Aimer les conversations à l’infini et le débat. Avoir l’esprit de contradiction.

– Ne pas aimer les vantards ou les gens qui se la racontent.

– Les bivouacs et les feux de cheminée.

– Avoir tendance à écouter en boucle les musiques que l’on aime.

– La pudeur des sentiments.

– Le menton en galoche.

– La bonne humeur et l’humour, en général, quand ça va bien.

– L’impression de vide et de la vanité de toute chose, quand ça va mal.

– Avoir le mal de mer et pas vraiment le pied marin.

– Dire « ma fillette », « À toute allure » pour « À tout à l’heure », « enfin bref ».

– Les galettes bretonnes au sarrasin.

– Le sens de la répartie.

– Aimer taquiner – et être taquiné.

– Ne pas supporter de voir un talent gâché.

– Le caractère têtu.

– Être quelqu’un sur qui on peut compter.

– Remplir la maison d’amis, aimer en être entouré et les faire se rencontrer.

– Être indifférent aux commérages mais adorer écouter des récits de vie.

– La résistance physique et le goût de l’effort.

– Aimer transmettre.

– Le goût de la montagne.

– La curiosité de l’autre et des cultures étrangères.

– Osciller entre prudence et imprudence.

– Savoir garder des secrets mais mesurer parfois leur poids.

– Le papier d’Arménie.

– L’amour profond et durable.

– Le goût et le besoin d’écrire.

 

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