La lettre hommage d’un autre 11 juin

Papa et maman pendant un voyage en 2 CV Espagne-Portugal été 1973

Chers pap’mam,

Il pleut en ce 11 juin 2020, cinq ans après…Le temps vous pleure souvent les 11 juin, je l’ai remarqué chaque année depuis 2015 où, en ce début de soirée, le tonnerre grondait chez moi dans les Pyrénées pendant que votre dernier regard embrassait les paysages escarpés du Jura avant de chavirer et fermer vos paupières à tout jamais.

Parfois, la nuit, dans mes insomnies, je déroule votre vie, à l’envers. À rebours. Des souvenirs se superposent, les miens et les vôtres, les récits de votre enfance, des bribes de la nôtre. Vos fratries nombreuses à la ferme, des veillées couleur sépia au pied du lit, les mains jointes pour la prière du soir. Le froid, la boue, les robes noires des curés en Bretagne…Le feu de cheminée, les chats et les histoires de grand-mère Moreau…Les moissons, les carrioles à chevaux, le lait frais dans une cruche en Anjou…les écoles lointaines, le pensionnat, et la douceur de grand-mère Charbonnier.

Aujourd’hui, je réalise que cette collection d’histoires que je garde en mémoire pourraient disparaître avec moi si je ne les racontais pas un jour. Et je réalise aussi que je raconte très peu mon enfance à mon enfant et que ces silences couvriront d’un voile opaque une partie de nos vies.

Mais c’est le présent qui nous habite et c’est dans ce présent que vous nous accompagnez malgré votre absence.Vous avez vu un peu ce bordel cette année sur terre ? Oh là la, ça nous aurait donné matière à converser et débattre…Je ne sais pas si vous auriez eu peur de ce sale virus, vous qui auriez été dans la population dite « à risque »…Peu importe, il y a des événements qui vous auraient davantage réjoui…Vous savez, pap’mam’, début juin, des hirondeaux naissent chez moi. J’ai déménagé l’été 2018. Des hirondeaux et des moineaux. Tu aimerais tellement voir ça maman…Tu aimais tant les oiseaux. En ta mémoire, j’ai aussi choisi d’embellir le balcon de fleurs…des silènes, des pensées, de la lavande, de la sauge, des iris, des oeillets, des géraniums même, moi qui jusque là n’aimais pas particulièrement les géraniums…Mais tu en avais aussi…tous ces noms, tu me les as appris quand on faisait le tour du jardin de la maison…J’aimerais aussi trouver des « désespoir du peintre », rien que pour le nom et pourquoi pas des dahlias…Et puis j’ai aussi quelques plantes aromatiques comme la menthe, le thym, le basilic…Je vais essayer de bien m’en occuper, de ne pas oublier leurs besoins en eau…ou en paroles. Je parle beaucoup à mes oiseaux, il faudrait que j’apprenne aussi à chuchoter à l’oreille des plantes.

Votre petite fille grandit bien. Votre regard et votre tendresse sur elle me manque. Vous aimeriez tant sa compagnie. Elle a ton humour papa et ta gentillesse infinie maman. Elle a aussi le désordre de son père et la dispersion de sa mère. Comme moi à son jeune âge, elle a appris à grandir sans grands-parents. C’est un lien qui manque toute notre vie sans que l’on en ait vraiment conscience…Cela fait partie de nos espaces émotionnels béants. J’essaie pourtant de lui transmettre tout ce que je peux de vous, quelques anecdotes, des images, des valeurs…

Je vous laisse, j’ai tellement de choses à vous raconter…je rêve souvent de vous, vous savez. Qu’est-ce que vous êtes vivants la nuit ! Depuis que vous êtes plongés dans ce sommeil insondable et mystérieux qu’est « l’autre pays », moi je ne dors plus beaucoup à vrai dire. Mais quand je m’assoupis enfin, vous venez me voir et on continue de partager des moments où les différentes époques de nos vies se superposent. C’est peut-être le lieu où les êtres qui s’aiment se rejoignent enfin.

À bientôt, je vous aime.

Votre fille

Famille Charbonnier au complet – 1948 

 

Près du lac d’Annecy

 

 

Arrivée de Yul le 26 janvier 1981

Randonnée estivale dans les Alpes – 1977 ou 78

 

Pique-nique près d’un lac dans le Val d’Aoste – 1989 ou 90

 

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Dans les jupes himalayennes de l’Inde

Dans les jupes himalayennes de l’Inde

Carnet de voyage, été 2004

(New Delhi, Himachal Pradesh, Ladakh, Parvati Valley, Dharamsala)

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« Pour nous qui vivons dans une époque coupée de toute tradition,

il nous reste la poésie comme guide pour le voyage. »

Olivier Germain-Thomas, La tentation des Indes

14 juillet.

Le voyage commence toujours la veille du départ. Hier soir, course finale entre le Vieux Campeur et la pharmacie pour finir le sac (en le complétant d’éléments incontournables). Déja chez Yul, une halte de fortune dans les minuscules espaces parisiens, à se débarbouiller dans le lavabo, puis à tout boucler. J’ai dormi à peine deux heures complètes d’un sommeil très léger. Réveil à 4h20.

À l’aéroport, je recopie une lettre pour Dassun (l’enfant philippin que je parraine pour sa scolarité) et j’envoie aussi une lettre à David, une image de moi sur un chameau au dos. Je dors de façon saccadéee lors de deux vols, Paris-Milan, Milan-Delhi. Dans le ciel, la lune a un visage. Un profil rieur.

Arrivée à New Delhi. Chaleur collante. Odeurs de gaz et diverses pollutions, de vache, d’urine, de mets épicés, de tout…Ville immense mais qui semble également remplie de verdure.

Mes impressions se mélangent entre le Dakar bordélique du Sénégal (petits baraquements avec échoppes ouvertes et gens assis devant) et la Chine subtropicale pour le climat, la flore, l’atmosphère. Des klaxons fatigués, les rickshaws jaunes et verts, des gens qui marchent sur le bord de la route, d’autres qui dorment en file sur les trottoirs, la démarche féline des jeunes hommes puis le pas lourd de vaches bossues, des chiens errants…Un bordel de fils électriques au-dessus des habitations.

Je ne sors pas ce soir car j’ai besoin d’un bon rafraîchissement au baquet et David appelle. Drôle d’impression de sentir sa voix si proche. Nous sommes interrompus par une coupure de courant. Mes messages semblent passer, prompts à le rassurer. Demain, je verrai un peu plus de cette ville tentacule. Je ne souhaite pas l’explorer à fond car elle m’effraie absolument (comme toute grande métropole inconnue).

15 juillet.

Première journée delhienne…délhirienne même. C’est comme à Dakar : impossible de faire plus de 100 mètres sans s’attirer la sympathie d’un jeune homme. Ça vient naturellement, on ne sait d’où il sort et puis sans s’en rendre compte, on passe la journée avec, car il s’accroche et ne décollera pas. Dans ce cas je passe de la froideur initiale à des « Hmm hmm » désintéressés pour finalement m’habituer, voire tirer profit de cette escorte (rickshaws moins chers, sorte de « garde montée» permanente contre l’assaut d’autres intrus, connaissance des quartiers) et j’éclipse les conséquences finales : un de ses amis nous rejoint en milieu d’après-midi, on va voir un film indien. Ambiance incroyable dans le cinéma, les Indiens s’extasient, sifflent et hurlent à la moindre scène d’amour.

À noter à ce sujet : la censure indienne permet de voir des scènes plus que suggestives qui, sans aller jusqu’au bout, sont d’un érotisme incroyable. Parties du corps dévoilées, ventre qui frémit, un baiser de l’homme sur le genou de la femme, des regards langoureux, sublimes. La femme de dos, visage contre le mur et l’homme l’embrassant dans le cou, l’enlaçant. Plus d’un réalisateur à l’érotisme moribond devrait regarder quelques productions de Bollywood.

Pour revenir à mon escorte : un jeune homme étudiant en sciences voulant devenir docteur. Son copain, 20 ans, qui me traduira bruyamment presque tout le film, étudiant (du gouvernement) aussi. Premiers échanges avec le premier (Ravi) sur Jésus puis sur les Dieux hindous. Nous allons du côté de Connaugh Place, dans un temple (kitsch), un Sadhu à l’entrée, dans un office de tourisme du gouvernement pour avoir une carte, un magasin (Emporium), toujours du gouvernement pour acheter un punjabi et avoir l’allure locale puis nous nous rendons à Old Delhi pour contempler les murs rouges du Red Fort et ensuite dans un temple sikh, puis nous déambulons dans les rues encore si fortes d’odeurs (d’épices, d’encens, de bouse, de pisse, de gazs, d’absolument tout). Nous arrivons au Lahore gate, où se niche une immense mosquée.

Retour en rickshaw vers Connaugh Place pour voir ce film, sauf qu’on passe voir cet ami, à ce moment il fait tellement chaud que je me demande si je vais encore tenir, le trajet semble interminable, tout colle. En attendant dans un café, je constate que je suis absolument trempée. Nous allons finalement (de nouveau en rickshaw) au cinéma – surclimatisé, très confortable.

Puis retour au Main Bazaar, je retire de l’argent. J’ai le droit à une demie-heure de répit pour aller me doucher et me changer et mes énergumènes reviennent pour aller boire une bière. Bar confortable, clean, assez simple. Uniquement peuplé d’hommes. Je suis donc la seule femme. Après moult insinuations et références au film, je comprends que mes gardes du corps du jour aimeraient bien goûter au « french kiss » et me demandent si je souhaite « enjoy with us » : but implicite de la bière « very strong » qu’ils me servent d’office mais qui n’aura pas raison de ma lucidité. À leur requête je réponds un non limpide, clair et déterminé. Ils me soudoieront une bise avant de descendre du rickshaw un rien dépités. Le conducteur plaisante sur ces « gentlemen ».

Autres micro-événements : des hommes passant entre les voitures et quémandant 2 sous en faisant toucher leur serpent, conversation avec le propriétaire du Namaskar hotel sur les tours proposés.

Bizarrement pendant toute cette journée j’aurai l’impression que le temps n’avance pas : est-ce parce que chaque minute est pleine ou le juste retour de la solitude qui demande encore à être apprivoisée ?

Ce soir, une première connexion à Internet pour me consoler de mon portable en panne de batterie alors que je n’en avais pas du tout l’an dernier lors de mon périple chinois, il me semble aujourd’hui indissociable du contact avec David et sans lui je me sens vraiment au cœur de ma solitude.

C’est donc moins facile de voyager amoureuse qu’absolument détachée – quoique ce qualificatif à propos de l’an dernier serait à nuancer.

Les Indiens ont l’odeur d’épices. Main Bazaar n’a pas volé son nom. La chaleur m’accable. J’ai hâte de rejoindre les montagnes, même si j’ai peur d’être dans l’illusion de l’an dernier sur mon refuge aux frontières kazakhes, mongoles et russes. Magnifique mais loin d´être rassurant lorsqu’on se lance en solo sur les chemins de traverse.

17 juillet.

Écrire sur les jours qui coulent pour en retenir un brin d’essence, une motte de terre mouillée au fond de la mémoire.

Qu’ai-je fait ces deux derniers jours ? Déambuler dans Delhi hier, légèrement oppressée par la circulation si dense et les regards, les sollicitations permanentes des Rickshaws, des commerçants. Oppressée par la chaleur et la pollution collantes, qui assoiffent. Je ne suis pas encore campée dans mes projets de voyage, trop flous, trop hasardeux, c’est pas si mal mais je me déroute moi-même, en étant ouverte à diverses possibilités, à diverses options, je ne fais pas forcément le mieux, le plus satisfaisant. Je sens uniquement les choses, je ne les conscientise pas. Je vis un voyage déambulatoire.

Delhi, donc, que je traverse largement en rickshaw sur une improvisation assez rigolote. Je résistais aux appels de leurs chauffeurs lorsqu’un Sikh, déjà « chargé » de deux Asiatiques m’interpelle pour remplir d’un 3ème guss son char. Je monte, trouvant l’affaire amusante. Les deux autres, que je prends initialement pour des Chinois, sont en fait Tibétains et se rendent à la « Tibetan civil lines » où j’avais éventuellement pensé poser bagage en arrivant. Je me dis que je vais découvrir le lieu pour voir si je le choisirai au retour. Il s’agit littéralement d’un ghetto, d’un « camp » à part. On entre par une grande porte grillagée jaune, il y a un bout des deux côtés, ça s’arrête. Et derrière aussi, je suppose que c’est coupé par la Yamuna. C’est tranquille certes mais ça me fait une impression bizarre avec ce côté excentré et coupé du reste, sédimenté autour de l’identité tibétaine. Est-ce que je trouverais ça drôle d’avoir un ghetto français (comme à Pékin avant) dans une capitale étrangère ? Ça me semble assez limité pour l’échange et la rencontre. C’est assez révélateur du système très fragmenté des identités en Inde et des castes aussi évidemment. La géographie nous encercle dans nos zones de confort mais aussi dans des îlots étanches les uns aux autres.

Des moines tibétains passent mais il y a aussi des Indiens, certains mendient. Je fais rapidement le tour et je me sens rapidement au bord de l’ennui. J’envoie quelques messages pour occuper le temps et justifier ma présence ici où je n’ai finalement que peu à faire (d’autant que le « Tibetan market » me semble rempli de chinoiseries).

Finalement je négocie un rickshaw pour aller voir la fameuse Connaugh Place et y traîner ma fatigue, accablée par la chaleur encore. Je fais le tour – au moins quatre fois – en prenant quelques artères perpendiculaires, juste pour voir. C’est assez ennuyeux. J’ai mal aux jambes. Je capitule en demandant la direction de la station de train. Je longe un mur rose dans une rue ombragée où un Indien me parle pour me venir en aide. Face à ma froideur (méfiance face aux illusions que provoqua hier de simples sourires), il me précise « I just want to help you, nothing else, no money ». Ça me le rend plus sympathique. Je déteste devoir être froide pour que l’autre ne s’emballe pas, enfreigne mes frontières naturelles. J’aurais plutôt le sourire facile sinon.

Retour donc à Paharganj, je cherche un endroit où manger. Je le trouve à la Navrang guesthouse. Puis retour au Smyle Inn pour partir avec un couple coréen d’âge moyen pour ce fameux bus pour Manali. Nos rangs grossissent à mesure que notre pick-up s’arrête aux diverses adresses d’hôtels. Deux Japonais (que je prends cette fois pour des Tibétains) se joignent à nous, c’est un couple adorable, très frais et rigolos. Je leur demande s’ils connaissent le Wabi Sabi, ils s’exclament, ne peuvent pas exactement le définir (à part que c’est répandu et une philosophie), quand je leur donne la définition de David, ils approuvent. Puis je leur parle des Hainous, ils connaissent aussi (et s’extasient du même coup de ma culture nippone…!).

Le voyage jusqu’à Manali sera long et fatigant, avec un seul sommeil entre deux arrêts (très fréquents). Je sympathise avec ma voisine, une Allemande qui a vécu deux ans dans un ashram dans le sud de l’Allemagne et qui va rester un an en Inde. Comme moi, elle voyage seule (pour trois mois, son copain la rejoint après). Elle me fait relativement penser à Catherine. Nous cherchons ensemble une guesthouse lors de notre arrivée à Vashisht ; chambre sommaire au Kalptaru, toilette au baquet dans salle-de-bain commune, ça me va. Je suis rompue de fatigue. Je vais me poser dans un restau-terrasse sur un toit. Une Allemande accompagnée d’un Australien d’origine cachemiri m’invite aussitôt à me joindre à eux. Ils n’ont pas l’air frais. Me proposent le rhum qu’ils sont en train de se siffler et que je refuse (fatigue – chaleur, et puis quoi encore?). Imbibé d’alcool et de drogue, le Cachemiri (Aslam) me pose régulièrement les mêmes questions. À une autre table, un groupe formé d’Occidentaux et de Sadhus se tournent régulièrement pour nous regarder. Un autre, plus gros et plus âgé, s’allonge et sniffe une drogue rouge.

Les Sadhus Babas m’impressionnent littéralement : peau noire, cheveux crépus, barbe, corps fin pour les jeunes, toge orangée autour de la taille et un regard pénétrant très particulier (un regard oblique et « paralysant » car comportant une forme d’envoûtement). Un ton calme et rythmé lorsqu’ils parlent.

Finalement, les deux énergumènes me laisseront enfin à ma solitude après un départ en éclat (contestation sur leur addition) puis je rentrerai me reposer un peu : en fait, je suis absolument cuite. Je m’endors comme si on m’avait droguée. J’en suis à ce point paralysée que vers 20 heures, je me demande si j’aurai la force de me relever. Par miracle, je le fais. Je vais dîner au Tibetan restaurant, Thukpa vegetable (une soupe de pâtes avec plein de légumes crus). En fait, ça c’est après avoir été au centre Internet à côté où on peut faire des appels internationaux ; j’ai enfin pu brancher mon portable à la réception de la guesthouse et enfin lire les messages de David, par contre celui que je lui envoie ne passe pas. Énervée par tous ces problèmes techniques et craignant qu’il ne s’inquiète, je décide de l’appeler. Longue conversation qui nous rassure. Il me dit avoir été inquiet la veille et mal car le week-end arrivait et se profilait solitaire. Bien qu’il soit constamment présent et dans mes pensées, je ne peux pas dire que le manque de lui me soit cruel. Je pense que c’est parce qu’il n’a jamais été associé à ces voyages lointains et épiques qui font partie de mon univers. Je ne peux donc jamais comparer cette situation avec une qui lui serait directement attribuée. À Barcelone, sans lui (et même déjà à Paris), je serais évidemment beaucoup plus aux prises du manque et de la mélancolie. Ici, je suis absolument ailleurs. Par contre, je réalise de la relativité de mon envie de m’expatrier à nouveau, coupant encore et encore ma vie en mille tronçons. Je crois également relativiser mes besoins d’escapades solitaires, celle de l’an dernier à travers la Chine me paraissant de loin unique et incomparable.

Je m’endors tard ce soir-là avec pour compagnie La tentation des Indes d’Olivier Germain-Thomas.

18 juillet.

Je me lève tard, déjeune et fais mon sac, comptant partir cette nuit pour Leh. Je descends jusqu’à Manali à pied, la montagne de pins est belle. Quelques cascades, malheureusement bordées de détritus et la rivière en bas, au courant impétueux (j’apprendrai plus tard qu’un Israëlien drogué y est mort en voulant la traverser « pour aller plus vite »). Manali me semble bruyante et peu attractive, je m’enfonce dans une rue derrière puis j’aperçois des drapeaux de prière qui m’attirent sans appel. Je découvre une vaste gompa et entre pour la visiter lorsqu’un Tibétain vient me parler. Il est le frère d’un moine qui est là aussi, jeune homme timide de 19 ans au beau visage et à la robe violacée magnifique. Il me montre quelques photos des treks qu’il fait, je lui montre celles de France, un groupe d’Indiens vient et me demandent s’ils peuvent prendre des photos avec moi. Les cinq hommes (dont un Sikh) défilent à mes côtés et je suis absorbée dans leur appareil devant le temple tibétain. Cela me rappelle les poses avec les Chinois : même défilé absurde avec pour principale question : qu’est-ce qu’ils racontent ensuite en montrant leurs photos?. Le Tibétain amusé – qui s’appelle Norbu – m’invite à prendre un thé chez lui. Sa mère et sa sœur sont en train de manger dans la pièce qui est aussi l’entrée, assises par terre. En fait nous sommes dans le « Health trate center » car sa sœur est infirmière. Dans l’autre pièce où nous allons il y a trois lits, des photos du Dalaï Lama et une rangée de coupoles argentées. Norbu m’explique que chaque matin ils les remplissent d’eau (offrande à Buddha) et le soir ils les vident pour nettoyer la maison. Norbu m’écrit plusieurs mots tibétains qu’on traduit ensemble sur mon carnet de voyage.

Lorsque nous repartons, la mère de Norbu rit beaucoup. Il me dit que c’est le fait de l’entendre parler une autre langue qui provoque son hilarité. Norbu, n’ayant visiblement rien de mieux à faire aujourd’hui, propose de m’accompagner au Hidimba Devi Temple. Sur la route nous nous arrêtons dans une baraque de fortune (j’oubliais : avant nous prenons un thé près du temple car nous ne l’avions pas pris chez lui), où il connaît les habitants, des Tibétains. Nous nous asseyons dans l’espace-jardin sur un petit banc de bois et une jeune fille nous apporte de délicieux momos avec une sauce très relevée. Il se met à pleuvoir, nous rentrons dans une pièce sombre de la maison.

Nous marchons ensuite jusqu’à ce temple hindou, tout en bois, très particulier. De nombreux croyants indiens y viennent. Sur le devant, il y a des cornes de mouton (ils sacrifient cet animal pour des fêtes religieuses). Le temple se trouve en haut d’un parc de pins très agréable. À l’entrée on propose de toucher ou plutôt poser avec un serpent ou des lapins angora. On continue à discuter avec Norbu qui m’est réellement sympathique. Il m’apprend que son frère aîné s’est retiré dans la montagne depuis deux ans. Il vit dans une grotte, n’a pas le droit de descendre et c’est donc sa mère ou ses frères et sœurs qui lui apportent du riz et quelques autres provisions. Norbu, lui, est bouddhiste mais ne pourrait pas imaginer adopter une vie monastique. Son petit frère est devenu moine à l’âge de 8 ans.

Nous allons ensuite visiter le Old Manali que Norbu surnomme « Israëli city » tant il y a de représentants de ce pays dans le coin. Pris à part, ils sont considérés comme sympathiques mais en groupe ils ont mauvaise réputation (bruyants, trop fêtards, un peu dingues), ce que j’avais remarqué dès New-Delhi. Je vois une artère principale totalement dédiée au tourisme (échoppes vendant mille articles, dessins psychadéliques honorant les drogues), des cafés-terrasses aux musiques reggae. Nous prenons un nouveau Tibetan tea puis redescendons pour aller chez lui, c’est-à-dire sa maison personnelle. Nous passons devant des Tibétains qui sourient de le voir passer avec une Occidentale.

Sa maison est rouge pourpre comme le sont traditionnellement les maisons tibétaines ; l’intérieur est majoritairement bleu, il a posé un lyno style parquet clair dans la chambre. Il y a deux pièces assez spacieuses, la chambre et la cuisine, plutôt dénudée. Dans la chambre, deux lits, une petite table, une télé avec VCD et deux-trois posters de femmes attractives. Il commence par mettre un disque karaoké de chansons tibétaines qui se bloque. Puis Sept ans au Tibet que nous regardons en partie, distraitement. Brad Pitt s’y fait frotter le dos énergiquement par une Tibétaine, ce qui n’est pas très réaliste puisque les Tibétains n’ont pas pour habitude de se laver.

Norbu va dans la cuisine, me prépare un thé puis à manger (une omelette sur un pain brioché). Je vais aux toilettes dehors, c’est-à-dire entre les arbres en contrebas de son jardin rempli de ganja. Elle pousse naturellement partout, sur le bord des routes, dans les jardins mais Norbu ne fume pas et veut la couper pour installer table et chaises. Sur le côté, un petit baquet et un thermos, une brosse à dents et du dentifrice. J’en déduis que c’est le coin « toilette corporelle » – en pleine nature.

Après cette bonne journée de partage en sa compagnie, je quitte Norbu pour regagner Vashisht. Je commence à pied puis un rickshaw passe, contenant déjà deux Indiennes en sari et un bel homme.

L’homme monte à l’avant avec le chauffeur et je grimpe à l’arrière. En arrivant au village, je prends mon billet pour Leh en jeep, je pars me promener derrière le village où je rencontre deux Japonais et Gauri, l’Allemande, assis devant le temple – nous discutons un moment et décidons avec Gaori de tester les sources chaudes. Je vais aussi m’informer sur le prix du massage ayurvédique – 350 roupies pour 1h30, je prends rendez-vous pour 20h45.

Les sources chaudes se trouvent dans un joli bâtiment – temple. Au fond de la petite cour, des Sadhus chantent une sorte de mantra, sur la droite il y a un petit autel. L’ambiance du lieu est mystérieuse et enveloppante. Il y a un bain et un autre bassin sans eau mais avec des robinets. Tout autour des femmes moitié nues, de tout âge, se lavent. Quelques-unes ont la force de s’immerger dans l’eau – qui nous brûle les pieds. Nous acceptons un petit baquet tendu par une jeune Indienne pour nous arroser doucement d’eau. Souvenirs de bains de Budapest – la sensualité de l’eau, sa lumineuse féminité.

Puis je vais à la séance de massage. Il s’agit de quitter tous ses vêtements et de s’allonger sur une planche : le massage sera absolument intégral, alternant les frictions, points de compression et massages. Au bout d’un moment viennent les huiles parfumées. Deux heures de plaisir…Le massage sur le ventre est celui qui procure la plus grande sensation de plénitude, comme un corps fécond, accepté, vécu. Avec cette nudité offerte, mieux vaut ne pas être pudique : le jeune masseur s’installe un moment entre mes jambes pour effectuer le massage du dos. Quelques mouvements de stretching aussi. À la fin il me recouvre d’un drap et le massage de la tête est très doux. Tout semble fini, il sort, rerentre, je reste immobile, ne sachant si la séance est bel et bien finie et comme rien ne se passe, j’ouvre les yeux et lui demande. Il me répond que oui, tranquillement installé sur une chaise près de la fenêtre. Il a l’air aussi apaisé et heureux que moi. Comprenant que je pars cette nuit à 2 heures du matin, il me propose de dîner avec lui et de me tenir compagnie.

Je vais donc chercher mes affaires puis revient. Conversations sur l’ayurveda et les différents massages (thaïs, shiatsu), l’ashram de Pune près de Bombay où il était, ses voyages et son village près de Rishikesh.

À 1h45 je vais sur la place du village. Il y a 4-5 jeunes attendant leur voiture pour Leh qui arrive pile à l’heure tandis que je devrais attendre une heure avant de voir apparaître la mienne. Seule avec des chiens et un Sadhu qui alterne entre marche dansée (ou transe?), mouvements de yoga et moments où on se scrute discrètement dans l’obscurité…Drôle d’ambiance, avec en prime un orage qui menace et gronde dans le ciel noir.

19 juillet.

Le trajet en jeep pour Leh sera absolument harassant et interminable. Je suis mal assise à l’arrière avec deux Indiens et l’accompagnateur. Je retrouve le couple coréen et il y a aussi trois Israëliens assez sympas et un Tibétain sur qui je teste mes mots tibétains. Il me prendra au piège en me disant un moment : « Mine indjebodon » (« You are beautiful »). Le paysage aussi est beautiful. On atteint peu à peu la lune, hautes montagnes d’ocre à l’aridité flamboyante ou sommets enneigés.

Nous arrivons vers 21 heures. Le Ladhak se révèle sous ses champs de colza, de nombreuses stupas, moulins de prière, maisons tibétaines et drapeaux flottant au vent. Je dors dans une petite pension sur Old Fort Road tenue par un jeune homme sérieux et courtois.

20 juillet.

Mal de tête et diverses douleurs durant la nuit. À 5 heures du matin, assoiffée, je vais chercher de l’eau du robinet que je purifie et fais des mouvements de yoga pour m’apaiser. Fièvre.

Je me réveille donc un peu tard, prends le temps de faire les choses, d’errer un peu. Journée tranquille à Leh. Exploration de la ville, visite de la gompa, du quartier de Changspa où je me renseigne sur les cours de yoga. Je rencontre un professeur qui me propose un cours le lendemain à 9 heures. Du coup, je décide de déménager à Changspa et vais frapper à diverses guesthouses. Finalement je trouve auberge à « Lhachik Guesthouse » tenue par une famille ladhakie. On me dit que je prendrais la chambre d’un Canadien qui part en trek.

Ceci réglé je monte au Shanti Stupa (ascension pourtant déconseillée en arrivant à Leh et c’est vrai que mes forces manquent. Un garçon derrière moi me conseille d’y aller « slowly »). C’est tout simplement beau. Un paysage circulaire de la vallée, la montagne, le palais, les stupas. Je vois deux hommes occidentaux se prosterner aux pieds de Bouddha et je m’aperçois que je ne donne aucun crédit aux religions adoptives. Ils sont peut-être sincères mais je ne les sens pas. Artifice.

En redescendant, une voix derrière moi me demande comment j’ai trouvé ça. Il s’agit du garçon rencontré au début. Involontairement ironique, je réponds « It’s not bad ! ». Il s’exclame « Mais de quel pays tu viens pour dire juste « it’s not bad » ? ». Nous parlons un peu, il me dit qu’il est canadien et au fil de la conversation je me rends compte que c’est celui dont je vais reprendre la chambre !

Puis une heure d’Internet dans un centre où le monsieur connaît très bien un Catalan de…Terrassa (qui a écrit un livre sur le Ladhak). Je rentre dans le noir, incertaine de la direction. Puis étonne mes hôtes en désirant manger à plus de 22 heures passées. Nuit encore quelque peu inconfortable.

21 juillet.

Déménagement matinal puis deux heures de yoga de 9 heures à 11 heures. Je suis contente de m’initier avec un maître indien. Il constate que je suis souple, me fait faire plusieurs postures qui durent. Malheureusement je ne comprends pas très bien son anglais, ce qui bloque l’accès aux explications sur les shakras, les différents noms…

Avant de m’engager comme « disciple », il m’avait montré un album le montrant dans toutes les postures de yogi possibles et inimaginables.

Je vais ensuite m’installer dans la guesthouse, lessive…puis tour à Leh, au marché, sur l’ère de crémation et le terrain de polo, je ne sais plus ce que je fais d’autre, j’essaie de réparer mon appareil photo – impossible – ah si ! Je téléphone à David en devant faire un stupide aller-retour, j’entends ma voix en écho et il y a des personnes qui défilent dans le local, rien d’idéal pour l’intimité même s’ils ne comprennent pas et du coup l’appel nous laisse l’un et l’autre un arrière-goût amer, déçu (le lendemain, il enverra un message disant qu’il préfère que je n’appelle pas la semaine qui vient – je réponds attristée). Puis dîner à la guesthouse avec un Australien et deux Israëliennes qui repartent à Manali. Lecture puis nuit cauchemardesque (sans-doute parce qu’ils m’ont parlé de ce viol la semaine dernière et que cette terre de Dieux ne me semble pas toujours totalement pacifiste).

22 juillet.

Réveil matinal. Déjeuner, puis départ pour la station de bus. J’en attrape un qui va à Thiksé et fais la connaissance d’un Belge et d’une Polonaise. Une heure de bus à travers un paysage splendide de rocs et montagnes arides avec leurs grandes sœurs enneigées. Le site de Tikhsé est magnifique, prenant corps sur toute une falaise. Monastère d’environ 600 ans, école Gelugpa, je retrouve ici Tsongkhapa et compagnie. Les moines sont ouverts et gentils. Pendant la pause déjeuner, attendant la réouverture, je teste sur eux quelques mots ladhakies. Ça les amuse.

En haut du monastère, deux Indiens se prennent en photo avec moi.

Retour à Leh, on traverse le terrain de polo où se joue une partie puis 1 heure 30 de yoga – méditation, avec cette fois une Japonaise. Je suis moins concentrée, mal avec mon espèce de rhume et mal de gorge et l’estomac mal foutu. Pour couronner mon agacement je ne trouverai pas le World Garden Café où on s’est fixés rendez-vous avec Bruno (le Belge) pour envisager quelques plans de voyage ensemble.

23 juillet.

Du coup, journée de vendredi avortée, entre parenthèses. Je commence par me démêler les cheveux car j’ai une énorme dread. Le Hollandais essaie de m’aider avec mon appareil photo, rien à faire : il faut préciser que je ferai tout ce voyage en promenant mon bel appareil acquis récemment (car l’autre avait été volé au printemps chez David) mais sans pouvoir m’en servir, si bien que je finirai par acheter un pauvre appareil photo jetable et que je ne ramenèrai que quelques photos de l’Inde. Puis Leh, mot laissé à Bruno et Eva dans leur guesthouse, l’office de tourisme, internet et gare de bus pour réserver le retour pour Manali dans quelques jours et me renseigner sur les départs pour Alchi. Je reçois trois réponses différentes. Un moine boiteux (peut-être déguisé) m’aide mais semble un peu louche.

Journée qui ne promet rien, ni rencontre intéressante ni découverte exceptionnelle, je me sens prise au piège du manque d’organisation de ce voyage, du peu d’inattendu qui en éclot. Lointaine me semble la richesse de la journée avec Norbu puis le masseur et je me demande si ma confiance si vite accordée avait raison d’être. Il me semble que oui mais je doute parfois de la sincérité de ce peuple, c’est frustrant. Pour voir, j’envoie un mail à Norbu, on verra…

Le reste de l’après-midi sera mieux. Quelques achats puis je monte au palais de Leh où des musiciens jouent des airs traditionnels. Je m’assieds. Il s’agit en fait d’un petit spectacle avec danses et costumes régionaux. Distrayant. Les voix des femmes sont aigues comme celles de Chinoises, les gestes très contenus. Chapeaux de diverses formes, bracelets blancs (en os?) et quelques fous rires pendant les danses ou chez les musiciens. Je monte ensuite au palais fermé, je prends des photos. Dîner à la guesthouse avec un Français, deux Hollandais, un Belge, un Indien et Matthieu, l’Australien. Discussions sur les différents sites d’Inde avec le Hollandais (qui a un côté un peu allemand) et l’Indien.

24 juillet.

Réveil matinal. J’ai décidé d’aller voir Alchi. Décidé seulement car après un casse-tête de bus, j’atterrirai à Likir. Ce n’est pas grave, c’est un beau désert de montagnes et le monastère est aussi très intéressant. Énorme Bouddha doré et des fresques sublimes ainsi qu’un petit musée avec des objets datant de plus de 500 ans et des thangkas de 300 à 400 ans (dont un signé de Tsongkhapa lui-même!). Je le visite en partie avec le Cachemiri et l’Australienne rencontrés ce matin (en pleine méditation sur la petite terrasse de la guesthouse). La marche aller sous le soleil (rencontré un yak!) et celle du retour à travers les rizières et à flanc de montagne me réconcilient avec moi-même : plaisir d’entendre les pas crisser sous le sable, le soleil sur la tête, la grandeur du paysage et le silence de la nature entrecoupé de rares rencontres – hommes qui travaillent, femmes qui cultivent le riz ou s’occupent de troupeaux de moutons. La route n’en finit pas et je décide donc de couper en redescendant vers la rivière et remontant de l’autre côté. En arrivant essoufflée, je découvre une petite halte où on peut boire du thé et un moine souriant m’y accueille. Me voyant respirer fort, il met sa main sur le haut de ma poitrine, ce qui ne manque pas de me surprendre. Puis je vais dans le jardin-terrasse où il me suit et s’approche fort près pour regarder avec moi les Dieux représentés dans mon livre. À l’intérieur d’un temple, des moines sont en train de préparer des offrandes (riz et encens dans de petites coupelles). Le monastère est de l’ordre gelugpa. Le matreya doré règne de son silence majestueux. Au retour je me paume un peu, dérape sur une pierre et tombe dans la rivière mais je suis bien…recomposée dans ce moi voyageur, sans crainte, avec la montagne pour ange-gardien, la liberté dans le cœur.

Repas à l’auberge avec trois Français arrivés ce soir et semblant préparer un trek à la manière des Bronzés. Discussion avec le couple américain-west Indies, l’Australienne et le Cachemiri sur l’authenticité des produits vendus – exemple du safran (test).

25 juillet.

Réveil matinal pour attraper le bus de 7 heures…qui arrivera à 8 heures passées. La montagne à l’aube est splendide. Trajet dans le bonheur du paysage. Retour à la Lhachik sympathique guesthouse où je prends enfin le temps…de le laisser passer – en prenant un café, en lisant, discutant avec l’Australien ou le Hollandais puis en faisant une ultime lessive. Déjeuner dans le Zen Garden, lecture de nouveau (je dévore La tentation des Indes) puis promenade ensoleillée jusqu’au gompa de Samkar qui sera malheureusement fermé. Puis retour tranquille, je vais voir le gars d’Internet qui connaît Enric Soler, il me prend mon e-mail pour qu’on se voie éventuellement quand il passera en Catalogne, j’achète des abricots secs…Pourquoi cette énumération de faits inutiles ? Je n’aime pas les journaux de bord !!!

Equanimité. Je lis ce mot d’un sage et je ne sais ce qu’il signifie. Bref, le soir de mon départ de Leh, nous dînons tous ensemble avec Matthieu, le Hollandais, un Allemand et une Belge qui roule les « r » quand elle parle anglais, le Français et un Israëlien de retour. Puis, à cinq nous allons prendre un pot (en recherche vaine de chang – boisson locale à base d’orge testée hier chez le peintre de thangkpa) et discutons des expériences de Vipassana de chacun (la Belge fut traumatisée au Népal et y tint 3 jours en ressortant avec l’impression d’avoir touché de près une secte). Matthieu a eu une expérience d’un mois – je crois comprendre à Dharamsala -, a eu une petite overdose mais a trouvé ça très riche. Le Hollandais en a aussi fait une de 10 jours en Thaïlande. L’Allemand et moi, vierges de cette expérience, écoutons, intéressés et intrigués.

Nous rentrons vers 23 heures, j’ai donc encore 4 heures d’attente solitaire. Je commence à lire sur les marches avec la bougie de Matthieu puis je vais m’allonger sur le petit banc de la terrasse, m’enveloppant dans la couverture cachemiri et me plongeant dans cette moitié de nuit à la Belle Étoile. Le vent est frais, les étoiles nombreuses, la nuit silencieuse. Je pense à cette Inde mythique et à cette partie d’Inde qui n’est plus vraiment hindoue – beauté sauvage du paysage, tranquillité des Ladhakis, soleil tranchant.

L’Inde me fait tour à tour l’impression d’être une légende mourante (sa philosophie me semble maintenant comme une nourriture pour gaver les âmes affamées des Occidentaux tentant de combler leur propre vide) et une sève au goût fort qui monte sans que l’on s’en aperçoive et laisse des traces durables. Je ne pourrai en parler qu’après. Dans longtemps peut-être.

Malgré le froid, je suis heureuse de vivre ce moment sous les étoiles.

À 3 heures ¼, le taxi arrive. En chemin nous croisons l’Américain et sa copine de Trinité et Tobago et les prenons donc avec nous. Chargement des sacs. Bus public ordinaire, sièges en dur, absolument pas inclinables. Départ vers 4 heures. Fatiguée, je m’endormirai bon gré mal gré en me cognant régulièrement la tête contre la vitre et en me faisant donc des bosses. Le matin, impression – rituelle ici – que le temps n’avance pas. Le chauffeur est sérieux, s’arrête régulièrement. La route est vertigineuse, passe la plupart du temps au bord de précipices et de falaises. Le paysage est brun, ocre, parfois vert clair, lunaire, brutal. Nous traversons aussi des rivières au cours tumultueux lorsque nous rejoignons le creux des vallées.

Arrivée à 19 heures à Keylong Village sentant l’essence et l’urine, retour dans l’Inde hindoue -odorante, bordélique et relativement sale. Retour aux regards insistants des Indiens. Je fais un petit tour de village avec le couple, le ciel devient rose derrière les montagnes. Une floppée d’enfants et de belles femmes indiennes sont sur la mini-terrasse de leur maison pas finie. Scène de tendresse du soir, je les regarde comme on contemple la beauté, des mères et leurs petits…

Je dîne un dalh et chapati dans un endroit éclairé au néon, glauque. Ce n’est d’ailleurs absolument pas agréable d’y dîner seule. L’auberge pour la nuit : une grande chambre donnant sur les montagnes mais les toilettes/douches (exigües) les plus rudimentaires et affreuses de tout le séjour.

27 juillet.

Réveil à 5 heures 30. Décidément j’enchaîne les réveils et départs matinaux. En plus ça ne sert à rien car le bus n’arrive pas avant 7 heures 10 environ. On change de bus (plus confortable) et de chauffeur (moins sérieux voire complètement con par moments, conduisant vite – la route a le même aspect qu’hier et on se prend en plus le brouillard pendant une bonne partie du trajet), et faisant plein d’à-coups. Bref, je ne m’endormirai cette fois pas une seule fois, trop concentrée sur la route, imaginant parfois le pire.

Le paysage s’étoffe, verdit. Arbres – conifères et feuillus – cascades, rocs, une nature amplement plus gorgée d’eau.

Arrivée à Manali vers 12h30 (ouf…!), on monte à Vashisht où je retrouve la Kalptaru guesthouse. Cette fois je m’offre une double : j’ai besoin d’un peu de confort et d’intimité. Je pense à David, qui me manque. Mon voyage me semble parfois absurde, parfois nécessaire.

David est en moi mais cet éloignement me le rend comme opaque. À la fois là et absent. Je suis trop loin peut-être pour qu’il s’incarne pleinement en me faisant prendre conscience de ce manque (car s’il est réel, je n’en souffre pas non plus car je sais qu’il ne pourrait être ici, à mes côtés : il est hors de ce monde, qui fait partie de mon univers – qui me remplit autant qu’il me vide). J’ai hâte, d’une certaine manière, de le retrouver pour sentir la force des émotions m’habiter.

Tout ce que je vis sembe m’échapper. J’ai l’impression de mettre des écrans entre moi, le réel et mes sensations…étrange.

Après une bonne douche (avec un seau des eaux thermales bouillantes d’à côté), je remets un peu en place mes choses et mes idées et vais déguster un « Aloo tomato and plain rice » au Heaven café (où j’écris ces lignes). Rien de spécial. Je crois que c’est ce qui me déçoit un peu de l’Inde : j’ai l’impression de n’y vivre et faire…rien de spécial ! Ça viendra peut-être après : laissons faire le temps.

Les interrogations se balancent dans ma tête : pourquoi ce voyage ? Pourquoi cette impression qu’il fallait le faire maintenant ? Que le reporter – pour le faire par exemple avec Cath – pouvait signifier ne pas le faire avant longtemps ? Et maintenant, ce résultat : l’Inde était devenue un voyage nécessaire, un besoin de connaissance impérieux. Et pourtant je n’ai rien organisé et l’Inde me saute à la figure de la façon la plus pleine, la plus sauvage. Comme une réalité qui est, qui n’a même pas été conçue, représentée avant dans mon esprit. Une réalité de plus que je porte à mes yeux et qui m’échappe autant qu’elle me marque de sa présence, de tout ce que je ne comprends pas…encore. L’Inde était comme une étape de voyageuse, incontournable : un peuple, un pays, ou plutôt des peuples, des lieux, des cultures à connaître. Je n’en cernerai évidemment qu’une infime parcelle.

La route est longue pour connaître l’Inde, comme pour connaître la Chine. Mais contrairement à cette dernière que j’ai arpenté et vécu à travers tout mon corps, j’ai parfois l’impression de vouloir seulement glisser à sa surface, sans y pénétrer, sans m’y écorcher.

Pour l’instant, je n’ai pas non plus connu cette sensation, comme au bord d’une rivière dans le Sichuan avec les chevaux se reposant, d’être pleinement bien.

Près de moi, dans cette Tibetan Kitchen, un sadhu et un blanc en train de fumer un chillum. Les Sadhus sont énigmatiques et tellement tranquilles qu’on ne sait pas s’ils sont réellement là ni ce qu’ils font. Ils se regroupent parfois pour boire du thé et fumer. À cet instant, je pense que le blanc se donne l’illusion de vivre quelque chose, un moment, car il fume un joint avec un sadhu. Il le vit bel et bien cet instant mais est-il plein ?

Internet ne fonctionne pas pour envoyer des signaux interstellaires. J’appelle Norbu, rendez-vous demain matin au monastère puis je laisse un message sur le répondeur de David. Simplement pour lui dire l’essentiel.

J’ai fini La tentation des Indes et je vais donc m’attaquer maintenant au traité du Bodidharma. Avant tout, besoin de sommeil (même si je ne ressens pas la fatigue, étrangement). Je sens, par contre, mes bleus : à la tête, sur le bras gauche et sur la cuisse droite. Concernant les autres aléas du voyage, je maîtrise miraculeusement mes cheveux (quasiment plus de nœuds!). Allons méditer sur le sommeil des sages…

De ma chambre j’entends les rumeurs de la place : des voix, des chiens, de la musique…et l’eau des sources qui coule et purifie toutes les âmes, tous les corps bruns du village…

28 juillet.

Nuit de cauchemars. Le bruit, dehors, doit inconsciemment me déranger. J’arrive de voyage (pas sûre que ce soit d’Inde – peut-être de Dakar), je veux faire une surprise à David et l’attend devant sa maison de Collbató. Quand il rentre, il n’est pas seul…Horrible impression (les peurs tenaces rejaillissent de l’inconscient dès que nos communications sont coupées – un message sur son répondeur et deux sms et rien…). Je renvoie 2 autres messages ce matin en racontant ce rêve – toujours rien. Le troisième ne passe pas. Je me torture l’esprit en hypothèses : il n’a pas encore lu (peu probable), il dort, il ne peut plus m’envoyer de messages car j’ai épuisé mon crédit, il lui est arrivé quelque chose et je ne peux même pas le savoir.

Autres cauchemars cette nuit liés à Yann et ses fils – Melvin pleure, Owen s’échappe, il ne veut pas m’écouter pour rentrer. Je dois le ramener sur une sorte de vélo-poussette. Il y a après David dans une sorte de salon qui ressemble à un avion et qui me montre une carte d’Inde qui apparaît comme sur un écran – et il déploie toute une autre kyrielle de cartes qu’il a. Il me dit ensuite que ça ne l’a pas dérangé d’avoir les deux petits chez lui alors qu’il n’était pas dans cette scène précédente (où un autre homme essayait de m’impressionner en jouant avec une feuille et des herbes).

À 6 heures je suis réveillée (mais ne me lève pas). À 7 heures le néo-hippie de voisin (avec ses longues dreads blanches) chante des mantras bouddhistes. Mais il tousse aussi énormément, il semble malade. Plus tard dans la matinée je verrai sa copine japonaise fumer des bangs avec d’autres jeunes Japonaises. Préparation des sacs, vêtements lavés hier encore mouillés. Petit dej face aux montagnes et à la rivière sur la terrasse du World Peace café.

Quelques jours plus tard.

J’ai pris du retard dans mes récits, je suis maintenant arrivée à Dharamsala mais je ne dois absolument pas couper ces trois jours pleins de trek, d’émotions (liées notamment à la peur) et de discussions avec Norbu. Retrouvailles, donc, le mercredi à 10 heures au monastère. Je laisse un sac dans la petite maison familiale. Et nous partons…3 heures de bus pour aller au-delà de Kullu où nous avalons un plat de riz et dahl très relevé dans un recoin local où l’on mange avec la main droite. Je remarque un groupe de femmes au regard lumineux et doux, leurs coquetteries sur le nez, autour des poignets, des chevilles ou des doigts de pied si féminins, relevant les couleurs des saris ou des punjabis. On remonte ensuite dans un bus pour atteindre la Parvati Valley (encore 3 heures). Originellement, je n’étais pas au courant de cette destination qui a acquis une fort mauvaise réputation avec une vingtaine de disparitions, de quelques meurtres connus (affaires liées en général à la drogue mais aussi simplement le besoin d’argent de quelques criminels). Pour l’instant, cependant, j’ai plus peur de la route (pensant en avoir fini avec les vertiges après le trajet Leh-Manali) que de cette vallée des disparus. Du reste, elle est très belle : pins et feuillus concurrencent de hauteur, torrents, cascades, un alliage de vert et d’eau explosant de beauté. Je sens la nature gagner peu à peu mes sens.

Arrivés à Pulga, nous faisons une halte pour prendre un tchaï et apprenons que l’ancien pont est détruit. Du coup, Norbu décide d’un autre itinéraire. Nous nous mettons en route. Malgré le corps fourbu par le voyage, ça fait du bien de marcher. Il se met à pleuvoir, et comme on ne fait que monter, ça rafraîchit. Après deux heures de marche, nous arrivons à notre refuge pour la nuit. En fait, vu la pluie, nous renonçons à la tente. Nouveau tchaï, installation, on se débarbouille vaguement avec l’eau de source, le propriétaire de notre guesthouse de fortune nous propose, en complément de notre repas, de la marijuana. On se met alors à discuter avec Norbu des affaires de disparitions et le profil inquiétant de la plupart des histoires commence à me faire douter de la bonne idée de venir faire un trek ici. Pour combler le tout, nous dormons dans une pièce qui comporte un petit escalier menant au grenier. Je pense à d’éventuels rats, Norbu ironise en évoquant « the horror house ».

Le repas : un fade plat de riz avec des courges et une sauce suspecte (sans goût). Je ne sais si c’est cette nourriture ou le plat trop épicé ce midi mais en tout cas de ce jour naîtra les problèmes d’estomac et d’intestins et je n’échapperai donc pas à la légendaire diarrhée d’Inde.

Nuit stressante : au départ, une énorme araignée à virer et puis les discussions avec Norbu sur ses rencontres avec les filles, son goût pour les « Blues movies » qui me donnent l’épuisante sensation de devoir toujours lutter, avec les hommes, pour qu’ils ne s’imaginent rien – et notamment avec ces circonstances, partir seulement à 2 à la montagne, qui prêtent à confusion. Je suis néanmoins assez claire, parle de David, de mon amour pour lui surtout.

Puis les discussions autour des moines, de sombres histoires de viols des aînés sur les plus petits, achèvent de me déprimer. Enfin, Norbu se réveillera un moment, apercevant sur le mur à côté de lui une sorte de mille pattes et m’assurant que cette redoutable bête est très dangereuse : si elle rentre dans l’oreille, « finish ! ».

Bref, c’est pas la joie mais on arrive à dormir de façon entrecoupée. Réveil le lendemain vers 7 heures.

Donc, face à un énorme plant de marijuana sauvage dans les toilettes à portes ouvertes, je constate que…j’ai un bon mal de bide et que j’ai mal supporté le traitement alimentaire de la veille (et peut-être toutes les cohortes de la route). Il pleut, il pleut, il pleut…Bonjour les chemins de boue !

Finalement ça ne glisse pas trop. Les paysages sont à ravir plus d’un œil, la rivière est tumultueuse et plus d’une fois on la frôle par des chemins escarpés à flanc de précipice. Ça grimpe…Un moment on croise deux petites baraques de bois et une jeune femme qui nous accueille par un sourire et un regard lumineux en nous demandant où l’on va. « Just you two ? » – « Yes ! ». Elle n’est pas indienne. Norbu me dit que ça fait un moment qu’il la voit, qu’elle s’est installée là, où elle vit avec un Sadhu. J’imagine quel tilt mystique a dû la retenir ici mais elle m’a réellement paru pleine de lumière, en harmonie avec ce milieu naturel qu’elle a choisi. On la retrouvera plus tard aux sources de Kirganpa, nous demandant d’où on vient. « Tibetan », « French » – « Ah it’s a good country ! » – « Well, yes, and you ? » – « Singapour ». Elle rayonne. Elle est belle. Comme ces femmes indiennes qui viennent se baigner dans les sources chaudes où je me relaxe (et me décrasse au passage!) en écoutant mon estomac douloureux.

(Parenthèse : en face de moi, un moine avec au niveau du dos une petite lueur qui clignote. Ce doit être un téléphone portable mais j’imagine qu’il est bippé depuis le monastère pour le contrôler et le localiser ! Hypothèse farfelue qui vient du fait qu’il dîne avec une jeune fille…).

Revenons à la Parvati Valley. Lorsqu’on fait des haltes pour boire du tchaï, les Indiens regardent l’occidentale que je suis avec insistance. Arrivés à notre point ultime, fatigués par les montées, on se repose face aux montagnes brunes et vert sombre, dans une atmosphère relativement humide. Les gens vivent là « Shankti shankti », il y a un petit ashram. Ils fument tous de cette jolie plante locale qui apaise les nerfs.

Le bain pour les hommes est à l’extérieur, celui des femmes est dans une petite baraque en bois. Une source jaillit au fond, l’eau a une légère odeur de soufre. Au début, il y a seulement trois Israëliennes qui discutent. Ensuite vient ce groupe de femmes. Elles se déshabillent en riant jusqu’à la taille, leur ventre est rond, leur chevelure brune et brillante et leur regard a quelque chose de tendre et rieur. Elles n’hésitent pas à aller directement sous la source, pourtant bouillante.

Repas avec Norbu (une crêpe et un peu de son dahl), fatal, j’ai trop mal au ventre. Pendant tout le trajet, j’aurai des crampes mais le chemin est envoûtant. Plus dangereux que le premier mais gorgé de terre et de vert. Moments de renouement avec les racines de la terre.

Nous faisons une halte dans un lieu où se dispersent plusieurs baraques sur un rocher, un Indien médite au soleil (ou se repose). Un enfant a du mal à marcher. Je remarque qu’il est entièrement brûlé. Il a dû tomber dans le feu. On discute avec un Indien tranquille, un autre arrive, l’air défoncé, les yeux imbibés de drogue.

La fin de la route est nettement moins jolie, une grosse bande de terre pour le chantier du pont. On atteint Pulga. Repos. Norbu remange un riz-dahl. Il n’y a plus de bus donc on négocie un taxi pour rejoindre Manikaran.

Manikaran : ville sainte, attirant les pélerins hindous et sikhs. Une ville au bord de la tumultueuse Parvati à l’ambiance particulière. Thé sur le stand d’un ami tibétain de Norbu qui nous lit le journal. Norbu me fait remarquer le regard des Sikhs en me précisant qu’ils sont « full power » au niveau du sexe et que les femmes sont parmi les plus belles d’Inde.

Recherche – vaine – d’un punjabi car je me sens crade après toute cette marche puis on va dans les Bains du temple. Je trouve le bassin pour femmes assez glauque et en plus il n’y a personne. Je me contente de verser un peu d’eau brûlante sur les pieds et les mains. Le lieu n’inspire guère confiance.

Puis dîner dans un restau un peu « chic » mais je n’ai pas d’appétit pour les pommes de terre commandées. On rentre dans notre vétuste guesthouse où je prends une bonne douche dans la douteuse baignoire (je suis toujours malade). Nuit sous ventilateur. Norbu dort mal à cause des puces (sur l’oreiller, moi je l’ai viré). Réveil à 6h15 – j’aurais bien dormi plus mais visiblement Norbu ne tient plus. La veille, nous avons eu d’autres discussions sur ses aventures. Il convoite cette Française et je dois donc garder le silence sur sa « japanese girl friend » si jamais je la rencontre à Dharamsala. Je me demande s’il a vraiment des chances de réussite et si toutes ces histoires remplies d’illusions et de représentations valent vraiment le coup. Je lui fais également un amusant petit topo sur les modes de transmission des M.S.T, notamment le sida car il est complètement ignorant (pensant notamment que ça ne concerne pas les fellations). Sur le coup, il semble un peu inquiet.

30 juillet.

Donc le lendemain déjeuner dans une échoppe (chapati et plain curd, café), chacun y va de sa version sur ce que je dois prendre pour mon estomac. Puis bus jusqu’à Bhuntar (encore de belles frayeurs et justifiées puisqu’on voit une voiture renversée en bas du ravin). Une jeune fille frêle monte un moment donné avec son bébé, je me demande quel âge elle a, elle semble une très jeune adolescente. De Bhuntar à Manali, c’est plus soft.

Arrivée vers 12h30. Chez Norbu, rencontre avec deux Français à qui je donne les photocopies du Lonely Planet dont je n’ai plus besoin et quelques conseils. Ils vont certainement partir en trek avec lui, qui n’est pas très fin car il m’implique dans ses combines et veut gruger sur ses tarifs. Je lui fais remarquer alors qu’il doit être clair avec les gens, notamment sur tout ce qui concerne les à-côtés (paiement des bus, repas, logement pour lui aussi – pas discuté avant). Il semble un peu préoccupé puis il admet que mon conseil est bon.

Nous allons manger dans un restau tibétain. J’ai repris de l’appétit pour un bon plat de momos végétariens. Nous passons ensuite dans l’échoppe de sa sœur (achat d’un bonnet pour Melvin) puis il loue discrètement Samsara considéré par les Tibétains comme un « Tibetan blue movie ». En fait il s’agit des désirs sensuels d’un moine qui quittera l’habit pour vivre avec la femme qui lui donne tant d’émotions. La suite est un amas romantisé d’une vie tibétaine largement polie à la mode occidentale – grande et confortable maison hors de toute réalité au Ladhak, sorte d’eden de couleurs, de nature – pâles batailles pour des histoires de blé, une tromperie avec une Indienne puis culpabilité et retour à la vie monastique, abandonnant femme et enfant. L’histoire est pauvre, le propos creux, restent les images.

On se quitte avec Norbu et son copain à la station de bus. Je pars avec une majorité d’Indiens du Bihar. Ils chargeront leur mignonne petite sœur (ou nièce) de venir me parler pour s’agglutiner et me poser plein de questions (dont l’évidente « Are you married ? » – « Not but I have a boy friend » – « Ah yes, in your country it’s free ! »). Sur la route, belles scènes de vie dérobées au soir qui tombe. Asie gorgée d’animation et de vie, Asie aimée.

Voyage assez dur et tordu. À un arrêt, monte une famille et, alors qu’il y a beaucoup de places dans le bus, l’homme se dirige vers moi et m’assure que je suis assise à sa place. Je lui dis qu’il doit faire erreur mais il riposte : je sens qu’il veut en réalité seulement exercer son pouvoir de mâle sur moi. Peut-être aussi une histoire de caste car il a l’air aisé. Je ne cède pas et finalement il ira s’asseoir ailleurs. La nuit enveloppe les frayeurs de la route. J’ai trois réponses différentes sur l’arrivée supposée à Dharamsala mais jamais l’espoir de faire une nuit complète dans le bus. Finalement arrivée vers 4 heures du matin. Je rejoins l’Israëlien et les Belges qui étaient dans l’autre bus, on doit encore monter dans un bus local et s’acquitter de 9 roupies puis prendre un taxi jusqu’à Mac Leod Ganj. On monte à pied un chemin escarpé puis des escaliers dans la nuit pour se casser le nez dans une guesthouse complète. On va en voir une autre, ouverte, mais personne. On installe sur le béton nos duvets et on s’endort merveilleusement pour une petite heure et demie. Que le sol est doux après les congestions des membres dans le bus ! Les propriétaires nous trouvent affalés sur leur parterre vers 5h45 et il reste heureusement deux chambres…aux murs décrépis grisâtres, assez glauques, ça ira pour cette nuit.

31 juillet.

Réveil vers 9 heures. Bonne douche puis je prépare de nouveau mon sac, en vue de déménager. Je trouve en effet un peu plus bas une chambre moins chère et un peu plus joyeuse (aux murs couleur vert pomme – jaune citron vert!). Enfin prête pour l’exploration de ce Mac Leod Ganj, de ses moines tibétains et de sa vie spirituelle. Naure humide, belle, des Tibétains, des Indiens qui mendient, beaucoup de boutiques. Je vais au Tsuglag Khang, le grand centre bouddhiste où se trouve la résidence du Dalaï Lama. Je trouve les bâtiments vraiment sans charme, jaune délavé, fatigué. Le temple, trop kitsch, ne me touche pas vraiment non plus. Plus tard une assemblée de moines viendra s’y rassembler, revêtant par-dessus leur tenue pourpre un tissu jaune ou ocre avec de petits tissus cousus par-dessus (comme une écaille). Le nombre de moines est impressionnant. Ils commencent alors une sorte de confession-méditation : des prières comme une rumeur qui se répand, des moments où ils se recroquevillent tous et on ne voit alors que leur dos – dôme jaune. Pendant ce temps, les singes se livrent une course-poursuite effreinée sur le toit en plastique ondulé. C’est assez comique.

Il y a des moines occidentaux (dont un tatoué) et les nonnes. Une jeune tibétaine se met à faire une série de génuflexions impressionnantes. J’ai sommeil. Le moment devrait être assez fort mais je ne ressens rien de particulier. Je trouve plus amusant d’observer les singes, les canailleries des petits et une mère qui joue avec une flaque d’eau (son reflet?).

Je vais ensuite au musée du Tibet qui retrace l’histoire de l’invasion et de l’oppression chinoise. Panneaux (textes et photos), vidéo et documentaire, principalement axés sur le Dalaï Lama. Le 13ème Dalaï Lama avait prédit cette triste destinée pour le Tibet. Aujourd’hui, les lamas et les Tibétains tentent d’être plus optimistes. Nombreux exilés sont ici à Dharamsala et je leur achèterai de l’artisanat en vue de les soutenir (et parce que c’est beau). Je réserve un billet de bus pour le lendemain soir et j’appelle mon aimé. Il est enrhumé. L’absence me semble à présent une éternité.

Dîner assez médiocre puis je vais bricoler dans ma chambre, lire…et dormir.

01 août.

Dernier jour à Dharamsala. C’est plus fort que moi, j’aime les derniers jours. J’aime que les choses se finissent, même ce que j’aime et ce que je fais avec plaisir. C’est peut-être aussi parce qu’un voyage solitaire implique une part de souffrance, une part d’inquiétude…et que cette fois elle n’a pa été autant comblée d’exaltation et de purs moments de bien-être comme en Chine. Trop d’Occidentaux par ici et qui se parent d’apparâts et de toc pour faire croire qu’ils sont. Ils se regardent eux-mêmes avec des yeux écarquillés comme s’ils avaient reçu le nirvana au réveil. Elles portent des jupes vaporeuses, des bijoux pour ressembler aux Indiennes, des dread locks parce que c’est cool.

Ce jour, je me promène à travers le village, de toutes parts, la nature est belle, vers le bas du bourg on a une large vue sur toute la vallée et la rivière en bas. J’achète encore quelques trucs : un bonnet, de l’encens à un vieux Tibétain qui ne peut pas parler (entend-il?) puis des cadeaux pour le mariage de Christine et John : un chapeau et un haut, un T-shirt…Plus tard j’achèterai (finalement c’est assez cher) les deux bols tibétains (dont un pour David, me demandant si ça lui plaira, il trouvera sans-doute ça assez wabi-sabi). Très wabi-sabi aussi un carnet qui sera notre prochain livre. Peut-être d’avoir interrompu cette correspondance intime lui étant dédiée me l’a rendu moins présent. C’est étrange ce que ce voyage a produit : à la fois l’impression de me retrouver (ma nature voyageuse et aventurière), de le savoir là, de sentir un amour profond mais son image s’émiettait au fur et à mesure des kilomètres parcourus. Parce qu’il ne sera pas un compagnon de ces routes et que je m’achemine peu à peu à moins les expérimenter, ou alors ce sera sans lui. Cependant, j’aspire aussi à des voyages plus « sédentaires » (plus approfondis) et plus culturels et ceux-ci pourraient être vécus avec lui. Je n’ai jamais connu d’amour qui partageait ce goût du nomadisme…Dois-je le regretter ? Après tout, ce qu’il m’apporte en retour me pose sur terre et me rassure. L’aimer et me sentir aimée est un beau cadeau. Que vouloir d’autre… ?

Que fais-je d’autre dans ce Mac Leod Ganj encombré ? Je marche, je mange, je regarde. Il pleut, il pleut, il pleut…De belles averses. Un moment même, je tombe. J’avais pourtant bien vu que cette planche humide ne pouvait être solide. Hop, dans le caniveau ! Je m’écorche la main. Toujours ces petites blessures qui dérangent et picotent. Au « Tibetan Handcrafts for children » j’achète de petites lampes en papier…serais-je en train de m’occuper de ma prochaine installation ? Quoi qu’il en soit j’empile cadeaux et trésors locaux à ramener, ça sent les derniers jours, les roupies restant à dépenser. Je n’aime pourtant pas cette frénésie consommatoire soudaine mais je sais que je regretterais de n’avoir rien rapporté alors qu’il y a tant de belles choses si peu chères. Bref….encore une petite boîte en peau, deux disques, un foulard ocre. Acheter est aussi une manière de tuer le temps en se sentant illusoirement absorber une partie du patrimoine local…C’est qu’en Inde, les rencontres spontanées, que ce soit avec les autochtones ou les voyageurs ne sont pas si courantes et on peut rester de longs moments seule. C’est pas grave, je m’entends bien avec moi-même. En fait, la Lhakchik guesthouse de Leh était de loin la plus conviviale.

Puisque ni les moines ni les Tibétains ne me marquent vraiment, je chasse le temps jusqu’à 18 heures. Heure du bus, j’aime les départs. Je n’aimerai cependant guère la conduite du chauffeur et je ne dormirai pas du trajet, ayant la pire des places sur les roues arrière. Chaos et soubresauts. J’ai chaud, je suis tordue. Un peu de patience, c’est le dernier long trajet dans ces véhicules…Derrière moi, des Tibétains qui toussent. Malgré moi, cyniquement, ça me rappelle le SRAS.

Si je me replonge dans ces souvenirs…Quels échos réels dans ma vie toutes ces longues expériences qui frôlent parfois les limites, quelle joie s’y maintient ? Ça ressemble parfois à des chemins de croix, le baton de pèlerin sur l’épaule.

02 août.

Arrivée à Delhi. Aube pluvieuse, blanchâtre, ça sent la morosité de la ville. On retrouve l’ambiance bordélique de Paharganj. Rues boueuses, d’énormes flaques, aspect déglingué, je confirme l’avis d’Amélie Nothomb, « la laideur est habitable ». Si on se laisse aller au négatif, c’est crasseux, c’est pouilleux, les odeurs vous donnent la nausée, une sensation d’écoeurement, c’est pénible, c’est humide, ça pue l’urine, ça pue la vache, ça pue les ruines d’immondice et de déchets, c’est oppressant, c’est désagréable, ça colle, la chaleur est moite, la pluie est moite, les averses ne lavent rien, elles ne font que relayer la misère à la boue.

Si on le prend d’un point de vue plus positif, on supporte. On est bien forcés de supporter. Mais pour forcer le dégoût, je me pose aujourd’hui à l’hôtel Navrang, prix imbattable (80 roupies) mais c’est glauque à mourir:une chambre-cellule avec un recoin chiottes à la turque et seau de fer pour douche dans le béton. Le drap est crade, jaunâtre avec des cheveux, qu’est-ce que je fous dans ce trou à rats, en plus je compte dormir un peu…Tu parles, à peine deux heures sur mon tapis de sol pour me protéger des puces. C’est triste ce lieu, la chaleur glue toujours malgré le vieux ventilo. Je préfère encore me lever, même si je vois cette journé à Delhi longue à mourir…Et en effet, je parcoure au hasard un bout de rue et c’est l’averse. Remarque, le refuge sous l’auvent d’un magasin me permet d’observer les scènes de rue. Je retourne me poser au navrant Navrang, le temps d’un thé, d’un repas et de passer le temps en écoutant la pluie au-dessus de ma tête.

Comment le tuer ce temps qui me torture de sa présence, de sa lenteur ? Cette impression aura parfois duré tout le long de mon voyage. Que le temps passe lentement en Inde ! Cela me ramène à une phrase de La tentation des Indes : « Inutile de tenter de tuer le temps, il ressuscite aussitôt. On peut tout recommencer, sauf le temps passé ».

Le cinéma est une bonne idée, en plus les salles sont climatisées. Je vais voir à l’Imperial, les séances ne sont pas avant 16 heures et le lieu ne m’inspire pas vraiment. Du coup, Internet pendant une heure. Ça aussi, ça occupe, ça aussi c’est climatisé. Une occasion aussi pour faire une petite incursion en ouvrant la fenêtre sur mes autres. C. tombe amoureuse d’un Irlandais pendant son séjour (professoral) sur ces terres celtiques. Enfin, elle tente de résister, pense à son N. mais je la sens bien prise dans ces nouveaux filets. Yann se sépare, ils semblent passer aux décisions puis aux actions avec Aurore mais sont dans la m… au niveau financier. Ça m’inquiète un peu ces dettes qu’ils se sont mis sur le dos. Néanmoins leur séparation semble plus que nécessaire et s’ils la gèrent bien, elle leur sera sans doute salutaire. À voir comment ça se passe pour les petits. C’est quand-même un peu triste tout ça. Vince, lui, m’annonce tout guilleret qu’il va bénéficier de 700 jours de vacances en pouvant se consacrer à ce qu’il aime (le parapente, une formation…). Alex va bien, dit se sentir comme une baleine avec la grossesse. G. tombe amoureux d’une fille « encore trop jeune, trop belle, trop intelligente, trop sensible » dit-il. Irène est en Provence, Olivier aime mes récits. Typhaine était surprise de ce départ, elle était à Nice avec Yves. Le mariage de John et Christine se prépare, Barbibouk m’en tient régulièrement au courant.

La vie se déploie, les routes se croisent, se dédoublent, s’écartèlent…ou se reconstruisent.

Où en étais-je de Delhi ? Mon idée du cinéma. Je monte dans un rickshaw, direction Plaza cinema. En fait, ils ne jouent que des trucs du type Tarzan ou Spiderman. J’abandonne…Je tourne autour de la Connaugh place. Des nuages sombres et lourds s’affaissent sur l’horizon immédiat. Je cherche la poste, envoie les trois ridicules cartes que j’ai écrites (pour David, les Troubs, Jean-Michel). J’en achèterai une dernière plus tard pour mes ex-colocataires de Sabadell.

Il pleut, averse franche et clinquante. Je me dirige cette fois vers le cinéma Odéon. Des mendiants m’abordent systématiquement. J’ai maintenant toujours quelques pièces dans la poche. Je vais voir un film récent « Mujhse Shaadi Karogi » de David Dhawan. Encore une fois, complètement délirant. Une histoire de deux amis d’enfance dont un relativement impulsif et violent, qui se retrouvent à l’âge adulte à Goa où ils se jalousent une magnifique jeune femme. Gags en série pour l’un des deux protagonistes très gaffeur qui s’en prendra toujours involontairement au père de la jeune femme et, bien entendu, danses et chorégraphies. Imagination débordante ne craignant jamais le kitsch. C’est drôle…Environnements plutôt bourgeois dans les films. Cette production alterne entre modernisme (et mode) et tradition, avec les décors et vêtements indiens. Le film dure longtemps ; son rythme et son animation comblent l’incompréhension du hindi. Encore une fois, quelques incursions de l’anglais dans les dialogues.

À côté de moi, deux Japonais et tout autour des Indiens surpris de voir une Occidentale ici.

Je retourne ensuite au Main Bazaar, la nuit tombe, je vais voir quelques boutiques, j’achète une série de thés et d’épices à un Sikh qui me présente ses produits dans l’arrière-fond de son échoppe donnant sur rue. Puis je retourne finalement chez un vieil Indien avec qui j’avais discuté des prix d’une tenture avec éléphants.

Dans la rue, toujours la boue, les rickshaws, les vaches (parfois énormes, avec de grandes oreilles) mais je trouve l’atmosphère détendue.

Retour à la guesthouse plongée dans le noir à cause d’une coupure générale de courant. Dernier soir à la chandelle…Je dîne coréen à l’étage, de délicieux sushis avec baguettes en fer. Je savoure ces derniers longs et lents moments en Inde. J’en ai conscience. Le voyage se termine, est en train de faire son chemin intérieurement.

Car finalement pourquoi ce voyage ? S’il était ressenti comme une urgence, c’est qu’il y avait quelque chose de profond et d’inconnu à en extraire. Ou plutôt quelque chose de su mais oublié ou pas complètement ancré. Le besoin de vérifier. Cette vérité-là, c’était de sentir dans mon corps même (avant l’âme ou l’esprit) que je n’avais pas envie d’une nouvelle expatriation lointaine et que j’étais bien dans cette nouvelle vie en Europe. Que tout m’y comble, malgré les limites financières. Que j’y puise l’essentiel, ce qui, profondément, me rend absolument présente quelque part, vivante, reliée à tout le reste. Pas coupée par la culture, la langue, une autre enfance, une autre façon de penser, de voir le monde, tous ces réglages de sens, de représentations qui à la longue épuisent…

Sentir aussi l’attachement profond, réel, à David, l’envie de vivre cette précieuse histoire et la confiance qui se construit peu à peu entourant ce fil tracé dans les cœurs.

Besoin, enfin, de la connaissance du monde culturel européen, des connexions et de la proximité des amis ici.

Besoin, donc, de cet exotisme transitoire, de ces expérimentations inscrites dans la durée, ayant un début et une fin…sans m’y engager complètement, définitivement.

J’avais besoin d’aller là-bas pour savoir, pour sentir, pour réaliser enfin tout ça. Ce voyage me pose enfin sur ma terre, la terre choisie, terre d’élection de l’amour.

Le parcours intérieur a porté ses fruits, il a fallu un an, un an entier pour se remettre de la Chine, pour « rentrer », pour être sûre du choix, pour ne pas regretter les refus (aux Philippines en décembre dernier notamment), pour confirmer les nouvelles décisions…Pour agir positivement, pleinement. Pour être.

Dans l’avion, je dois penser à tout ça…Je dors peut-être, à peine…Je repense au moine de Dharamsala qui se retournait sur moi et m’aborda en anglais : « Do you speak english ? When did you arrive here ? Do you stay longer ? ». Bizarre…Que voulait-il exactement ? Je pense aux images qui resteront, à ce que sera ce voyage pour moi dans quelque temps…

03 août.

Halte à Milan, l’attente, toujours. L’écriture pour remplir de mots l’attente.

Arrivée vers 12 heures 30 à Paris, je retrouve mon couteau suisse confisqué à Delhi, y’a pas à dire, c’est un voyage accompli ! Depuis le ciel, la France et ses champs rectilignes jaunes et verts, les courbes de ses rivières et canaux bleus, ses forêts touffues et ses toits de tuile, cette France retrouvée est belle, est douce.

Je lis le dernier message de David qui me remplit de tendresse : « Estoy tumbado en nuestra cama viendo el amanecer, me gustaria tenerte a mi lado, mirar juntos la primera luz de Montserrat, ella y yo nos sentimos incompletos » (« Je suis allongé dans notre lit, voyant le lever du jour, j’aimerais t’avoir à mes côtés et regarder ensemble la première lumière sur Montserrat, elle et moi nous sentons incomplets »). Je devrais pourtant attendre encore quelques jours avant de le retrouver et de me sentir à mon tour complète, entre ses bras et dans sa chaleur, devant « notre » montagne.

Il faut que je termine ce « carnet des Indes » en mentionnant deux faits surprenants qui achèvent ce voyage : juste avant de monter dans le train pour Nemours à la gare de Lyon, je croise Cécile que je n’ai pas revue depuis cinq ans. Elle revient, chargée, du Mexique. Les routes d’Amérique centrale et d’Asie se croisent par le plus curieux des hasards ! Ou le hasard n’est-il que le signe conjoncturel unissant les voyageurs ?

Puis, trop attentive à cet événement et plus à mon train, je ne monte pas dans la bonne rame et je me retrouve à Montereau. Là par contre la fatigue me gagne et je me sens exaspérée par ce raté et cette nouvelle attente : je ne me suis pas perdue en Inde et je m’égare chez moi !

Alors je commande un demi citron pour me consoler et fêter ce retour dans de pétillantes bulles d’alcool et me voilà apaisée, épuisée, heureuse.

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Les sirènes du berger

Il est des solitudes qui languissent plus que d’autres selon les périodes de l’année. Celles des enfants orphelins de tout âge ou de vieillards esseulés à l’approche de Noël par exemple. Celles des amants qui se perdent dans le tourbillon d’un temps nostalgique lorsque leurs horizons s’effacent dans une brume indéchiffrable et qu’ils peinent à se retrouver…

C’est dans cette solitude, à la fois sereine et inquiète, domptée et insaisissable que j’arpente une fois de plus des espaces susceptibles de me fasciner. D’autres espaces de solitude et de création sauvage, à l’abri des regards et des codes, façonnés par des êtres singuliers qui ont eu ce besoin, un jour, de peupler leur univers quotidien de scènes fantasques ou symboliques. Je crois que ce qui guide ma curiosité, au fond, c’est davantage l’exploration de ce besoin, plus encore que de ces espaces. Ce qui se meut à l’intérieur du cœur et de l’âme de ces personnes à la vie souvent humble et sans grands échos dans notre plus vaste espace social pétri d’égo.

Cette question en tête et sous un ciel maussade de fin d’automne qui pourrait rapidement assombrir mes pensées trop mélancoliques dernièrement, je quitte ce matin-là Figueras, sans même saluer au passage le grand Salvador, à la recherche des sculptures d’un certain Francisco Subirà i Bertran. Quelques semaines auparavant, j’avais retrouvé une ancienne collègue originaire d’ici avec la même intention mais cette premiere tentative d’approche du site avait avorté : une conjoncture malheureuse d’averse incessante, d’angoisse diffuse et d’heure tardive pour entreprendre les trois heures de route de retour en passant par des cols tortueux et inondés m’avaient découragée.

Ce jour-là cependant, je me sens heureusement plus optimiste et plus apte à l’exploration. La chimie semble avoir commencé à opérer dans mes cellules, je me refragmente peu à peu. Je sais aussi que la route et la découverte de nouveaux lieux ont le pouvoir de dompter mes pensées pour les conduire vers des espaces plus sereins, plus proches de cette petite fille que je reste, qui s’étonne et s’émerveille encore.

La route entre Figueras et Vilarnadal est assez simple et courte, une quinzaine de minutes. Le relief est d’une platitude paresseuse par ici et le village s’élève dans une morne impassibilité rurale. Je tourne un peu sans repérer le lieu avant de m’adresser à une femme derrière la clôture de sa maison qui s’évertue à retenir un molosse aboyant. « Subirà, connaît pas ! » – « Les sculptures… ? » – « Ah oui ça doit être par là, après le pont, près du hangar, il y a des « choses »». La conversation passe du catalan à l’espagnol pour cette femme qui est peut-être d’Amérique du Sud et peut-être la femme de ménage plutôt que la propriétaire du beau mas derrière elle. « Vous savez s’il est encore vivant ? ». Elle n’en a aucune idée, elle ne sait pas de qui sont « ces choses » à vrai dire – ni si c’est bien ce que je cherche. J’avais découvert virtuellement le site grâce à l’article d’une autre passionnée d’art brut et inlassable défricheuse de ces endroits inclassables, Sophie Lepetit. C’est en observant sur ses photos des personnages dansant la Sardane, d’autres montant des châteaux humains que j’en avais déduit que ce lieu devait se trouver en Catalogne. Après un échange de messages avec Sophie, elle me l’avait en effet confirmé et m’avait parlé d’autres sites découverts dans ce coin, dont les incontournables cabanes d’Argelaguer d’El Garrell que j’avais commenté ici il y a quelques temps déjà. Mais sur ce site en particulier, je n’avais ensuite fait aucune recherche préalable pour situer un peu mieux l’objet de ma quête. Je préfère toujours être surprise et vierge d’images – comme dans chaque voyage que j’entreprends. Je ne suis pas de ceux et celles qui préparent des mois à l’avance leur périple et ont déjà un itinéraire tout tracé, des horaires bouclés et dans la tête presque tout le diaporama de leur voyage qui se déroule ensuite en boucle. Ces « voyageurs » à la prudence excessive me donnent souvent l’impression d’aller vérifier les informations exhaustivement répertoriées avant leur départ et de remplir une « check list » dépourvue de toute improvisation, celle qui est donnée par les êtres qui y vivent et vous tendent des pièges sans le savoir.

Or, ma quête ne peut être gouvernée par aucun diktat spatial ou temporel et laisse une place chaque fois plus grande à l’inattendu, l’improvisation, les ratures, les retours, les non-lieux ou les déjà-vus…Je veux attraper au vol ces sensations de liberté.

Non fâchée donc par la méconnaissance de mon interlocutrice latine, je la remercie et pars me garer près du pont. En le traversant je repère en effet déjà un animal sculpté, à la crinière de béton et docilement posté devant un arbre : premier indice du lieu cherché. La femme-au-molosse avait donc visé juste. Juste derrière se cache une sorte de hangar autour et à l’intérieur duquel se dressent plusieurs sculptures. Je suis frappée par un couple de plus de deux mètres derrière l’enclos, assis et nu, se tenant par les mains dans une posture peu commune. Ils se tiennent l’un face à l’autre sur un banc de pierre, les paumes droites jointes, les bras légèrement levés et leurs mains gauches réunies comme dans un geste d’offrande partagée ou de danse traditionnelle. Les formes sont disproportionnées, assez maladroites mais l’expressivité des visages est intense : la femme a des lèvres proéminantes qui devaient être rouge carmin à l’origine, entrouvertes sur une multitude de dents et ses yeux ronds sont grand ouverts dans une expression de stupéfaction immobile. Ses cheveux de paille sont retenus par une couronne de galets ronds et elle porte plusieurs bijoux. Je ne vois pas le visage de l’homme dans un premier temps car il tourne le dos mais il a lui aussi des cheveux « bouclés de pierres » et un nid perché sur sa chevelure. Plusieurs tournesols et plantes de béton se dressent plus loin et quelques tableaux mélangeant peinture et assemblage, dont « El Sol » – le soleil – ou des animaux imaginaires créés avec des branches ou bouts de bois. Des poteries peintes et transformées gisent aussi dans un coin. Je me demande à quoi servait ce hangar avant d’être le dépôt d’une partie de ces sculptures. Mais curieusement il y en a beaucoup plus à l’extérieur, dont les fameux danseurs de sardane, la danse traditionnelle catalane. En ronde, les bras levés et se tenant par les mains, ils portent l’habit blanc et jaune et la ceinture rouge, couleurs du drapeau catalan. Les hommes en pantalon, les femmes en jupe. Devant eux, un autre petit banc de pierre où Subirà a indiqué un approximatif et amusant « saien » (« siège » écrit de façon phonétique, ce qui laisse supposer que le berger ne maitrîsait pas forcément l’orthographe ; à son époque, le franquisme interdisait l’enseignement en catalan et il avait dû être scolarisé en castillan).

Sur ce périmètre étroit foisonnant de sculptures et d’herbes ou de plantes, plusieurs éléments typiques de l’art brut sont réunis : représentations de scènes quotidiennes ou drôles, bestiaire, mélanges de matériaux, finitions grossières, inscriptions intitulant les œuvres. Pour essayer de capter ces créations sous plusieurs angles j’entre dans la scène de danse, je contourne certains animaux et j’en découvre d’autres sous mes pieds et sous les plantes grimpantes ou envahissantes : sous le crocodile par exemple je découvre une tortue recouverte de coquillages. Il est évident que toutes les couleurs ont perdu de leur superbe. Quelques poules ou œufs de ciment sont cachés entre les branches, je lève le pied soudainement honteuse en me rendant compte que j’écrase une grenouille cachée entre les herbes…

Le temps reste obstinément couvert et grisâtre mais mon humeur commence à lever ses voiles sombres en découvrant tous ces trésors délaissés là, à l’abri des regards, reliques d’un temps passé où le berger devait venir façonner et assembler ces pierres. Je reste sur ma faim. Je me doute qu’il y a plus de choses. Je décide alors d’aller au café du coin et d’interroger le quidam. Je prends la voiture pour quelques mètres et en entrant j’ai cette même impression mille fois vécue en voyage dans des endroits oubliés du monde : un temps d’arrêt et tous les regards qui se tournent et se fixent sur moi, nouvelle figure, incongrue, un « Vous vous êtes perdue Madame ? » muet et suspendu dans l’air vicié, le public est exclusivement masculin à ce moment-là, paysan et familier, ventres bedonnants et boutons de chemise a carreaux « mardi avec mercredi », une casquette vissée sur le cheveu gras, la bière ou le cognac dès 10 heures. Je dénote. Alors dans ces cas-là je ne donne pas tout-de-suite en pâture mes questions, j’apprivoise le lieu et me dirige vers le comptoir comme si je venais ici tous les jours et demande « Un tallat sisplau » (« un noisette s’il-vous-plaît ») en prononçant le moins de mots possible qui trahiraient mon accent. À côté de moi, un ouvrier agricole africain est tout aussi exotique que moi mais déjà intégré dans le paysage apparemment, on échange un regard et on se sourit, complices d’étrangeté, je rigole intérieurement en imaginant la tête des locaux quand il a débarqué dans ce bled.

Après un temps, je lance ma question au tenancier du bar et aux ouailles autour : « Vous connaissez Subirà ? Il vit encore ? » – « Ah… el Paquito… ? No no, fa temps que ja no hi és ». « Et ses sculptures vous en savez quelque chose ? ». Mes paysans vachers ou chasseurs du dimanche s’interrogent du regard, s’interpellent, se demandent un peu de quoi je leur parle puis trouvent la solution, fiers de pouvoir aider cette saugrenue visiteuse étrangère : « ah oui il avait une maison plus haut et en face dans le poulailler-potager il y a des figures. Tu devrais demander à Rosa, la ferme d’à côté, elle en saura plus ». Graal. Un potager de pierres : écho au facteur cheval. Un contact, l’espoir. Je sors du café et vais directement aux dépendances agricoles à côté. Deux chiens m’y accueillent bruyamment, ne décourageant pas mon avancée déterminée : « Rosa ? » qui, déjà, rappelle à l’ordre un de ses canins aux dents effilées (décidément dans ce village les molosses sont de mise) et après lui avoir expliqué la raison de ma présence ici, elle s’enthousiasme et me dit de la rejoindre au casal en haut du village où il y a justement une petite expo parlant de Subirà qu’elle peut m’ouvrir. Cette petite femme trappue entre deux âges et en bottes boueuses a quelque fonction à la mairie et se charge elle-même de cette expo, ce qui me réjouit, le ciel bas et lourd ne me pèse plus autant et ma venue à Vilarnadal n’est pas vaine.

Nous nous retrouvons dans la grande pièce du casal où quelques coupures de journaux et photos des oeuvres offrent un aperçu du travail de Francisco Subirà i Bertran. J’en profite pour l’interroger : c’est à la retraite, désoeuvré, qu’il s’est mis à sculpter. Parmi les artistes « bruts » créateurs d’environnement il y a toujours un déclic, un moment fondateur : une pierre à la forme étrange sur laquelle il avait trébuché pour le facteur Cheval, un tronc d’arbre pour Joël Barthes à l’écluse de l’aiguille, la mort de son chien pour Lucien Favreau à la Bohème…et pour Francisco-le-berger, apparemment ce fut l’os de la joue de porc qu’il venait de manger qui l’intrigua. Il se mit alors à feuilleter un livre de sculptures qu’un ami lui avait offert puis commença à réaliser quelques essais en s’inspirant des animaux d’abord. J’apprendrai aussi qu’il quitta l’école tôt, sa sœur puis un frère et sa mère décédant de tuberculose lorsqu’il n’était qu’un jeune ado et sa famille potentiellement contagieuse mise ainsi à l’écart, qu’il se maria mais que ni lui ni sa femme ne pouvaient avoir d’enfants et qu’il fut berger pendant plus de quarante ans. Une vie discrète et solitaire en somme. Sur les photos il a un air bonhomme et humble. Je remarque que toutes ses sculptures étaient nettement plus colorées qu’à présent, ce que Rosa me confirme. Elle m’indique comment me rendre à son ancienne maison face à laquelle se trouve le potager rempli de créations et me parle de certaines pièces, conservées mais qui ont perdu de leur éclat. Je la remercie et y file aussitôt.

Deux flamants étirés et majestueux entourent le portail fermé et je reconnais aussitôt la scène des castellers, haute sculpture représentant cette fascinante tradition catalane des « châteaux humains ». Entre tradition et imagination l’emmenant dans des contrées fantastiques lointaines, Subirà jongle avec des animaux et des personnages qui se font écho entre eux et créent une scène espiègle et vivante. Mes photos sont toutes ratées à cause des nuages lourds et de la mauvaise qualité de ma caméra sur le portable mais aussi parce qu’il est très compliqué de trouver un bel angle entre le grillage et les murets. Sa maison en face est simple et décorée elle aussi de quelques animaux, dont un fier gall dindi bleu et ocre. Elle a été rachetée par une famille qui s’est engagée à conserver toutes les sculptures de Francisco en l’état, ce qui semble être le cas. Mes yeux fouillent éperdument tous les recoins pour essayer d’apercevoir tous les éléments de ce poulailler haut en couleurs et ma curiosité s’aiguise à chaque bout de patte ou de museau que j’entrevois sous une végétation anarchique qui a repris le dessus par endroits. J’imagine le berger retraité venir modeler ici ou dans son ancien hangar-bergerie son bestiaire et ses personnages, plus aptes à adoucir ses journées et les rendre captivantes et drôles que le cours terne et morose de la vie dans ce village esseulé de l’Empordà. Je réalise à ce moment-là que la sculpture, la peinture ou l’écriture se rejoignent dans cet élan et ce besoin de créer un monde parallèle où l’on articule les êtres pour les disséquer et les saisir, pour en extraire ce qui nous interroge ou nous fait le plus de bien, pour former une société qui nous console de notre irrémissible solitude. Les personnages de Subirà sont ainsi unis ou réunis autour de rites traditionnels : la danse de la sardane, les castellers, la cobla…Ils se tiennent par la main, ils se regardent, ils se touchent ou se soutiennent. Ils ne sont pas contagieux et ne s’évitent pas, ils semblent ignorer les cicatrices d’une famille maudite par la maladie et la mort précoce. Avec ses sirènes, ses astres et ses animaux exotiques, par des détours artistiques et insolites, Paquito a rejoint la communauté et y a fait sa place, troquant ses moutons contre ceux de Panurge, ses pairs auxquels il ne ressemble pas mais qui auront fini par reconnaître sa valeur et sa singularité.

Je repars de Vilarnadal l’esprit peuplé de pensées et de personnages et le zèle du voyage réanimé grâce à cette découverte saisissante, prête à avaler des kilomètres pour rejoindre d’autres souvenirs, les dépoussiérer puis les recouvrir de nouveaux : le lac du Salagou puis le cirque de Mourèze, théâtre de mes années entre Montpellier et Clermont l’Hérault où vivait celui qui fut mon amour et qui était doué lui aussi pour vivre avec des fantômes et des êtres fantastiques nés de sa plume, êtres qui se déployaient en dessins et en noir et blanc. Une occasion de plus pour interroger le passé, à l’orée du lac sous les derniers rayons car ici plus au nord il faisait beau, en retrouvant l’ami de longue date, Philippe, qui, de départs en retours et en détours, est, quant à lui, toujours là. Mon ami revêche, souvent insatisfait mais curieux lui aussi – l’insatisfaction étant souvent le moteur de transformations et quêtes impossibles. Ensemble nous parlons du décès récent de son père et de la mort en général puis, après le vernissage local d’une expo intéressante de dessins à l’encre, nous rejoindrons ensuite son amie et ancienne compagne qui vit à Lodève et s’occupe de la Distillerie, lieu associatif accueillant ce soir-là une troupe itialienne en fin de tournée qui nous feront virevolter et danser un folk joyeux et entraînant.

 

De la sardane à la tarantella, tout est finalement question de ne plus fuir : se prendre par les mains, se regarder dans les yeux et s’enlacer le temps d’une danse, pour cueillir le temps présent et oublier les tourments de nos deuils et de nos liens qui s’emmêlent ou s’effilent inexorablement lorsque nous ne prenons pas garde aux trompe-l’oeil et aux pierres angulaires qui nous font trébucher.

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D’une vagabonde au vagabond : Edyn

C’est une rencontre. La rencontre avec un vagabond : Edyn.

Quelques jours avant je suis à Saint Sever chez Marie-Lou pour le Bartas Festival, de retour de notre randonnée d’une semaine avec l’âne Robert dans l’Ardèche. Nous avons déposé Mathilde et Nathanaël à Langogne la veille pour redescendre tranquillement vers nos Pyrénées en faisant halte dans ce coin de l’Aveyron qui m’a volé le cœur depuis plusieurs années.

Pendant ce week-end, séjournent aussi dans un champs voisin, de jeunes volontaires Européens chapeautés par les responsables d’une association toulousaine qui explore des lieux alternatifs porteurs d’initiatives citoyennes ou écologiques. Les Nouveaux Troubadours font partie de leur domaine de recherche et d’intérêt. Un matin, Laure, la fille de Marie-Lou, me raconte qu’elle vient de les croiser et de leur parler de moi en ces termes « Y’a une amie qui est ici, c’est une vagabonde aussi qui a beaucoup voyagé et qui s’intéresse aux lieux insolites ou méconnus, vous devriez vous rencontrer ! ». Je manque de m’étouffer en avalant mon café au mot « vagabonde » tellement cette description me fait rire ! Comme souvent le matin, je ne trouve pas immédiatement mes mots mais plus tard je dirai à Laure « tu voulais sans-doute dire « vadrouillarde » ou « baroudeuse », non ? »

Un vagabond, une vagabonde, cela évoque immédiatement un « va-nu-pieds », quelqu’un qui ne choisit pas ce destin d’errance. Pourtant, si je cherche le terme dans un dictionnaire, cette étiquette n’est pas si évidente : « (Celui, celle) qui se déplace sans cesse, qui mène une vie nomade, errante. » ou encore : « (Celui, celle) qui, par goût ou par nécessité, se déplace, voyage. » Le préjugé – si préjugé il y a – porte alors sans doute davantage sur cette notion d’errance « Action de marcher sans but, au hasard ». Or, se déplacer pour aller voir des sites en particulier et chercher à en saisir l’âme et les particularités n’a rien d’une errance. En regardant par la fenêtre et en apercevant mon véhicule rouge japonais griffé d’un tigre, il ne me semble pas non plus que je réponde aux attributs propres à la vagabonde que l’on imagine sans le sou et livrée à ses seules jambes.

L’amusement et les réflexions sur cette terminologie passés, je rencontrerai en effet ces jeunes Européens et ces explorateurs en Hétérotopies l’après-midi même, lors d’une projection d’un documentaire filmé dans l’Aude. Leurs reportages attirent mon attention et eux m’amusent : certains – certaines surtout – s’imitent au détail près dans l’allure vestimentaire, d’autres se recroquevillent dans l’identité serrée de leur groupe en se refusant inconsciemment à l’ouverture vers l’autre quand bien même c’est le but même de leurs missions. À part une des responsables du groupe, les autres se contentent visiblement d’eux-mêmes : le soir aux concerts ils dansent entre eux, en miroir. Le même style, les mêmes moues, le même déhanché : monotonie en hétérotopie ratée. Pétris de codes urbains, ils rêvent d’aller couper du bois dans la forêt et de refaire le monde. Mais ils ont du mal à le partager. Ou n’est-ce qu’une impression…

Pendant la soirée j’observe Anaïs Eychenne qui, elle, est un véritable univers à elle seule. Elle danse seule, comme un oiseau (la buse, son animal totem), les bras faisant des moulinets autour d’elle et de lourds casques posés sur les oreilles. Elle ne supporte pas le bruit. Elle ne comprend pas comment les gens peuvent danser ensemble. Anaïs est d’une intelligence rare et d’une finesse incroyable tout en étant constamment en décalage avec les autres. Elle réalise des toiles imprimées sur tissu selon la technique indienne du Kalamkari et de lois physiques qu’elle seule maîtrise. C’est époustouflant de précision et d’harmonie. On lui colle l’étiquette d’ « autiste Asperger ». Je préfère la voir comme un oiseau rare qui a été sacrément malmené dans son enfance et adolescence par l’incompréhension de ses pairs jusqu’à en être totalement paralysée. Aujourd’hui elle vit dans une petite baraque près de Saint-Sever entre ses masques, ses plumes et ses toiles, avec sa yourte à côté où elle conserve ses minéraux et fait des observations de physique quantique poussées. L’hétérotopie, c’est elle. Mais elle n’a pas de discours sur ce choix de vie ni de grandes ambitions pour transformer le monde qui l’entoure. Si on la laisse tranquille et on lui évite les ondes de la wifi, ça lui est largement suffisant. Et nécessaire. « Je suis un peu pleutre mais je me soigne » me dira-t-elle non sans ironie le jour où je passe la voir pour qu’elle me dédicace son inouï dictionnaire français-busique. J’ai envie de lui dire que je suis pleutrement admirative de ce qu’elle fait et de qui elle est.

En repartant de Saint-Sever, je repense à tout cela sur la route – cette ligne serpentante entre prés et vallées mais surtout entre idées et pensées, émotions et sentiments, mon terreau de prédilection. Solenn s’est endormie à l’arrière comme souvent, la musique ou la radio bercent mes vagabondages intérieurs. Je crois que j’aime rouler car j’aime penser et que ce temps suspendu entre deux lieux m’offre tout le loisir de plonger dans ce labyrinthe intime entre le présent et le passé, mon parchemin – par chemins – interminable et parcouru de toutes ces rencontres et expériences.

Et c’est sur cette route qu’apparaîtra un vrai vagabond. Arrivées à Tarascon, je promets à ma fillette affamée de nous arrêter dans un restaurant de bord de route où ils font d’excellentes pâtes. Au moment où nous l’atteignons, je remarque sur le bas côté droit un jeune homme qui fait du stop et je murmure « Ah, dommage pour toi, je me serais arrêtée pour te prendre s’il n’était pas l’heure de dîner ». De grâce pour lui, nous trouvons portes closes à l’auberge visée et devons retarder encore le repas. Je consulte Solenn : « Qu’est-ce que tu penses d’aller faire demi-tour là-bas pour repasser devant ce garçon et le dépanner ? ». Elle acquièsce immédiatement et s’en réjouit même. Habituée aux stoppeurs que je ne vois maintenant en général que sur les routes en France, elle trouve cette compagnie éphémère amusante et distrayante. Elle sait aussi que sa mère a fait des milliers de kilomètres le pouce levé et que c’est ce qui la pousse à s’arrêter.

La manœuvre faite pour revenir en arrière, nous repassons donc devant le jeune homme qui n’a pas bougé d’un pouce et nous arrêtons. Un rapide coup d’oeil m’indique que celui qui aurait pu avoir de prime abord l’apparence d’un néo-rural chevelu est plus probablement un vrai vagabond. Le pull aux manches trop longues, le pantalon maculé, les cheveux emmêlés. Mais l’homme a l’intérieur de ces vêtements râpés semble assez propre et a l’air doux. Je sors de la voiture pour lui proposer de mettre son sac à dos dans le coffre mais en l’ouvrant je me rends compte qu’il déborde de toutes parts et qu’il vaut mieux le mettre à l’arrière. Timidement, avec un léger accent, il me dit « Non non ce n’est pas la peine, je vais le garder avec moi » comme si lui-même appréhendait de se séparer de ce qui devait constituer ses seules appartenances. Sa coquille. Il s’assied à l’avant et immédiatement nous nous saluons, « Hola, hola ! » dit-il car il a vu ma plaque d’immatriculation, «yo soy Edyn » et en se tournant vers Solenn « Eh hola, como te llamas ? ». Il confesse assez rapidement qu’il n’en sait guère plus en espagnol et nous le rassurons en lui disant qu’on pouvait parler français. « Et toi ? » lui dis-je car son accent m’intrigue, « tu viens d’où ? ». – « Je suis originaire d’Allemagne mais ça fait cinq ans que j’en suis parti. Je suis plutôt entre Monaco et Bordeaux maintenant ». L’un l’hiver et l’autre l’été mais je ne sais plus dans quel sens. Je lui demande jusqu’où il a besoin d’aller. « Ah, je ne sais pas, peut-être Luzenac ou Ax-les-Thermes. Là-bas, à côté de la gare il y a une petite cabane qui est bien pour les gens pauvres comme moi. » – « C’est une cabane en bois ? » – « Oh non pas vraiment, tu sais c’est les abris derrière la gare mais c’est tranquille ». La SNCF des SDF. Je lui demande encore s’il marche beaucoup pendant la journée et il a cette réponse qui m’étonne et me fait sourire : « Euh non, je préfère «tranquiller » et j »essaie de réserver mes forces ». Curieuse, je veux savoir s’il dort ou se pose parfois dans des squatts : « Non, si je peux éviter, j’évite, je suis plutôt solitaire…j’ai été marié et j’ai du mal… » – « à cohabiter ? » poursuis-je en riant, « ah je comprends ! » puis je lui parle – comme à presque tous les stoppeurs que je prends – de mes amis Sarah et Den qui vivent dans des squatts depuis des années. Je m’enquière de sa ville d’origine (il se contente d’un « Vers Stuttgart ») et lui évoque la meilleure amie de David, Penny, qui vient d’Esslingen. Je le sens frissoner mais il acquièsce simplement et me dit qu’il voit où c’est, oui.

Dans un soupir il nous avoue « J’ai coupé les ponts avec l’Allemagne. Maintenant ça fait longtemps que je suis ici et j’ai rencontré des gens vraiment gentils en France… je préfère rester ici ».

Il laisse encore passer un petit temps, de ces silences plein de paix quand personne ne sent le besoin de combler un vide puis il se tourne vers moi et prononce cette drôle de question de façon prudente et réservée: « Est-ce que c’est par hasard qu’on se rencontre ? » Je sens son regard un brin hagard, vraiment interrogateur. Je souris. « Je crois oui. Le hasard de la route, de l’heure, du jour. Pourquoi ? ». Il hésite un peu… « Parce que ma ville natale c’est…Esslingen. ». Je le regarde. Sourire dans nos yeux. « Le monde est toujours petit » lui dis-je.

Je repense à ce copain de mes amis de Prades, quelques jours auparavant qui, pendant la soirée m’avait dit « Je ne crois pas aux hasards. Par exemple, si on s’est rencontré ce soir, cela veut dire quelque chose, ce n’est certainement pas par hasard » Sans pour autant en donner une explication, un sens, une raison d’être et avec mon intime conviction que si, qu’on se recontre par hasard. Mais que du hasard on en fait ce que l’on veut ensuite si on décide de le modeler.

Nous parlons encore avec Edyn, je lui demande s’il va à Bordeaux pour faire les vendanges, s’il travaille un peu parfois. Il me dit « Rarement mais oui, ça serait bien…Je sais que ce n’est pas bien de faire le manche mais je ne fais de mal à personne, les gens me connaissent maintenant et ça va ». Puis il continue en mimant de ses doigts « Je travaillais dans les computers avant, j’ai gagné beaucoup d’argent mais oh, j’ai plus envie, j’ai tout lâché ». Je hoche la tête et me tourne encore vers lui en le regardant droit dans les yeux : « Oui, je vois. Tu as fait une dépression en somme ou une sorte de burn-out n’est-ce-pas ? ». Ma franchise le désarme. « En quelque sorte ». J’ai envie de lui dire que nous pourrions parler de dépression et de toutes ces dérives émotionnelles pendant des kilomètres encore, que, comme lui, j’ai parfois cette impression de tout perdre. Mais que je suis la fausse vagabonde de l’histoire et lui le vrai.

« Je continuerais bien la route avec vous », lâche-t-il. Oui, moi aussi je ferai bien un bout de chemin de plus avec toi Edyn, me dis-je tout bas. Pour découvrir tes fêlures, parler de nos blessures, te donner des mots qui pansent, offrir ce temps suspendu au soir qui tombe et aux oreilles attentives de l’enfant derrière qui comprend toute la diversité du monde dans ces rencontres improbables. Nées du hasard. Hétérotopies. Lieux d’alterité. La route. L’homme sans toit. L’homme au regard clair et doux, à la bienveillance calme et peut-être triste, ou lasse. L’homme qui s’inquiète à présent de l’heure tardive et de si on trouvera encore une auberge ouverte où dîner – quand bien-même je suis tentée de l’inviter à manger avec nous. Mais il me devance et me dit qu’il a des petites choses à grignoter dans son sac. Et qu’il s’arrêtera finalement à Luzenac pour rejoindre sa cabane, même s’il irait bien en Espagne avec nous. Il s’étonne qu’on roule encore si tard. Quand il descend de la voiture il se penche à la fenêtre et nous dit merci et au-revoir et lanche un « Bisous bisous ! » enjoué comme si on le laissait chez son meilleur ami d’enfance ou à une colo. Alors qu’il va dormir une nouvelle nuit dehors, dans son duvet aux couleurs défraîchies par le soleil et le grand air, comme hier, comme demain. Son quotidien, ses nuits à la belle étoile. Son choix aussi. Ce dont on parle ensuite avec Solenn car il n’est pas évident de donner à entendre à une enfant que certaines personnes fassent vœu de pauvreté après une rupture vitale trop douloureuse.

Un jour, je reverrai sans-doute Edyn. Ce sera peut-être encore le hasard. Peut-être la route. Ou rien de tout cela. Un détour, une ombre, un souvenir fugace : la poésie de nos errances.

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Je me souviens…(les souvenirs de Pap’mam’)

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Je me souviens…(les souvenirs de Pap´mam´)

Ces souvenirs ont été écrits en 2001 dans le cadre d’un projet que j’avais entrepris avec mes étudiants hongrois, ouzbeks, ukrainiens, géorgiens, azeris….quand je vivais et enseignais à Budapest. Sur le modèle des « Je me souviens » de Georges Pérec, il s’agissait d’explorer notre mémoire collective et personnelle à travers les souvenirs de gens de générations et de cultures différentes. J’avais ainsi demandé à un certains nombre d’amis de se prêter au jeu et à papa et maman aussi, naturellement. En lisant leurs souvenirs, j’avais découvert des choses et avais déjà été très émue.

Les réécrire ce soir me rend un peu de leur présence, leur chaleur, la tendresse de leur âme.

Papa (Roland, 61 ans)

  1. Je me souviens de la mort de ma grand-mère, « la marraine », première rencontre avec la mort, sa rigidité, son immobilité, la pétrification de l’assistance autour du lit de la défunte.
  2. Je me souviens du Léon, l’ouvrier agricole, qui m’a appris à faire moi-même le nœud des lacets de mes « choques ».
  3. Je me souviens de Pierre, mon copain d’école, qui m’avait surnommé « la guernézelle ».
  4. Je me souviens des battages où tous les voisins venaient pour travailler pendant deux jours à la ferme.
  5. Je me souviens de la messe de minuit à Noël où nous allions à pied dans la nuit.
  6. Je me souviens du « pain au chocolat », une soupe avec du chocolat, le dimanche soir.
  7. Je me souviens du premier soir à l’internat dans un grand dortoir.
  8. Je me souviens de mon premier voyage à Rennes, à l’arrière de la moto de mon instituteur pour passer l’examen des bourses.
  9. Je me souviens du marché de La Guerche de Bretagne où nous allions en carriole à cheval.
  10. Je me souviens de la moisson de 1949 où j’ai fait ma première crise d’asthme.
  11. Je me souviens de la sécheresse de 1947 où nous avons creusé un puits.
  12. Je me souviens de l’hiver 1954 où l’eau gelait dans le dortoir du pensionnat de Châteaugiron.
  13. Je me souviens de mon voyage en Algérie sur le bateau « El Djezaïr ».
  14. Je me souviens de la naissance de mes deux enfants et du sentiment de métamorphose qui l’accompagnait.
  15. Je me souviens de ma première « prise de tête » amoureuse, du sentiment d’exaltation, de crainte, d’incrédulité.
  16. Je me souviens de l’arrivée de notre troisième enfant, ce petit garçon « de l’ailleurs », le bouleversement qui nous étreignait, entre peurs et grand bonheur.

Maman (Hélène, 65 ans)

  1. Je me souviens…c’était au printemps, je me revois sur les genoux de maman dans la grande cuisine de la Boulinière, j’avais quelques fleurs dans les mains…maman était heureuse « Hélène adore les fleurs et vient nous en offrir à tout moment ». Qui d’autre était là ? Je ne sais plus. J’avais 4 ou 5 ans, c’était en 41/42 à Cholet dans notre campagne.
  2. Je me souviens…juillet 1944…7 ans…sur la route de Cholet à La Boulinière, nous étions dans la voiture à cheval, serrés les uns contre les autres, papa conduisait le cheval, tante Georgette était avec nous, nous revenions du baptême de notre petit frère Paul (le 9ème de la famille) et les avions passaient, repassaient au-dessus de nos têtes. Papa nous informait : la gare est bombardée. On voit les bombes tombées à 2-3 kilomètres, c’est sûrement les FFI (Forces Françaises d’Intervention) et dans les fossés de la route, des militaires allemands se cachaient pour échapper au danger. Avions-nous peur ? Les grandes personnes certainement. Nous, nous avions l’impression de vivre des moments extraordinaires que nous avions du mal à comprendre.
  3. Je me souviens du 13 juillet 51. J’avais 14 ans depuis 10 jours et c’est les vacances, l’école est finie. À peine le sac posé, nous sommes appelés au champ pour relever les gerbes, et paf ! Il fait très chaud et nous sommes revenus sous le soleil de midi…je me mets à saigner du nez, on me dit de m’asseoir, de lever le bras opposé à la narine qui coule, rien n’y fait. On me met de l’eau fraîche sur les tempes puis de m’allonger sur le carreau, une clef dans le dos. Le saignement s’arrêtera mais je n’irai pas à la moisson ce jour-là. Dommage car j’aime bien être dehors et participer avec tous à ce travail d’été.
  4. Je me souviens des battages…ce dur labeur sur l’aire de la ferme. 50 hommes qui s’affairent autour de la batteuse, chacun à son poste, pailles, gerbes, grains, machine, tracteur…et aux fourneaux, 4 ou 5 femmes pour préparer le repas…les jeunes qui apportent des boissons frâches aux travailleurs. Puis le repas animé, les histoires, les chants ; c’est la fête, on recueille le fruit de toute une année de travail, d’attente, d’espérance.
  5. Je me souviens des années 60, c’est un peu flou comme repères mais on parlait d’Europe unifiée, sans frontières, c’était un espoir immense pour nous les jeunes. Et dans ce même temps, en 59, un Africain est venu en stage chez Simone et François à « Tout le monde » ; la JAC (Jeunesse Agricole Chrétienne) favorisait cette rencontre. De quel pays venait-il ? Je ne sais plus…Il parlait français, il voulait s’initier à l’agriculture française. Il nous parlait de son pays, de ses coutumes…depuis longtemps je rêvais d’aller en Afrique, d’y vivre. On me conseillait d’entrer dans une structure, une association. J’ai trouvé la structure que j’ai lâchée plus tard car elle ne me correspondait pas et je ne suis jamais partie en Afrique.
  6. Je me souviens de Mai 68, j’avais 30 ans, j’étais à Clichy aux portes de Paris depuis 8 mois, je travaillais dans un établissement privé avec 2-3 personnes, je découvrais un univers différent de notre Anjou, je rencontrais de vrais amis. Je côtoyais les ouvriers de Citroên, de nombreux étrangers qui travaillaient dans ces usines, qui vivaient dans des foyers ou à l’hôtel dans de toutes petites chambres. Je n’ai pas participé aux manifestations mais nous vivions les événements ensemble et je partageais l’immense espoir des ouvriers, le changement de société qui s’amorçait.
  7. Je me souviens du printemps 72…Marie-Claire entre la vie et la mort…et puis Roland qui déboule dans mon existence…et l’été on découvre les Alpes ensemble, les Alpes françaises et les Alpes italiennes, comme c’est différent des bocages vendéens et des ciels d’Anjou !
  8. Je me souviens de ce 19 septembre 1974 à Clichy, 19 heures. Je tiens notre petit Yann dans les bras, quelle joie d’être mère… ! Et je contemple le bonheur de Roland.
  9. Je me souviens de ce 30 décembre 1975. Que m’arrive t-il ? Pourquoi suis-je ainsi ce matin ? Je ne tiens pas debout ! Et Yann est lourd, lourd…mais bien-sûr…c’est le bébé qui frappe à la porte…vite préparons-nous ! La valise, la layette…Téléphonons au papa, aux amis…personne ! Ne paniquons pas, faisons face…Roland doit arriver vers 14 heures…il arrive. La valise est prête, on part à la maternité avec Yann qui a 15 mois. Voici Argenteuil. Yann reste avec nous, accepté par les soignants. Et dans les bras de l’infirmière, il apercevra sa petite sœur qui pointe son nez à 19 heures…quelles joies partagées en famille !
  10. Je me souviens de ce matin du 26 janvier 1982, dans l’aéroport, ce petit homme qui vient chambouler notre vie – aboutissement d’un rêve de jeunesse « donner une famille à un enfant qui en est privé » ; Yul était là venu du bout du monde, ses yeux interrogateurs, un peu inquiets… « Qui sont tous ces gens qui prennent soin de moi ? », il sourit…ne dit rien…même à 3 ans ½ il devait penser qu’on ne comprenait pas. Va t-on s’apprivoiser ? Se comprendre ? Cheminement de part et d’autre…et par les jeux, les sourires, les paroles des enfants, la parole est venue, celle de son pays, celle du nôtre…
  11. Je me souviens de ce 30 juin 1984 où nous sommes arrivés à Nemours dans une maison…rêve de beaucoup de Français…bien-être du jardin, des enfants qui vont et viennent, de la jolie petite ville, des bois tout proches…du travail de Roland peu loin de chez nous. Finis les longs trajets de train et les trop longues journées provoquées par ces déplacements… !
  12. Je me souviens des années 92, 93, 96…la fierté des uns et des autres…Obtenir le Bac…partir vers d’autres horizons, vers un avenir encore incertain. Que sera demain, où vont-ils s’épanouir ?

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La montre brisée

C’est un souvenir d’enfance. Maman m’a prêté sa montre, un fin bracelet noir entourant le cadran, rond ou carré, à aiguilles ou à chiffres, les détails se troublent dans ma mémoire mais je me souviens avec acuité du sentiment de responsabilité qui m’envahissait en sentant cet objet dans ma main. Je pense que c’était la première fois que maman me prêtait sa montre, je commençais à peine à lire l’heure et elle avait dû me dire d’y faire bien attention. J’étais avec mes frères et nous étions descendus jouer dans le parc en bas de l’immeuble avec les copains. Je devais avoir six ou sept ans à peine. Grâce à la montre, nous saurions quand nous devions rentrer à la maison.

Nous jouons et sans cesse je pense à la montre, à cette marque de confiance que maman a déposé en moi en me la prêtant – avais-je insisté pour l’avoir ou pensait-elle que je serais plus prudente que mon frère aîné pour ne pas la perdre ?

Nous jouons, de ces jeux qui exaltent et fatiguent à la fois, et qui nous plongent dans ces humeurs enfantines parfois troubles, en demi-teintes, lorsqu’on sent le pouvoir des autres sur soi, les fils s’entremêler autour de nous dans ce tissu confus de paroles, de rires, de moqueries et de gestes brusques des compagnons de jeux. Dans cette façon particulière de l’enfance d’être soi, un morceau vivant du présent et d’un temps arrêté, une forteresse de sable qui peut s’écrouler à tout moment. Lors d’un de ces moments de confusion, l’ennui gagnant du terrain au moment où une partie languit ou la dispersion se fait sentir, je me revois soutenir la montre, la soupeser et la lever vers le ciel. Un de mes frères est près de moi mais je sais qu’il ne me retiendra pas. Je me revois regarder l’herbe à mes pieds et les fins gravillons. Je sens encore cette sensation de curiosité et de danger qui m’absorbe entièrement lorsque je me demande si la montre se briserait si je la laissais tomber. La chaleur monte à mes tempes, je sens l’objet fragile dans ma main, la voix douce de maman me disant d’y faire attention, et malgré ce sentiment aigu de danger imminent, je ressens un besoin irréfrénable de savoir. Si j’ai raison ou tort. Si on peut me faire confiance ou non.

Je sais que ce que je nommerai des années plus tard « mon expérience intime de la gravité » n’est pas un simple désir naïf de confronter mon hypothèse à la réalité mais un étourdissement de la conscience visant à mesurer la fragilité des choses, la responsabilité de nos actes à travers l’angle de leurs conséquences irréversibles. Je sais déjà toute la honte qui m’envahira et pourtant, une partie de moi veut encore croire au miracle, au fait qu’il ne se passera rien.

Je laisse alors tomber la montre. Une seule fois.

Et la montre se brisa.

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Sur la route, sans Kerouac.

Il y a tous ces kilomètres que l´on fait, tous ces kilomètres de pensées où l´on se perd en soi et en l´autre, aux détours de la vie, et puis tous ces kilomètres de pensées moins ancrées dans le réel où, peu à peu, au fil de la route, s´élabore une trame, s´étoffent des personnages, se cisèlent les phrases, si sonores et mélodiques quand elles sont chuchotées ainsi à l´esprit et que l´on sait destinées à l´oubli car on ne les notera pas, on ne se souviendra pas de leur rythme, des mots qui les composent au moment de les écrire.

Il y a tout ce temps entre les plis du présent qui file, se déroule comme la route qui se dérobe, les paysages autour de soi qui s´évanouissent au fur et à mesure que l´on avance puis renaissent, différents, et meurent encore et les velléités d´écriture avec.

Il y a pourtant cette fièvre en soi, cette brûlure dans les doigts, le désir de saisir toutes ces phrases du vent et de la route pour les tisser serrées dans les mailles de l´encre et les empêcher de nous échapper encore.

Fascinée par l´équilibre et la concentration qu´impose la conduite, ce fil tendu où la souplesse et l´habileté s´épousent, je me laisse envahir, peu à peu, par les phrases et je les taille comme des pierres, influencée par l´inspiration de la musique qui envahit l’habitacle de ferraille. La route m’absorbe. Cette route que si souvent j’ai fui, donne la cadence parfaite à mon esprit encombré d’idées, de pensées, d’histoires. Il faut, bien-sûr, des itinéraires fluides pour chercher loin en soi les raisons intimes, les racines souterraines de sensations et sentiments qui nous habitent, que la fréquentation des autres et de leurs propres histoires fait naître en soi, terreau superbe pour travailler la déclinaison infinie de l’âme humaine. Et comprendre, peu à peu, kilomètre après kilomètre, ce qui nous heurte, ce qui nous touche, ce qui nous déroute.

Pendant ces rares interstices de solitude, fouiller profond au fin fond des sentiments et des contradictions de l’homme prend le goût d´une drogue thérapeutique. On attend alors le prochain voyage, la prochaine dose de kilomètres. Et c’est ainsi que peu à peu, la compagnie de ces pensées et celle d’êtres fictifs habillés puis déshabillés par les caprices de notre imaginaire deviennent nos uniques et âpres désirs d’intimité.

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Labyrinthes magiques (2) : El Garrell et ses tours-cabanes à Argelaguer (Catalogne-Garrotxa)

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Je ne sais jamais comment appeler « El Garrell ». Josep Pujiula i Vila – formel – « El Tarzan » – l’éternel enfant en lui, « l’homme des cabanes d’Argelaguer » – un brin sauvage aussi. De fait, je n’aurais plus l’occasion de m’adresser à lui – et donc pas de problème pour choisir une façon de l’interpeler – puisque l’homme a quitté ce monde l’année dernière le 02 juin 2016. Encore un rendez-vous manqué…

Très probablement cependant, j’aurais préféré un timide et neutre « Bon dia senyor » à un « Hola Tarzan ! », « Salut Jo ! », « Que hay de nuevo Garrellito ? » ou « Tot bé, home de les cabanyes ? ». Je pense que certains artistes « marginaux » expérimentent comme les voyageurs solitaires en terre étrangère cette même sensation singulière dont parle Nicolas Bouvier dans L’usage du monde : tandis que pour eux les autres sont de parfaits inconnus, eux ne sont déjà plus des étrangers pour les autres, leur notoriété a couru de bouche à oreille. Si bien que penser que j’hésite entre plusieurs noms ou pseudonymes pour parler de lui (et évidemment non m’adresser à lui) alors que je ne l’ai jamais rencontré ni vu en chair et en os, montre à quel point cet homme était devenu une légende de son vivant même.

Argelaguer-personnageJ’avais entendu parler de lui lorsque je faisais mon périple dans les écoles catalanes pour présenter mon « parcours insolite en France » – où figuraient entre autres le Palais idéal du facteur Cheval, les rochers sculptés de l’abbé Fourré, la maison Picassiette, la grotte-chapelle de Jean-Michel Chesné, la Bohème de Lucien Favreau… À la fin, lorsque je demandais aux étudiants s’ils avaient connaissance de sites de ce genre en Espagne, quelques-uns m’avaient parlé des « labyrinthes et cabanes d’Argelaguer ». Peu y étaient allés – voire aucun – mais il leur semblait que cela correspondait bien aux caractéristiques « brutes » et « singulières » dont je venais de leur parler et qui les laissaient souvent pantois. Mes amis Eli et Sergi m’avaient aussi raconté s’y être arrêtés un soir de retour d’un séjour dans la Garrotxa car les tours et cabanes se voyaient de la route et les avaient impressionnés mais la nuit tombait et ne leur avait pas permis d’explorer en profondeur le site. Ils en avaient été cependant suffisamment marqués.

Puis, fin juin 2014, dès que j’ai su que le festival de cinéma pyrénéen Picurt projetait un documentaire dédié à l’artiste (« Sobre la marxa » de Jordi Morató), je m’y suis précipitée. Le cinéaste, ayant notamment récupéré le précieux matériel d’un jeune garçon de 14 ans qui avait été ami et compagnon de jeux de Garrell durant son époque la plus « Tarzan », s’intéressait beaucoup à la force vitale de cet homme apprivoisant la nature et à son propre génie indomptable. Il insistait aussi sur le cycle éternel de la vie et de la mort à travers l’eau et le feu : ces sources que « l’homme des cabanes » cherchait puis creusait pour en faire des cascades et bassins sauvages et ce feu dévorant ses œuvres lorsque les autorités lui sommaient de les déconstruire à cause du danger qu’elles pouvaient représenter sur la route toute proche. Dans le film, on le voyait affublé d’un pagne Tarzan, pêchant à mains nus, escaladant des parois raides ou sautant dans des trous d’eau en criant, simulant une bagarre dans la boue, des courses-poursuites dans ce bois catalan ressemblant soudain à une jungle tropicale. Et puis on le voyait construire, détruire, reconstruire, redétruire, reconstruire…avec ce besoin viscéral d’être dans le bois de son enfance et de faire ce qu’il faisait, une « œuvre insconsciente », reconnue depuis comme l’une des plus impressionnantes de l’art brut. J’étais restée bouche-bée devant ce personnage hors du commun, inclassable, opiniâtre et génial. Car si j’avais eu vent de ses constructions, je n’avais aucune idée de sa personnalité : elle s’avérait juste époustouflante, déroutante…fascinante.                                    labyrinthe-2

Ce ne fut pourtant que quelques mois après, en février 2015, que je pris enfin la route vers la Garrotxa à la faveur d´’un week-end prolongé pour le carnaval: à ce moment-là, non seulement j’étais encore incapable d’opter pour un nom pour parler d’en Garrell-Tarzan-homme des cabanes-Josep mais je ne parvenais pas non plus à nommer le village de ces cabanes-labyrinthes : Argelaguer. Il m’avait donc été assez compliqué d’exposer mon projet à mon ami Suso qui, quelques jours avant, m’implorait de l’emmener où que ce soit, du moment que l’échappée lui permette d’oublier le week-end à Paris qu’il avait projeté de faire avec son copain pour la Saint-Valentin et auquel il venait de renoncer, tant leur histoire était devenue plus tortueuse qu’un labyrinthe d’en Garrell ; ironie du sort, mon compagnon se trouvait justement à Paris à ce moment-là pour son travail mais ni la ville de l’amour ni la Saint-Valentin ne m’auraient quant à moi détourné de mon projet de voir un nouveau site d’art brut. De fait, nous n’avions jamais accordé aucun crédit aux fêtes commerciales supposées célébrer « l’amour » et nous ne fantasmions pas non plus sur Paris qui représentait avant tout un lieu de travail pour lui et un lieu de passage pour moi lorsque j’allais voir mes parents et frères ; je faisais toujours une halte en coup de vent dans la capitale pour y retrouver quelques amis chers. Un rituel « inconscient » consistait d’ailleurs à nous rejoindre, avec mon ami Jean-Michel, à La Halle Saint-Pierre (sanctuaire des arts singuliers) pour y voir la dernière expo. Le bois d’Argelaguer promettait d’être nettement plus sauvage que notre musée préféré au milieu des marchands de tissus, de fripes et à quelques centaines de mètres du Sacré Coeur.

Et le cœur de Suso, blessé par cette séparation douloureuse, allait se recomposer peu à peu au contact de sa filleule – ma fille – et de cette nature domptée par un génie. Le vendredi soir, nous étions ainsi allées le cueillir à la gare de Ripoll pour finir la route avec lui jusqu’à Argelaguer. Les virages du col de Merolla avaient eu raison de ma fatigue et de mes douleurs lancinantes au cou mais la compagnie de Suso représente toujours un antidote à tous les maux de la terre et la dernière partie du trajet se termina dans les fous rires provoqués par la cocasserie de nos échanges avec nos hôtes qui, au lieu de nous fournir des données « normales » – adresse, orientation – nous envoyaient des codes compliqués de géolocalisation de leur maison. Non sans mal, nous avions quand-même fini par trouver et étions arrivés fourbus mais heureux à bon port.

Avant d’aller dormir, Suso, à qui j’avais confié mes problèmes accrus de douleurs aux cervicales, me proposa un massage sacro-cranéal. Il plaça une main en bas de mon dos – sur le « sacro » – et une autre sur le haut de ma nuque – « craneo » – et resta immobile et silencieux plusieurs minutes. Il « sentait ». Et je sentais qu’il percevait ce qui m’inquiètait et m’échappait depuis quelques mois déjà : que la fatigue tendait et figeait tout mon corps devenu comme un bloc de pierre comprimé autour de la douleur. Ses mains captaient ce que le regard ne pouvait percevoir : contractures, tensions musculaires et ossature fragilisée. Peu de temps avant, tout cela avait été diagnostiqué par radio et TAC et j’avais commencé des séances de physiothérapie prescrite par l’hôpital. Mais j’étais encore loin de la conscience qui me mènerait vers un changement profond afin d’écouter plus attentivement les signaux émis par ces douleurs. Les deux mains de Suso localisaient sensiblement tous ces court-circuits en moi et les soulagaient un peu. En fait, sa présence même, comme toujours, me changeait les idées et m´apaisait. Suso-thérapeute, Suso-ami et confident, Suso-guérisseur…Il fit aussi son drôle de massage immobile à Solenn, dont le corps souple de l’enfance – loin des affres du temps – laisse circuler les fluides sans obstacle. Puis nous tombâmes, les trois, dans un sommeil profond.

Suso-Solenn-ArgelaguerLe lendemain matin, nous nous sommes rendus sur le lieu tant convoité, à quelques kilomètres seulement de notre gîte. Nous n’y avons pas croisé Josep Piujula qui, dit-on, vient parfois dans « son » bois le matin. Il est peut-être trop tard, c´est samedi…Il y a l’ambivalence, lorsque l’on découvre un site pour la première fois, du privilège ou non d’y être introduit par celui qui l’a façonné. Je suis toujours partagée entre l’envie de connaître la personne et le besoin d’apprivoiser le lieu dans une certaine solitude. C’est peut-être aussi parce que je suis plus habituée à voir les sites d’artistes défunts. Là, nous avons tout à loisir d’aller observer tous les recoins, de rester contemplatifs et silencieux plusieurs minutes devant un détail, de laisser vagabonder notre imagination en jouant des perspectives dans l’entrelacs d’acacias et tiges tressées, voire de secouer une structure pour voir si elle est solide. Car c’est la première chose qui nous saute aux yeux: une première « tour » et des « tunnels » de labyrinthes, son empreinte la plus palpable et reconnaissable. Des architectes de partout sont venus observer ces vertigineuses constructions dont la solidité défie les lois de la gravité. Elles s’élancent vers le ciel, fantasques et anarchiques, feintant la fragilité mais ne pliant pas sous le vent. Seul El Garrell décide de leur sort : me reviennent en mémoire les images du film, le montrant en train de tout détruire, de rage une première fois à cause de voyous ayant détérioré certaines constructions mais surtout ayant fait du mal aux animaux que l’artiste avait amenés ici. Il en avait été profondément blessé. Puis une seconde fois, contraint par les autorités, car les cabanes avaient été jugées dangereuses pour la route menant à Olot, construite postérieurement juste à côté du bois. On le voyait arrachant brutalement des pans entiers de ses constructions avec la même fureur que celle qui l’anime lorsqu’il creuse un trou pour faire jaillir une source. Puis il jetait tout au feu, déterminé, simulant une forme d’indifférence face à la disparition complète et funeste d’une œuvre de plusieurs années. Ce qui frappe chez cet homme, c’est une forme de rage, un élan inaltérable, tour à tour bâtisseur puis destructeur. Cela s’accompagnait d’un flot de paroles, à peine articulées, avec un accent marqué de l’Empordà que j’avais du mal à suivre.

Était-il bourru à la première approche ? Je me le demande mais je ne crois pas. Malicieux oui…il disait s’amuser en voyant les visiteurs s’engouffrer entre les branches et ne plus savoir comment ressortir. Il était joueur surtout, et c’est ce que le documentaire montrait ; l’enfant en lui qui continuait à vibrer au contact de ce bois. Comme toujours, je suis éblouie par la persévérance, la constance, l’opiniâtreté de l’artiste dans son œuvre, parfois éphémère, parfois durable. Car lorsque les tours ont été mises à terre, à plusieurs reprises, El Garrell attendait, sans-doute frustré et fâché au départ, boudeur durant un temps…puis il reprenait et c’était le même mouvement impétueux qui le saisissait et les tours reprenaient peu à peu de l’altitude…Mais suite à une des ultimes destructions imposées par les arrêtés municipaux, il s’était mis à creuser la pierre et la verticalité avait fait place à l’horizontalité, ouvrant des saillies dans la roche et dessinant des passages secrets, des cavités occultes menant chaque fois plus loin vers l’obscurité, la matrice. Je me souviens de ma fascination grandissante lorsque, dans le film de Morató, nous suivons le réalisateur, caméra à l´épaule, s’engouffrer dans la roche : jusqu’où El Garrell était-il capable d’aller ? N’ayant plus de droit légal sur les arbres, il apprivoisait la pierre, la faisait sienne, la pénétrait.

Devant cette paroi rocheuse où nous sommes arrivés Suso, Solenn et moi à ce moment-là, plusieurs inscriptions nous arrêtent : « Garrell El Tosut » (Garrell le têtu) gravé ainsi dans la pierre, avec un « s » manquant. Plusieurs erreurs orthographiques se glissent dans les panneaux qui relatent l’histoire avec plein d’humour, rappelant le manège de Petit Pierre : personnes humbles n’ayant jamais été très longtemps à l’école mais assidus apprentis buissonniers. L’obsession des labyrinthes et du bois tressé est présente jusque dans la grotte où des structures similaires à celles de l’extérieur ont été façonnées à l’intérieur de la roche, en y épousant les contours. En sortant, une tête de sanglier empaillé est collé au corps- « malle aux souvenirs ». L´histoire de son village sauvage avec cabanes et animaux, toujours menacé par « l’animal à 2 pattes » qui s’y aventure et le détruit…Une cuve à vin verticalement posée sur laquelle on lit « Ici repose l’artiste ». Sous une autre arche de branches et juste derrière une sorte de petite boîte aux lettres où la fente dessine une croix chrétienne, une autre inscription dit – de façon cette fois peu orthodoxe: « Ici sont enterrées mes fantaisies et mes illusions, mais pas mes couilles, que seule la mort peut enterrer ». Il signe « Musée ou cimetière de l’homme des cabanes » ; puis dessous « Après avoir bien profité de faire des « choses » comme hobby, je me sens rémunéré par le fait que celles-ci aient été diffusées à la télévision et rapportées dans des journaux et revues. (quoique mon histoire, en partie, soit dans ce trou) ». Dans cet antre, l’artiste absent nous parle. La reconnaissance publique lui faisait du bien, le consolait des malotrus qui vandalisaient souvent son site ; la « cabanya d’en Garrell » non loin de là est ainsi surnommée « le musée des photocopies » – Il y accumule articles, photos en couleur, plans de ses constructions. Il y a aussi là où nous sommes, près de « la grotte », un petit livre d’or où les visiteurs peuvent lui laisser un mot. Suso écrit quelque chose et Solenn fait un petit dessin. La petite boîte aux lettres fendue doit être prévue pour les dons.

Font del GarrellNous nous dirigeons ensuite vers un endroit un peu en retrait où l’artiste a creusé des fontaines et petits bassins et aménagé des bords en pierre, et dressé autour des personnages de bric et de broc avec des matériaux de récupération. Ici, mon esprit convoque plusieurs artistes bruts comme l’éclusier Joël Barthes. Nous grimpons les marches sur le sentier de gauche, explorons le haut (celui qui est le plus près de la route, avec des anneaux superposés qui jouent avec la perspective) puis contournons par l’autre côté. Nous nous asseyons un moment pour écouter le bruit de l’eau qui dégringole en cascade suave entre les bassins. Le soleil filtre entre les arbres et fait miroiter la surface de l’eau qui étincelle en reflets brillants morcelés. Suso médite, j’écoute et contemple, Solenn paresse. Une cabane est perchée derrière en équilibre précaire, les sculptures pointent vers le ciel de façon bancale et mystérieuse et pourtant tout est harmonieux. Sensation zen comme dans un jardin japonais, bizarrement provoquée par un joyeux bordel. Plusieurs inscriptions nous rappellent cette fois que le lieu n’est pas protégé, que l’artiste n’est responsable de rien en cas d’accident et que l’accès, de fait, n’est pas autorisé. Chat échaudé…Pujiula se défend de toute accusation potentielle de visiteurs trop téméraires et prenant des risques. Je sais que pour cette partie « La font del Garrell » (=  « La fontaine de Garrell »), l’artiste a été aidé par un jeune du village ayant un léger handicap mental. Le documentaire le mentionnait en faisant emphase de la rareté de ce geste de Garrell qui avait jusqu´à présent toujours agi et construit seul. Mais cet invidu – en marge lui aussi, par cet handicap – avait dû le toucher ; façonner les abords de ces fontaines avec lui était une manière de refaçonner aussi son caractère, d’accepter l’altérité et la différence sur son territoire, de jouer, encore une fois, avec les codes et la normalité. Un retour vers ses folies tarzanniennes avec ce jeune ami de 14 ans de l’époque.

Qui est cet homme, quelle lueur de génie et de folie passe par un esprit taillé dans ce bois-là ? Quel feu anime ces personnes qui, au lieu de se poser devant un téléviseur et de laisser couler les jours sans faire de remous, sont mus par cette force tellurique et créatrice, inclassable et sublime ? Je me souviens que dans le reportage, le réalisateur interrogeait aussi sa femme, une petite bonne femme au tablier bariolé, gentille et tout ce qu’il y a de plus normale, filmée dans un intérieur un peu vieillot et ringard (bibelos, nappes en dentelle, bois sombre laqué et vagues tableaux de scènes paysannes ou florales au mur) qui, loin d’admirer les constructions folles de son mari, s’en plaignait plutôt. « Oh si vous saviez mon bon Monsieur, ça aurait été ben plus simple qu’il travaille comme tout le monde et passe ses dimanches à la maison ou à la pêche, tout le temps fouré dans son bois, quelle obsession ! ». Le décalage était drôlesque. Lui-même était, comme bien des artistes singuliers qui deviennent de fait artistes par le regard des autres mais ne se seraient jamais vraiment posé cette étiquette, un petit bout d’homme trapu, au jean trop large (ou pagne Tarzan moulant!), chemise à carreaux salie par quelques travaux, lunettes carrées et touffe de cheveux blancs mal peignée et passant inaperçu dans n’importe quelle rue de village (enfin, le pagne à part évidemment). Quand la spécialiste américaine d’art brut Jo Farb Hernández l’avait découvert par hasard et proclamé l’endroit comme l’un des 10 sites d’art brut les plus spectaculaires et impressionnants du monde, l’homme s’était montré satisfait – enfin quelqu’un qui reconnaissait la valeur de ses jeux et tressages d’acacia sans lui demander de tout démonter- mais n’avait pas pris pour autant la grosse tête et il avait continué à tresser, tailler, creuser…

Cependant le jour où nous y sommes allés, nous n’avions pas trouvé l’homme à l’oeuvre ; il était peut-être allé manger, tout simplement. Nous n’aurons pas rencontré Tarzan. Et nous n’aurons pas entendu non plus le son de sa voix ni dû tendre l’oreille pour déchiffrer son drôle d’accent ou son débit rapide et peu articulé.

Nulle autre rencontre n’est désormais envisageable. Une Saint-Valentin manquée en quelque sorte, quoique le moment passé dans ce bois nous ait largement comblé. El Garrell s’est éteint, je ne sais pas si son corps repose dans un endroit d’Argelaguer ou si ses cendres ont été parsemées entre ses labyrinthes, fontaines et grottes. Je me demande bien où ses couilles sont enterrées. Mais je me console en me disant qu’il en avait tellement, de couilles, qu’il nous laisse en héritage un lieu hors du commun, baroque, inédit, un temple de singularité et de génie qui époustouflera encore plusieurs égarés du bord des routes. Si on le sauve.

Pour accéder à l’album, cliquez ici ou sur cette dernière image.

labyrinthe

Et la bande annonce du film Sobre la marxa

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Inventaire parental

Cela fait deux ans aujourd’hui que mes parents ont quitté ce monde, de façon brutale, inattendue, incohérente. Violemment, eux qui étaient pacifistes et bienveillants. Ensemble, comme deux héros romantiques.

Je n’ai pas envie, pour ce funeste anniversaire, de donner l’impression de m’apitoyer sur ce sort, ni de donner en pâture des larmes ou de peser dans le souvenir des autres, libres de trouver ce jour superbe. De fait, ce jour était superbe, pour eux aussi, avant que.

Il m’arrive de penser, parfois, que ce territoire mystérieux où ils se trouvent à présent – ou plutôt cet état, celui de la mort – est finalement peut-être le plus doux, le plus confortable, le plus serein de tous. Sans entrave, sans peine, sans peur. Et je ne sais jamais si cette pensée est le signe d’une certaine sagesse ou le symptôme d’une dépression profonde et silencieuse.

En hommage à leur mémoire, j’ai eu envie d’écrire cet inventaire parental, en m’inspirant de celui de Frédéric Beigbeder dans son « Roman français ». Une façon de réfléchir à l’héritage personnel qu’ils m’ont légué, aux jeux de miroirs et à tout ce qui les rend éternellement vivants.

Ce qui me vient de ma mère : 

– Observer et écouter les oiseaux.

– Le pacifisme.

– Ne pas se maquiller, ne pas être coquette.

– Les gâteaux faits maison.

– Aimer marcher dans la nature, en particulier en forêt.

– Préférer écouter que parler.

– Rester calme en toutes circonstances.

– Donner son sang, quitte à s’évanouir.

– Ne pas montrer ses sentiments.

– Aimer toucher la terre, la gratter.

– Dire « un chouïa », « c’est balot », « Y’a du monde dans Landerneau » ou « biquette ».

– Ne pas juger les autres.

– Les tisanes le soir.

– La patience.

– Faire passer les autres avant soi-même.

– Faire parfois semblant d’écouter alors qu’on vaque à ses pensées ou rêveries.

– L’indifférence envers les ragots.

– La bienveillance.

– Le goût des lettres manuscrites.

– Confondre certaines couleurs et dire « yeux noisettes pas mûres » au lieu de « marron-vert ».

– Savoir s’occuper et apprécier une forme de solitude.

– Aimer les autres tels qu’ils sont.

– Observer les arbres et les fleurs, remarquer leur floraison.

– Savoir créer des liens et être une amie fidèle.

– N’aimer ni la foule ni le bruit.

– Préférer une infusion de thym, miel et citron plutôt que n’importe quel médicament.

– Les pique-niques dans un pré ou sur le bord de la route, en vacances.

–  Aimer faire plaisir.

– Le besoin et le goût de lire.

 

Ce qui me vient de mon père :

– Le goût et le besoin de voyager.

– L’amour des mots, des proverbes et expressions imagées.

– L’intransigeance.

– Aimer rire et se rappeler des anecdotes cocasses.

– La loyauté.

– Passer du coq à l’âne et perdre le fil quand on raconte quelque chose.

– L’esprit critique et une forme de lucidité, parfois sombre.

– La susceptibilité et la tendance à bouder au lieu de parler.

– La gourmandise pour le chocolat et les fruits secs.

– L’altruisme, se sentir plus utile aux autres qu’à soi-même.

– La tête encombrée de trop de pensées.

– Soupirer, quand quelque chose nous irrite ou nous accable.

– Le fromage blanc à la crème de marron.

– Aimer les conversations à l’infini et le débat. Avoir l’esprit de contradiction.

– Ne pas aimer les vantards ou les gens qui se la racontent.

– Les bivouacs et les feux de cheminée.

– Avoir tendance à écouter en boucle les musiques que l’on aime.

– La pudeur des sentiments.

– Le menton en galoche.

– La bonne humeur et l’humour, en général, quand ça va bien.

– L’impression de vide et de la vanité de toute chose, quand ça va mal.

– Avoir le mal de mer et pas vraiment le pied marin.

– Dire « ma fillette », « À toute allure » pour « À tout à l’heure », « enfin bref ».

– Les galettes bretonnes au sarrasin.

– Le sens de la répartie.

– Aimer taquiner – et être taquiné.

– Ne pas supporter de voir un talent gâché.

– Le caractère têtu.

– Être quelqu’un sur qui on peut compter.

– Remplir la maison d’amis, aimer en être entouré et les faire se rencontrer.

– Être indifférent aux commérages mais adorer écouter des récits de vie.

– La résistance physique et le goût de l’effort.

– Aimer transmettre.

– Le goût de la montagne.

– La curiosité de l’autre et des cultures étrangères.

– Osciller entre prudence et imprudence.

– Savoir garder des secrets mais mesurer parfois leur poids.

– Le papier d’Arménie.

– L’amour profond et durable.

– Le goût et le besoin d’écrire.

 

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Haïkus pour le printemps

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Ombre de l’arbre

Sur l’âme qui dérive chaque

Jour de lente pleine lune

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Je ne te dirai pas

Que ton souvenir résonne

en écho, en vain

Le grillon exhale

Des parfums d’été précoce

Dans la nuit opale

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Telles des poupées russes

Les années nous engloutissent

Vers le minimum

antic-montres-watches

Nous avions si hâte

D’attendre les lendemains

De cette montre brisée

Las, je t’attendais

Sous un joyeux saule-pleureur

Qui fit la grimace

Amandier en fleurs

Amandiers en fleurs

Bruisse l’ombre sous les pas

Trêve de nos coeurs

Quelques autres, des heures

durant glanent dans vos champs

leur pitance amère

La clef est tombée

De leur pays dévasté

Refuges amputés

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Clair-obscur, Vie, Mort,

C’est l’heure des séparations

Malgré les bourgeons

Copia de DSCF0663

 

 

Paroles dans la nuit

meurent peu à peu sans écho

Secrets bien scellés

L’enfant endormi

contre le sein de sa mère

Berceuse éternelle

Sous les paupières closes

Des images telles des miroirs

Cloîtres interdits

Dans le soir tombant

Les feuilles volent au vent

Nos coeurs en tourment

Un instant fugace

J’ai cru que tout s’ouvrirait

Mais ce coup de vent !

oiseau]

Mouvement de branches

L’oiseau que tu aimais tant

Vibrante absence

Entre les roches claires

L’eau ricoche d’allégresse

De voir ton reflet

merle-cerise

Le merle mutin

guette le cerisier de loin

Appâts de festin

Gargouilles en instance

de divorce à l’amiable

confessent être des pitres

Photos Fuji 086

Chasse, ô, souvenirs,

Là où tranche, lasse, la tristesse

Le vent tresse les mois

Brises qui scintillent

dans la candeur de l’aube

Appel des chemins

Que languisse l’attente

De sentir ce lent soupir

Juste après l’étreinte

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S’emmêlent les corps

Comme des racines sous la terre

Invisibles liaisons

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Patiente colombe

Qui ne juge l’ignoble humain

Quand viendra la paix ?

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