Hongrie – Les Bains : Heviz, bains naturels au sud du Balaton

D’Héviz, nul besoin de parler du bassin extérieur accueilli par une sculpture en X, peuplé de nénuphars, de fibres aquatiques et de vapeurs flottant à la surface, nul besoin non plus d’insister sur la fréquentation fortement curiste ou germanophone du lieu.

A Héviz, l’insolite, le surréaliste se niche dans les caves aqueuses, dans des bassins souterrains où une faune de chairs lamentantes et de membres coupés tourne autour d’elle même. S’abreuve de liquide, d’obscurs couloirs fermés par des parois de bois ou des tuyaux d’acier. Une carpe passe mollement en se soutenant à sa bouée au plastique éclatant. Croise un brochet aux yeux vitreux et au cou noyé de bourrelets. Dépasse un silure qui étouffe sous son anneau de sauvetage jaune citron. Contre le bois, un crapaud se colle à sa reinette, absorbe ses lèvres dans des baisers gluants pénétrés par l’atmosphère liquéfiante.

Etrange bassin intérieur que celui ci où l’on se meut sous les tuyaux noirs ou gris, parfois colorés, qui serpentent sur les plafonds du sous sol. Ambiance de métro aquatique, de parking inondé, d’entrailles abreuvées. On pourrait continuer à énumérer tous les lieux insolites que cette mare nous inspire. « Suivez le tuyau rouge pour rejoindre le rayon
pisciculture » (une librairie impossible au Polygone de Montpellier). « Ne vous attardez pas sous les lianes électriques qui s’enchevêtrent au dessus du vide pour former d’inexplicables nœuds contre les parois d’immeubles délabrés » (rues de Macao). Usines abandonnées, squatts improvisés (banlieue parisienne). Chassons les souvenirs pour imaginer la suite…On pourrait installer là la plus underground des discothèques. Loin du charme sulfureux des Bains Rudàs qui se transforment chaque fin de mois en piste de danse, les néons s’accrocheraient là aux tuyaux, rendant les recoins plus inquiétants encore, modulant les profondeurs étourdissantes de l’eau. Des danseurs bedonnants en bouée, valsant, tournant, manquant de se noyer. Est ce vraiment bon pour les rhumatismes ?

A ce moment là, la chaise en fer fatigué suspendue au dessus du bassin le plus « aéré » descend lentement, la poulie manipulée par un moustachu en blouse blanche. Elle vient pêcher un rescapé de guerre aux deux jambes sectionnées pour le tracter jusqu’à son fauteuil. Les lueurs nébuleuses de la discothèque s’évaporent sous la lumière crue de la réalité soudainement révélée : l’eau sombre dissimule et transforme ce qu’on ne saurait voir. L’émotion passée, on ose cependant se dire qu’ici plus qu’ailleurs, ce vieil handicapé pourrait participer à la danse.

Un gougeon passe encore, suivi de l’esturgeon. Pour me distraire, je cherche du regard le poisson chat ou, mieux, l’omble chevalier, le noble.

Illusion, fantaisie, foutaise. Je suis l’intruse. Dans ce bassin intérieur inquiétant, ni danses ni livres ni lumières. Ni même le spectacle d’un immense aquarium. Seuls de pauvres humains venus réconforter douleurs et vieillesse au creux d’un bain aux allures d’hôpital, étrange ventre maternel supposé soulager des corps lassés. Les imbiber jusqu’à les replonger dans la mémoire des origines. Atteindre un temps impossible à rattraper, temps qui pour moi, encore une fois en ce jour ordinaire, n’était qu’une proie capturée par les crocs de l’égarement.

Je quitte Héviz vaseuse et divaguante, je quitte mon monde fardé, déboussolant, l’esprit toujours plongé dans les eaux troubles d’un imaginaire déroutant, celui qui peu à peu me noie.

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