Hongrie – Les bains : Lukacs fürdök

Lueurs bleutées sur la voûte décrépie où mon regard se promène, parcourant les détails de la beauté baroque du lieu. Le corps plongé dans l’eau tiède commence à s’imprégner du confort aqueux qui l’enveloppe et se détache peu à peu de l’esprit resté curieusement curieux. Un homme a choisi un angle du bassin pour étendre ses bras et commence une étrange gymnastique. Il est le seul à s’agiter aussi vigoureusement tandis que tous les autres, gagnés par les vapeurs du soufre et la nonchalance de l’après-midi, se délassent en cultivant une délicieuse paresse. Lorsque mes yeux quittent la voûte et les émaux bleus et blancs, ils croisent de façon régulière ceux d’un homme en face de moi. Les cheveux châtains en arrière et un regard franc, des lignes bien dessinées et une fluide limpidité éclairant son visage le dotent d’une certaine beauté. Il fait basculer sa tête d’un côté puis de l’autre et je devine qu’il est en train de faire quasiment les mêmes mouvements que moi sous l’eau, délier ses jambes, faire rouler ses chevilles, balancer la taille très doucement, au rythme de l’eau. J’embrasse du regard le bassin : des femmes d’un certain âge discutent à côté de moi, bonnets choucroute sur la tête, un homme assez gras s’oublie sous le jet d’eau qui fait rouler ses poignées d’amour, sur les marches un peu plus loin une femme solariumisée s’est blottie au creux des bras tatoués de son compagnon. Le temps suspendu au dessus des échos de quelques voix, les gens confient à la brume l’insouciance de leurs rêves, se laissent pénétrer par la sensualité anesthésiante de l’eau…

Nos regards se retrouvent encore une fois avec l’homme. J’essaie de deviner son âge (plutôt 30 ou 40 ?) puis je me mets à imaginer son corps que l’eau dérobe à ma vue. Je sais qu’au même instant, il joue au même jeu de son côté. Aujourd’hui cependant, ma rêverie ne s’égare pas sur les traces de la psychologie ou du profil de la vie – femme et enfants, profession ? – de l’inconnu que la quiétude du moment me laisse apprivoiser. Je me concentre exclusivement sur sa présence en face de moi et la preuve de sa présence, son corps. Or, je n’ai pour l’instant que son beau visage à contempler et je devrai attendre qu’il quitte le bassin pour vérifier mes hypothèses…Slip de bain rayé noir et blanc, jambes solides, honnête musculature, épaisseur commençant à se confirmer autour de la taille et les épaules un rien tombantes…plutôt 40.

Je reviens à ma voûte et rêve aux scènes qui ont eu lieu dans ces bassins depuis que ces Bains existent. A tous ces hommes et ces femmes jeunes ou vieux qui ont livré leurs corps à la plénitude des eaux tandis que parmi les vapeurs tendres leurs âmes ont vagabondé autour des autres consciences, des autres corps. La paresse flirte ici avec les fantaisies de l’imaginaire. Je traverse le bassin en glissant sous le regard de vieilles personnes plongées dans leurs pensées intimes. Je sors tranquillement, sachant que derrière moi d’autres vérifient aussi leurs hypothèses ; en passant devant les douches, un homme me fait un clin d’œil, je ne sourcille pas et m’éclipse entre de larges colonnes pour atteindre le bassin le plus chaud dont la rotondité est une promesse d’oubli. Mon quadragénaire est là et prend sa revanche sur mon corps de son beau regard paisible. Peu à peu l’eau lui vole son audace, cheville genou hanche, la main glisse, le ventre frémit sous la chaleur captivante qui étreint la taille, poitrine épaule cou, je m’assieds sur les marches et ne pense plus à rien, seul le corps tout entier est présent et réceptif à l’instant, buvant avec délice le nectar de l’eau et des vapeurs mêlées. Quand le regard capte de nouveau ce qui l’entoure avec netteté, il se faufile entre les gouttes plus fraîches de la source et retrouve les mêmes yeux qui, cet après midi, ne cessent de s’aimanter. Alors l’esprit amusé soupire et murmure au cœur de l’atmosphère évanescente : « Non, décidément, les hommes hongrois n’ont pas changé ».

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