Nuits cantonaises (1) : la pluie

La pluie chuchote dans la cour. Parle plus fort sur le toit. Joue de concert avec les dés de Majong que les joueurs infatigables brassent toute la nuit. Qui aura raison de l’autre ? L’alcool de riz brûle les gorges déployées, enivrent les dalles de béton qui s’endorment sous l’eau rebondissante. Le chat blanc ne miaule pas ce soir. Il renifle derrière la cage le rat qui découvre la poubelle, sautille de joie devant le festin en ignorant les gouttes froides. Ce qu’ignore aussi la bête insouciante, c’est qu’elle figure en bonne place sur les cartes de restaurants, se vante d’être la spécialité de cette ville ; ici, on dévore tout ce qui a le dos tourné vers le soleil, et il faut croire que le soleil luit jusque dans les égouts. Lorsque repus de nuits généreuses, vient l’heure pour l’animal d’être kidnappé puis englouti dans un estomac original, le chat soupire et se questionne sur son destin hanté par la verticalité de ses barreaux. Ecoute la pluie qui enveloppe la nuit en pensant à la fille rousse du 3ème qui pense à lui. Elle lui murmure des mots lorsqu’elle rentre le soir, qui lui paraissent plus sonores que ceux de son maître. Moins chuintants. Plus lisses sous la pluie brumeuse. Il lui invente une nuit féline peuplée de pas, d’étoiles qui descendent s’abreuver dans les flaques, de rats qui jouent au chat et à la souris. Il la dessine velue et douce, blanche et rousse pour ne pas tout de suite la dépayser et l’emmène dans son royaume, fier d’avoir une cavalière lao way. Elle, elle l’a fait entrer dans son rêve à l’heure où les gouttes sonnent comme des croches de cristal sur les vases en terre sans orgueil. Il est sorti de sa cage pour jouer de l’harmonica sous la lune ; happer de ses moustaches gloutonnes les larmes de son unique spectatrice pour mieux en confier la saveur à sa complice. En le rencontrant, elle lui a touché le nez pour s’assurer qu’il était froid puis elle était repartie vers une fable humaine où l’on parlait une autre langue. Peuplade féerique dégingandée, déglinguant le réel. Pendant ce temps, d’autres rats se précipitent dans les passages obscurs tandis qu’un
couple se chamaille en riant, gourmand de l’obscurité – piège de malice… Se susurrant l’improbable en se croquant un lobe d’oreille, ils ignorent cette autre fille qui pleure et s’effondre sur un banc, assise et prostrée maintenant devant le garçon resté droit, impassible statue qui baisse les yeux vers elle et ne souffle aucun mot. La scène pourrait durer longtemps si la pluie ne décidait de mettre son grain de sel à l’épisode qui s’étire au creux des soupirs. Reprenant de plus belle un rythme sourd et soutenu, elle chasse les
amants dans les recoins d’immeubles gris, devant des porches épiés par un œil las caché sous un képi. Les angles deviennent l’endroit idéal pour s’arrondir comme les tortues des temples qui se chevauchent paresseusement. On entre dans la coquille de l’autre en croyant percer son intimité. Pourtant à cet instant où l’heure épouse tous les destins, seuls le chat et la rousse partagent leur dialogue onirique. Le rat gratte une dernière fois le plastique. Les dés dégringolent encore pour se replacer dans les lignes vertes, rejouant chaque fois le hasard. La pluie bat incessamment la mesure de notre pouls ralenti. Elle soupire sur les contes inachevés en attendant le balayeur matinal ; 5 heures ou peut-être 6, il caresse son corps fluide pour le plaquer dans cet horizontal cours déboussolé. Indocile, la belle martèlera encore un sol résolu à la bercer, s’ennuyant déjà de sa nocturne liberté lorsque le cycliste, en faisant sa tournée, maudira sa présence acharnée en criant aux âmes du quartier : « Mayéééé », «Gaotiang shi gié ! ! ! »[1] ; sans dérailler, il offre au ciel sa voix de basse éraillée, au chat le crissement de ses pneus et à la rousse amusée un rappel quotidien qu’elle transpose dans son dialecte : « Travaillez… ! ! ! ». Des notes joyeuses s’envolent encore de la camionnette blanche et verte récoltant les ordures ménagères pillées par les rats, bouts de vie plastifiés jetés par les fenêtres. Le véhicule fait donc marche arrière, se dit-on aux étages devant un thé frémissant, sinon on ne l’entendrait pas. Sifflements d’hommes, raclements de gorges, plumes dans les branches, un cortège bleu et blanc rejoint l’école tandis que les tout petits trébuchent, fantômes de chair titubant sur le bitume. Poésie chaque jour renouvelée, à l’heure où les gouttes s’agrippent aux boites aux lettres béantes dont les idéogrammes délavés ne refuseront pas la nouveauté…Pluie ou nuit, le silence musical n’aura écorché aucun souvenir, ni même un
seul rêve. Un dernier coup de dés décidera de la position du rat rassasié, du chat mélomane, des amants essoufflés, de la rousse recoiffée, pions à la docilité mystérieuse sur le tapis diurne du hasard. Chaque jour renouvelé.


[1] pinyin très phonétique du cantonais : « Acheter ! » « Vieilles télés ! ». Musique matinale perchée sur vieux vélo rouillé : l’art de chiner.

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