Taxi suspendu

Rue de Hong Kong, retour nocturne…Un taxi suspendu comme un saucisson à la poutre d’une ferme, les roues béantes au-dessus de son pipi d’huile, odeur âcre et pénétrante, nous montre son derrière flambant rouge, comme si on venait de le lui botter. Les néons du garage, ouvert 24 heures sur 24 et même plus tard, mettent en valeur ce postérieur luisant tandis que j’hésite entre le vermillon ou le vif, mais certainement pas le magenta. Mes 5 seats font la sieste, passez votre chemin mesdemoiselles je ne vous conduirai nulle part ce soir …prises en flagrant délit d’inquisition voyeuriste, nos joues se flambèrent elles aussi de rouge pourpre et nos lèvres écarlates bafouillèrent « non non mais ne vous braquez pas, on rentre, on vous laisse, jolie Fiat Fessue… ».

Dans un de ces véhicules modèle 2001, nous roulons à présent au dessus du vide, flottant dans les airs pollués de la capitale du Gangdong, Chine très populaire. Le volant est retourné à droite, on a laissé son arrogance anglo-saxonne au garage et les roues flirtent de nouveau avec le bitume…Tandis que l’on dépasse de hauts bâtiments recouverts de carrés de céramique version salle de bains blancs et roses, mes yeux jouent avec les néons multicolores qui m’aveuglent d’idéogrammes, clignotantes paupières d’artifices, et je me prends à imaginer…une dégringolade, la bretelle qui claque, chtak ! le pantalon s’évapore sur les chevilles de la grande cité aux délires de ceintures et de bretelles, poc ! mes bijoux 4 roues éclatent de toutes parts, cascade anarchique, une copulation de ferrailles, les roues s’affolent en culbutes arythmiques, les pneus éclatent dans des crissements orgasmiques puis le caoutchouc suinte sur le macadam brûlant, réceptacle à la peau éléphant délavée, indifférent aux destins apocalyptiques de ces acariens de métal qui l’asphyxient chaque jour, et après cette fièvre aux spasmes sismiques 7,5 sur l’échelle de Richter, tout le corps de la ville s’affaisse, gong d’épuisement, feu d’artifice raté – mais spectaculaire – de carrosseries rouillées avec bouquet final en queue de poisson…

Un coup de klaxon me sort de la torpeur de ce rêve éveillé : « Zheli ma ? »*, inspection circulaire puis arrêt sur la pancarte aux signes énigmatiques mais familiers « Due, Zheli, Xie Xie nî ! »*. Un rien titubante, je sors du véhicule couleur pompier et je constate sur l’asphalte que la voie n°1, la plus terrestre, a finalement été atteinte sans fracas. Je lève les yeux sur les bretelles, elles sont cousues main sur la chair de cette ville au costume de béton, puis mon regard tombe sur la passerelle que je dois traverser. Nous sautons pieds joints, d’un flanc à l’autre, sur les plates hanches des sorcières citadines tandis que mon esprit vagabonde toujours en s’enroulant autour des fils électriques, pulvérisant les nids, s’échappant en riant puis…se faufilant, espiègle complice du vent, entre les vies plurielles autant que singulières de tous ces gens, qui murmurent en écho une sentence devenue brouhaha rassurant : « Roulez, roulez…Roulez jeunesse et que dansent nos nuages blancs ! »…

* « Zheli ma ? » = « C’est ici ? »

* « Due, Zheli, Xie xie nî » = « C’est exact, c’est ici, merci à toi ».

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