France insolite : la demeure aux figures et le labyrinthe du coeur

Texte tissé à travers le souvenir de bribes de conversation avec R. Dutel, le 12 octobre 2011

 

Elle ne s´appelle pas la demeure aux figures ni le labyrinthe. Roland Dutel n´a pas besoin de baptiser sa maison, il la vit et l´a vécue.

Il n´y vit quasiment plus.

Il ne sait plus s´il veut encore l´exposer aux regards des curieux ni s´il doit recevoir une curieuse de passage, hypnotisée par ses figures. A quoi bon s´attarder sur le passé ? semble t- il vous demander en silence… Il soupire, je songe qu´il faut peut-être tourner les talons, renoncer. Et si ce passé est beau à regarder, arrête mes pas pour me demander quels présents y recèlent encore ? Incertaine, je suis prête à rayer ce détour de mon parcours et dépasser Dieulefit. Non, Dieu ne le fit pas, me dis-je…Dieu fit quoi d´ailleurs ? m´interrogeai-je encore lorsque je l´entends me dire « bon allez, d´accord, demain, 14 heures. » Jubile ! Dieu le fit, Roland Dutel aussi. Une entorse à l´oubli, une attention divine. Rendez-vous est pris.

Et pourtant, le lendemain, lorsque je frappe à sa porte, j´hésite. L´été indien s´attarde, mes joues rougissent sous un soleil étonnamment brûlant, et le vin que j´ai eu l´imprudence d´accepter durant le déjeuner m´étourdit un peu. Il faut contourner la maison et monter une petite ruelle pentue pour parvenir à l´entrée, là où il n´y a plus de figures qui vous guettent du coin de l´œil : « Que nous veux-tu, toi l´égarée et la curieuse ? » J´ai toqué légèrement, incertaine et en proie comme souvent aux démons intérieurs de la timidité : celle qui vous chuchote toujours à l´oreille « tu déranges peut-être, passe ton chemin »…Nous avions convenu que le rendez-vous pouvait être annulé car Roland Dutel était occupé ailleurs, cela lui était compliqué de venir. Encore une fois, lorsque je croyais sa maison close et m´écartais de la porte d´entrée, j´entendis celle-ci s´ouvrir et mon hôte m´invita à passer. Nous descendons un escalier qui mène à une grande cuisine donnant sur la terrasse. Les figures sont là, toutes proches, figées sur la façade et me lorgnent « tiens, voilà un visage nouveau ! ». Mon hôte paraît sérieux, un peu sombre mais dégage quelque chose d´aimable et doux. Timide lui aussi peut-être, un rien sauvage. Mon esprit se bat déjà avec des excuses, la meilleure façon de lui signifier que je ne le dérangerais pas longtemps, mais le voilà qui me propose un café. Et la conversation s´engage naturellement, sur des sujets divers : les milliers d´œuvres qu´il voit chaque semaine en participant à des enchères sur la toile, les horreurs que fait la mairie dans le village, la possibilité de vivre ou non avec une œuvre : « il y  a des peintures que l´on aime et puis, une fois au mur, ça ne passe pas. Il y a quelque chose qui fait que l´on ne peut pas vivre avec. Et pour d´autres, c´est le contraire, on ne pourrait pas s´en passer». Je pense en effet à un dessin de Philippi chez moi que je ne supporte plus – mais je ne me l´étais pas avoué jusque là et ne le décrocherai qu´en rentrant, constatant en effet que je ne pouvais littéralement plus « le voir en peinture » – et à un collage de Jean-Michel qui, au contraire, me suit partout depuis la Chine comme un fétiche rassurant. Mon regard parcourt la pièce pour essayer de saisir l´essence de ses œuvres à lui : il y a quelques tableaux accrochés au mur, un brouhaha de couleurs avec des scènes qui accrochent la pupille – mais je ne lui demande pas s´il en est l´auteur – et sur la table à côté de nous, plusieurs sculptures colorées et vernies, se tenant là, bruyantes dans leur silence, semblant attendre leur tour de parole. Ce sont des personnages, d´autres figures… J´ai envie de toucher, je n´ose pas. « Qu´en pensez-vous, vous autres ? » Elles ont un air farouche. Il y a aussi contre une commode et une paroi plusieurs œuvres serrées les unes contre les autres, faces cachées, ne dévoilant rien de leur beauté. M´exposant seulement à leur mystère. De nouveau, un souvenir court-circuite mon attention: les tableaux de John, mon colocataire irlandais à Barcelone il y a quelques années, empilés ainsi dans un petit débarras derrière ma chambre et que j´avais eu la curiosité de soulever un jour où je cherchais là une bombonne de gaz. J´étais alors restée interdite en découvrant des toiles totalement noires : du noir sur du noir et parfois, l´éclair d´une trace plus claire, à peine perceptible. La multitude d´œuvres pareillement sombres leur conférait un je ne sais quoi d´inquiétant. John était aussi insaisissable que ses toiles de fait, vivant de je ne savais quoi, s´alimentant presque exclusivement de toasts et de graines par foi végétalienne, sortant peu de sa tanière. Je savais qu´il avait peint pendant les quelques années où il avait vécu à Paris. Il aimait ajouter qu´il n´y avait pas appris le français et y avait beaucoup fait la fête comme pour me rassurer sur la préexistence d´un état relativement normal où il était fait de chair et de sang. Néanmoins, vie festive et peinture (au noir, mais ça il ne le précisait pas) constituaient une page tournée. À présent il méditait. Les tableaux étaient pourtant là, témoins d´une époque révolue de sa vie, recoin réellement sombre de la mémoire. J´avais quitté la pièce en me demandant avec quel genre d´individu je partageais un toit, dormant presque chaque nuit à deux pas de « Mister black »…

Je chassai le souvenir barcelonais de mon esprit et repris le fil de la conversation dutelienne sans cesser de me demander si ces œuvres empilées là, échappant au regard, recélaient un mystère semblable et soupiraient sur un temps mort. Dutel n´aime pas évoquer le passé. Lorsque je lui demande par exemple s´il garde une trace des œuvres vendues (une photo, des esquisses), il réagit vivement « Non non, il faut que ça parte, ça ne fait plus partie de moi. » De même pour la maison, en évoquant ce qu´il adviendra d´elle s´il décide de la quitter – hypothèse qu´il a évoquée à un moment de la conversation, il rechigne à se morfondre : je suis incapable à présent de me souvenir du sens exact de ses mots, s´il me répond que ce n´est pas grave, que c´est une période de sa vie révolue, qu´il ne s´inquiète pas de son sort, « elle est là, elle est faite, c´est du passé n´en parlons plus… ». Je n´entends pas, ne retiens pas les paroles, trop attentive à écouter les non-dits, ses soupirs. Dehors les figures laissent échapper un gémissement sourd…Il parle plus facilement des lieux des autres qui disparaissent après leur mort. Le regret est palpable alors que le concernant il affiche une indifférence feinte. « Je suis sur un autre lieu, et puis je m´occupe surtout à sculpter et peindre maintenant… » m´avait-il déjà averti au téléphone. « Pourquoi viens-tu remuer des choses du passé ? » me crie t´il sans émettre aucun son…Son œuvre, sublime, est un enfant qui lui colle aux basques. Nous parlons de la maison à plusieurs reprises et pourtant je réalise qu´il ne m´a pas encore invitée à la visiter. La cuisine s´est remplie de mots, de digressions et d´histoires de collectionneurs, de peintures et de clochers mais les figures se dérobent, contemplant, impassibles et silencieuses, un automne lumineux et doux. Elles ne me diront pas leur histoire. Il faudrait gratter patiemment les couches superposées de vernis pour voir apparaître une part de vérité. A-t-il élevé seul cet enfant ou d´autres mains ont-elles créé ces visages, ces corps, cette écorce ? J´attendrai tout le temps de notre rencontre cette confession. En vain.

Pourtant nous parlons. La parole de Dutel est spontanée et fluide, son regard est fuyant. Ses yeux se posent sur un horizon incertain derrière moi et obliquent le plus souvent vers une diagonale invisible vers le bas et l´intérieur de ses pensées. J´en profite pour le regarder, essayant de capter quelque chose au-delà de ce qu´il dit. Mais je ne lis rien d´autre que son insondable mystère. Ses sourires sont rares par leur fréquence et leur préciosité : ils arrivent sans prévenir et illuminent tout son visage d´un coup, une fulgurance innocente. Il me raconte encore les enfants entrés un jour sans permission dans son atelier et jouant avec ses pinceaux puis un de ses collectionneurs qui lui aurait demandé d´aménager un lieu chez lui, offre qu´il aurait déclinée : « il y aura toujours quelque chose qui ne plaira pas, même s´il me fait confiance ». Risque de décevoir ? Est-il possible de façonner l´espace quotidien d´un tiers ? Les « inspirés du bord des routes »[1] habitent poétiquement leur univers et hantent rarement celui des autres.

J´ai le regard perdu entre les striures du ciel dehors et mes pensées quand soudain je saisis l´amorce d´un mouvement : Dutel me propose de le suivre et de descendre à la cave, là où commence le labyrinthe de l´imaginaire, le refuge des figures primitives. « Il ne fait même plus descendre les visiteurs » entends-je en écho dans ma tête, heureuse que mon hôte contredise de lui-même cette rumeur et m´offre ce privilège. Nous pénétrons dans la matrice de sa création, il y fait sombre et doux. À mesure que s´ouvre le chemin vers son œuvre, je sens que l´artiste, lui aussi, s´ouvre et se libère de démons intérieurs se chamaillant en lui. Lesquels ? Je suis fascinée par l´entrelacs de pierres, de bois, de tuiles couleur argile, de ciment, de tôle rouillée parsemant partout une beauté baroque, un long poème silencieux. Tout un univers bruisse ici, petites figurine côtoyant bols, assiettes, icônes, culs de bouteille, branches, briques, démons, madones dans une blancheur âpre et cotonneuse. J´entends des voix qui me chuchotent de sortir et de pénétrer dans la cour : lumière naturelle et éclats de faïence, fiancées, chimères, chats, gargouilles, oiseaux, ondines, poisson, poule, les moustaches de Brassens, l’air effarouché de plusieurs figures, des robes de tuiles, un prince sur un chien, des nains, des seins esseulés, une croix, des cœurs, tout un temple à l´amour…la fiancée incline tendrement la tête vers son amoureux. Où es-tu fiancée éternelle, partout présente ici ?

Plus bas, un petit bonhomme aux cheveux vert de pin et aux yeux cerclés de bleu fait coucou de la main. Il a une érection.  Plus haut, une oie ou un coq est prêt à s´élancer dans le vide sur sa drôle de bicyclette. Une femme-pilier aux lèvres rouges porte autour de la taille un lapin et des bricoles. Elle soutient la maison de ses mains comme les femmes africaines leur broque d´eau. D´autres amoureux, ou les mêmes, plus loin, s´embrassent. Au cœur de la cour, une scène originelle, Eve de dos tentée par le serpent qui lui tend la pomme. Le vent semble décoiffer l´arbre et Adam qui apparaît de face. Des figures les contemplent, interdites. Soudain Dutel surgit d´un coin de la cour et me tend des pétales de roses qu´il vient de cueillir et qu´il a émiettés dans sa paume pour que leur parfum s´exhale : « Il y en a encore à cette époque, l´été est long à mourir, sens comme elles sentent bon ! ». Je me penche et respire l’offrande poétique. J´ai l´impression que tous les visages autour s´inclinent avec moi pour sentir cette fragrance automnale. Tendre l´oreille vers leur père créateur qui se livre soudain en me voyant contempler des œuvres plus récentes qui seront exposées et peut-être vendues : « tu me demandais tout-à-l´heure si je gardais une trace de ce que je faisais. Non…non non je ne peux pas. Car si je les voyais là, accumulées, ça me donnerait le vertige car finalement c´est le temps, le temps qui passe, c´est la mort qui avance. » La voix se module dans des intensités blessées, des croches d´émotion, des nœuds inextricables. Puis, passionné, évoque le mouvement impulsif, viscéral qui guide ses mains les jours d´inspiration « c´est sidérant, ça part comme ça, on ne sait pas d´où ça vient et on oublie le temps, les heures ». Le temps, encore. Le temps de la mémoire, le temps qui fuit, le temps retenu, le temps enfoui, le temps que l’on fuit. « Qui était la fiancée, Dutel ? » lui demandent mes yeux tandis que tout se tait autour. Il ne me le dira pas. Peut-être parce que je sais. Parce qu´il sait que je sais. Je ne cherche aucune rumeur mais l´aveu d´une paternité partagée. Démêler un nœud, celui d´un passé qui s´expose et se tait.

Avant de le quitter, j´hésite et puis finalement…je ne le photographie pas. Je veux que sa figure me demeure multiple et insaisissable.

Puis une fois sur la route, laissant derrière moi Dieulefit, les figures et deux visages que je n´oublierai pas, j´entendrai cette phrase d’un riverain de Bordeaux évoquant un quartier maritime, portuaire et populaire, que la mairie avait décidé de remettre à neuf quitte à en chasser ces habitants inesthétiques : « On valorise la passé mais on oublie l´histoire ». Cet aveu eut un écho immédiat en moi à ce que je venais de voir, la part de mystère que je venais de percer, les fulgurances d´aveux que m´avait offert Dutel en filigrane, sa sensibilité révélée au-delà du silence de tous ses secrets. Le passé embaumé, le passé que je venais reluquer, faire reluire, valoriser par ma curiosité et mon admiration…et l´histoire de ce passé tue. L´enfance de l’œuvre gardée dans une vieille malle poussiéreuse et cadenassée où des parchemins sibyllins gravent les secrets de famille.

Pour pénétrer dans la demeure, cliquez ici ou sur cette photo :


[1] Titre du livre de Jacques Lacarrière et Jacques Verroust.

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