France insolite : La Bohème

La Bohème de Lucien Favreau, Yviers

La Bohème de Lucien Favreau, Yviers

Toujours sur les routes, cette ivresse. Je quitte Bordeaux que je ne connaissais pas. Je quitte Émilie, qui vit là depuis septembre, Émilie que je n´avais pas vu depuis presque 15 ans. Nous nous sommes retrouvées d´abord à travers la magie du web puis, quittant nos lucarnes virtuelles,  sous un soleil écrasant un après-midi d´août à Albi, là où nous nous étions connues. Nous avions 20 ans. Nous nous retrouvions pourtant comme si nous nous étions quittées la veille, étrange et douce sensation des liens que le temps ne meurtrit pas. Malgré l´eau sous les ponts, malgré les voyages, malgré les changements. « Je te présente ma fille » – « je te raconte ma dernière histoire… », « Tu as des nouvelles de Yannick ? Et ton ami Philippe tu le revois toujours ? ». « Et ta mère, au fait, elle vit toujours ici ? » La mère d´Emilie…le regard s´assombrit, sa mère malade et tissant ses fils arachnéens autour de ses filles qui tentent de se libérer de cette emprise émotionnelle incontournable et pourtant si tourmentée. Presque huit mois plus tard, ailleurs – dans ce Bordeaux chic et neutralisant toute empreinte familiale – le sujet de la mère d´Emilie revient. Le cordon jamais rompu et pourtant déchiré, déchirant. Autour d´un verre de vin dans la semi-pénombre d´un restau-brocante, ma fille chahutant à côté, Emilie me raconte. Plus tard, l´air de la ville endormie chassant les idées sombres, nous changeons de sujet et d´atmosphère. Le chemin nous menant à nos 20 ans s´offre à nous, coffre ouvert sur nos rêves d´adulescentes. « Au fait tu veux toujours une yourte ? J´ai une amie qui va peut-être revendre la sienne… » Elle me montre les photos, je me mets à me projeter dans cet habitat mongol qui m´a toujours attiré… « Combien elle la vendrait ? »

Puis le lendemain, nous l´accompagnons dans le magasin chic où elle travaille, nous jouons aux filles qui se déguisent en femmes mais le naturel revient au galop, je repars avec deux paires de bottes de pluie (stylées certes), une pour moi et une pour mon enfant sautant dans les flaques. Nous quittons Emilie, avec des promesses de retrouvailles sur les terres catalanes. Et c´est un bout de Barcelone que je retrouve en rejoignant au « miroir à eaux » une autre amie, installée également en Espagne, pour un dernier café avant de prendre la route. Une occasion de se voir dans un autre décor…Son fils d´un an et quelques mois est attiré par les roues et la route, ma petite de trois le distrait pour attraper les pigeons. Soleil, paroles, douceur de vivre avant de partir. J´aime plus que tout ces instants de voyage où rien ne presse, où la seule perspective de la journée est de se laisser aller à la route.

En quittant Bordeaux en fin de matinée espagnole-début d´après-midi française, mes pendules natives me rappellent que je manquerai le déjeuner à cause de mon décalage horaire imparable. J´ai la paresse de ponctuer une journée autour des repas et je décide de résoudre le dilemme en achetant simplement des sandwichs et de l´eau. Nous partons, ma fille bien attachée à l´arrière, avec la promesse d´une sieste. J´en profite pour mettre la radio et suivre l´actualité grinçante de ce pays qui est le mien et qui m´est pourtant devenu lointain. Les journalistes se moquent d´une candidate à la présidentielle qui a dégringolé l´escalier d´un cinéma et parlent de l´Espagne comme le nouveau cancre de l´Europe. À la sortie de Bordeaux, nous passons un pont immense, inquiétant, peuplé de voitures et de camions. J´essaie d´apercevoir la Garonne en contrebas mais de longs remparts blancs imposent leur hauteur et nous détournent du vertige. Je prends conscience que mes compatriotes ne sont pas encore en vacances et que la ville est remuée de son agitation nerveuse et quotidienne habituelle. Une fois ce pont franchi, tout s´apaise et on atteint rapidement la campagne. Ma fille s´est endormie. Je pense à « la Bohème », la maison de Lucien Favreau en Charente vers laquelle me mènent ces petites routes que j´emprunte. Je pense aussi à la chanson d´Aznavour et chantonne doucement « Je vous parle d´un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître… » et je me souviens de nos 20 ans, à Emilie et à moi, entre Albi, Toulouse et l´Aveyron. Je repense à la yourte aussi, je l´imagine plantée dans le jardin chez moi en contrebas, cette partie pleine de ronces que je veux défricher depuis longtemps. Là, face à la montagne de Montserrat, une yourte ouverte à la lumière. Je souris en me disant « une yourte, ça serait l´occasion d´avoir une maison ici-bas finalement… ». Une maison nomade, plus flexible encore que des loyers à durée déterminée, une carapace d´escargot à déplacer. Je pense encore au livre que j´ai offert à ma fille il y a peu sur les habitats du monde et je me demande « que disait-elle de la yourte au fait ? » et je me souviens qu´elle était surtout attirée par l´isba russe, avec sa chambre mansardée, le hamac suspendu et le grand lit parental à côté. J´avais aimé les isbas moi aussi quand j´ai voyagé en Russie, ces touches de couleur dans la douceur slave de la campagne qui composaient un tableau impressionniste avec le blond des blés, l´ombre projetée par les hauts bouleaux, le gris anthracite des routes rectilignes, la luminosité des bleus sur les toits-cornets de glace des églises, l´éclat des lacs.

De routes en maisons, de yourtes en voyages, je remonte dans le temps et me met à compter mentalement le nombre de déménagements vécus depuis mes 17 ans. Paris, avenue Port Royal, un. 15 mètres carrés en colocation avec mon amie Candice, l´espace minuscule et grandiose de notre première liberté… Albi, rue Saint-Loup, deux. Je songe à la caselle de Yannick sur le causse du nord-Aveyron, sans eau, sans électricité, au cœur de la nature et de nos 20 ans mais je décide de ne pas compter cette étape…Ni le retour bref à Paris pour passer les examens à l´université. La Rochelle, trois…Montpellier, rue Bélugou – quatre, place du petit Scel – cinq…Les longs séjours à Saint-Sever avec Lude qui y vivait, ça compte mais ça ne compte pas comme déménagement, décidé-je. Budapest, six ou même sept puisqu´il y avait la chambre assignée à la faculté où je travaillais et l´appartement Mester utca où je vivais réellement – mais officieusement. Canton, Chine très populaire, huit. Les étés à Lyon pour passer un dernier diplôme, je ne compte pas…non. Par contre Paris après la Chine, je le prends en compte ? Je me perds dans mes calculs, où en étais-je ? Allez, neuf. Sabadell, carrer Sant Antoni, dix, c´était vraiment très court mais je compte quand-même, l´autre appartement où je suis restée un peu plus longtemps mais dont j´ai oublié l´adresse…onze. « Oh des chevaux sur le côté, tu as vu Sol… ? » – ah non, zut elle dort…J´en étais où… Barcelone, douze pour carrer Sepulveda, carrer Clot treize…Carrer Mercé, quatorze, ça commence à faire…je suis toujours dans les cartons en fait, une yourte ça serait bien, et puis ces chevaux là… El Bruc, quinze ! Cela fait 3 ans et demi que j´y vis, un vrai record. Je suis prise au jeu, j´ai envie de recompter. Comme quand on comptait le nombre de cabines téléphoniques, les plaques d´immatriculation du « 35 », les vaches charolaises, les passants à poussettes, avec mes frères, à l´arrière de la voiture pendant les longs trajets qui nous menaient une année à la mer, une année à la montagne. D´où nous vient cette idée de compter pour tuer le temps ? Que puis-je compter de plus, à part ces quinze déménagements en dix-sept ans ? Ceux d´avant décidés par mes parents, dans un périmètre chaque fois plus large autour de Paris ? Ou bien les pays visités, les pays aimés, les villes traversées, les villes à voir, les sports testés puis abandonnés, les idées en germe, les projets avortés, les travaux accumulés, les chemins parcourus, les nuages dans le ciel, les textes finis, les livres non écrits, les histoires qui plaisent, les allergies, les chansons sues par cœur, les sites d´art brut découverts, les bougies sur les gâteaux d´anniversaire, les recettes, les erreurs, les secrets, les amants, les amis perdus, les amis retrouvés… ? Rien ne semble compter quand on se met à compter. Ma voiture, elle, enregistre les kilomètres comme autant de rides qui renseigneront de sa sénilité. Et m´informe que nous atteignons bientôt le village d´Yviers où je viens contempler la maison d´un autre, une maison où je ne déménage pas, où je ne déposerai pas mes cartons. Ce n´est pas une maison de passage, le nouveau défunt que je viens rencontrer y est né et y a vécu toute sa vie, peut-être y est-il mort aussi, « dans cette demeure il demeure »

De l´autre côté de la petite route, en face de la maison, il avait façonné sa sépulture sous l´augure de ces trois maîtres : l´architecture, la maçonnerie et l´artisanat. C´est là qu´ont été dispersées ses cendres, sous les amandiers. Les constructeurs de rêve brut ne sont pas des nomades. Il est presque étonnant finalement que je m´intéresse autant à ces sédentaires qui font de leur maison l´alcôve de leurs fantasmes de grandeur, la remplissant jusqu´au moindre recoin, ne laissant aucune parcelle respirer, moi qui n´aspire pourtant qu´au nomadisme et au minimalisme. Peut-être que c´est précisément leur différence qui me fascine, cette liberté qu´ils prennent d´exhiber leur fantaisie et cette impulsion créatrice qui les habite jusqu´à l´obsession. Le jardin de Lucien Favreau est peuplé de sculptures de ciment : la tombe « originelle » de son chien Zappy, son portrait, des hommages (à son père mort à Verdun, à Coluche), des colonnes incrustées de morceaux de verre coloré, des déesses rurales, des animaux, des personnages de différentes tailles…La maison, elle, est colorée : sur la façade un relief de feuilles de vigne sculptées donne un ton bleu-vert et accueille des fresques évocatrices : Adam et Eve mettent en scène le message libertaire « Faites l´amour, pas la guerre », Charlot apparaît dans le paysage tranquille du village charentais et côtoie le facteur Cheval, une pécheresse nue qu´un serpent maléfique enlace à un arbre, une fermière portant un panier, prête à aller cueillir les haricots ou les cerises. Un portrait sur fond rouge représente peut-être la mère de l´artiste, veuve de guerre. Les deux guerres hantent la demeure, à l´intérieur une large fresque imite les scènes bibliques du jugement dernier pour représenter les victimes de Treblinka, un tableau sombre parle de la fin du monde, Thanatos flirte constamment avec Eros, le drame avec l´humour et la poésie : Mireille Mathieu triomphe d´Hitler, des femmes nues dans des poses lascives s´apprêtent à se baigner tandis qu´en face, une meute de chiens s´ensanglantent. Quelques photos familiales trônent sous le portrait peint de ses parents dissociés, son père en soldat. L´univers de Lucien Favreau mêle l´éternel à l´éphémère, les mythes (Cerbère, le dernier voyage…) à l´air du temps, Marylin Monroe, Georges Brassens, Donald ou la vache-qui-rit…et passe de la notoriété universelle à la notoriété locale (son voisin coureur de jupons…).  Sa fille, qui se trouvait dans la maison ce jour-là, me fait faire le tour du propriétaire avec volubilité et naturel, me parle de la difficulté d´entretenir toutes les sculptures et attire mon attention vers la photo du chien Zappy qui fut l´élément déclencheur de cet univers peuplé d´être imaginaires ou défunts. Puis elle me montre une inscription sur fond rouge « De l´homme on voulut en faire un loup et on n´en fit qu´un chien » en ajoutant en riant « Il était un peu libertaire, mon père… ! ». N´ayant pas réussi à la joindre avant ma visite, je craignais de trouver la porte close ou de la déranger, mais elle nous fait passer d´une pièce à l´autre en ouvrant grand les volets verts et n´est pas avare de récits. Ma fille, qui s´était réveillée de mauvaise humeur de sa sieste et ne voulait pas descendre de la voiture, s´est enfin calmée et se promène avec bonheur entre toutes ces scènes colorées. Je respire enfin car lorsque je découvrais les sculptures du bord de route et les photographiait, ses protestations et ses cris de rage mêlés de pleurs ricochaient sur les statues de pierre comme autant d´échos en crescendo. « Je veux pas m´arrêter, je veux continuer ! » – « Mais enfin mon loup, on est à la Bohème, regarde tous ces dessins et tous ces personnages ! » – « Nan ! ». J´ai souvent constaté que l´imaginaire des enfants et celui des adultes coïncidaient rarement. On se trompe en pensant que nos représentations fantaisistes de la réalité ou de nos rêves les plus saugrenus les séduiront et leur parleront. Je me souviens ainsi d´une visite à La Fabuloserie où j´avais promis à mes neveux de « voir des monstres » et, aux pieds des créatures terribles et farfelues d´Alain Bourbonnais, de les entendre me dire « Bon mais alors ils sont où les monstres ? ». Finalement, un petit médaillon représentant la petite fille de Lucien Favreau baissant son pantalon et montrant ses fesses attire le regard de ma fille et l´intrigue. Elle l´observe longtemps puis se tourne vers moi en riant «Elle veut faire pipi ! ». Devant la porte d´entrée, le joueur d´Hamelin lui plait également car elle reconnaît l´instrument : « Moi aussi j´ai une flûte à la maison ! ».

J´essaie d´imaginer Lucien avec sa salopette bleue, quittant son rôle de plâtrier compagnon du devoir et continuant pourtant de plonger ses mains dans des matériaux de construction pour raconter cette fois ses rêves. Quand elle parle de lui, sa fille est enjouée et ses mots sont plein de tendresse et d´admiration. Je souris quand elle me dit « il a dû arrêter tout ça vers la fin de sa vie à cause du bobo qu´il avait à la main » et je me souviens avoir lu que son père était en effet  atteint de la gale du ciment, ce qui l´avait obligé à renoncer à la fresque familiale qu´il voulait ajouter à la façade. Drôle de bobo pour un bâtisseur, une sorte de punition condamnant cet amour sans borne pour les ciments qui sèment des empreintes durables de notre passage sur terre. Cela me fait penser à mon allergie au pollen, moi qui aime plus que tout être en pleine nature. Je le prends aussi à chaque fois comme une forme de châtiment, m´interdisant de respirer à plein poumons l´air du printemps, des arbres et des fleurs en saison des amours. Avant de repartir, on voit repasser un homme à casquette sur son tracteur et je plaisante avec la fille Favreau en lui racontant que la première fois où il était passé, alors que ma fille hurlait sa colère pendant que je photographiais les statues, il m´avait lancé un « C´est ben beau tout ça, hein ! ». J´en profite pour lui demander comment son père était perçu au village. « Très bien, il avait beaucoup d´amis, sa maison était une curiosité simplement, les gens aimaient bien venir la voir » – « Mais vous savez, ajoute t- elle pendant que j´installais ma fille dans la voiture, si vous voulez voir une autre maison insolite dans le village, ça serait bien la maison de ce vieux garçon qui vient de passer sur son tracteur. Il vit encore avec ses parents dans une ferme qui n´a ni eau courante ni électricité, comme au XIXème siècle ! ».

Je repars en imaginant la vie de cette famille et la vie de mes parents enfants dans ces fermes « du XIXème siècle » avec les toilettes au fond du jardin et les prières à la bougie le soir. Je pars vers la Dordogne où je retrouverai une tante que je n´ai pas vu depuis longtemps et qui me racontera peut-être un bout de ses souvenirs, faisant jouer ma fille avec les chèvres et les poules de la ferme. Je repars en songeant à mes 20 ans…à la caselle de Yannick sur le causse aveyronnais et à la brouette qu´on utilisait pour aller remplir le bidon de l´eau du puits qui se nichait à 700 mètres de là…aux toilettes naturelles sous les étoiles, au pain de seigle grillé et parfumé au bois de genévrier le matin, une tranche de fromage frais et d´herbes aromatiques cueillies sur le chemin, au pollen qui me faisait déjà éternuer mille fois pendant que je regardais un lézard paressant sur le rocher tandis que je devais réviser des examens de littérature, d´ancien français et de linguistique moderne…Je repars en songeant à la yourte, aux peuples nomades et aux artistes sédentaires, à nos désirs de vivre ici-bas une liberté qui nous inspire – qui nous échappe et se dissout pourtant si souvent – mais qui nous fera dire, au dernier soupir : « J´ai vécu comme j´ai pu…ce que j´étais, ce dont je rêvais, le rêve de mes 20 ans que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître…».

photos de La Bohème ici (ou cliquez sur la photo !)

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