Roches vibrantes et cœur de pierre : retour à Rocaviva

IMG_3743De l´eau a coulé sous les ponts depuis ma première visite à Rocaviva en juin 2013. Peu après avoir écrit le premier article (en janvier dernier) et l´avoir envoyé à Climent, il m´en donna des nouvelles plutôt tristes. Il me dit avoir été très ému par le texte mais devait m’expliquer la fragile situation dans laquelle il se trouvait et comment son rêve de pierre avait été brisé d´un coup au courant de l´automne. Il avait dû quitter le lieu, son lieu, précipitamment en pleine nuit vers la mi-octobre. Une personne que nous ne citerons pas (Climent ne le montre pas non plus directement du doigt lorsque nous en parlons), mais qui, par les liens qui les unissent, aurait dû aimer plutôt que maudire notre artiste-ermite, lui causa tant de tourments qu´il préféra quitter cette terre où il vivait depuis près de 27 ans. Nous surnommerons cet homme – habitant de Mussa, le village le plus proche de Rocaviva, « Cœur de pierre ».

vie et mort

vie et mort

Lors de cet échange de messages entre fin janvier et avril, Climent m´expliqua que cette trop longue et insidieuse maltraitance (insultes, menaces, assauts lors de la découverte du site par d´autres visiteurs) avait eu raison de sa santé : il ne pouvait plus sculpter, plus porter de poids, et presque plus manger. Et surtout, il avait commencé à avoir peur. Peur que sa tête soit « déboulonnée » comme les roches que je citais dans le premier texte, peur d´être vaincu par celui qui le domine et le malmène depuis tant d´années et peur que son message pacifiste et humaniste soit réduit en cendres par cette violence constante. Il est venu se réfugier à La Seu d’Urgell où il a finalement entrepris une plainte contre cet homme (quelques enregistrements et témoignages de visiteurs à l´appui) et où il suit l´évolution d´un projet que la mairie lui a confié. Il s´agit d´une sculpture pour la ville, en hommage au sport (ce qui ne convainc guère Climent, peu enclin aux activités basées sur la compétition) pour laquelle il réalise une maquette mais qu´il ne pourra pas faire lui-même étant donné la fragilité de sa santé. Les deux ou trois dernières fois où nous nous sommes vus, Climent me semblait maigrir à vue d´œil ; la tige de bambou devenait feuille fouettée par les aléas du vent. Il ne pèse guère plus de 40 kilos. Mais son regard n´a rien perdu de sa force et de sa douceur et ses paroles sont toujours celles d´un sage, résigné à la situation mais ne renonçant pas au projet humaniste qui l´habite.

Notre premier retour à Rocaviva – sans notre hôte donc cette fois pour nous guider – a eu lieu à la mi-avril lors de la visite de mes amis Jean-Michel Chesné et Françoise Lescault (tous deux peintres et sculpteurs, créateurs de leur propre « lieu singulier » également*). Par une matinée ensoleillée et malgré quelques appréhensions – les miennes : de ne plus trouver le chemin et d´épuiser mon enfant de 5 ans dans cette marche labyrinthique, celle de Jean-Michel de frayer sur des sentiers « sauvages » trop éloignés d´un lieu habité, la magie et la beauté du site compensa nos efforts. Ma fille sautilla de pierre en pierre sans se plaindre, Jean-Michel surmonta son agoraphobie, poussé par la curiosité, tandis que Françoise, pléthorique, se perdit avec bonheur à travers les chemins du labyrinthe. 20140416_123012Je reconnus les différents lieux et m´orientai plutôt bien, même si je découvris des passerelles entre les sentiers qui m´avaient totalement échappé la première fois. Je ne retrouvai pas, par contre, « Le cri » qui m´avait tant impressionnée. Il résonnait pourtant partout, silencieux et déchirant, dans la montagne. Un cri en vain lancé contre Cœur de Pierre, intérieur, en contraste saisissant avec la paix de ce flanc de colline habité par les pierres, visages pacifistes et iguanes moqueurs.

Arrivés au-dessus de la maison nous fîmes trois tours autour du cercle magique avec Françoise. Une prière de paix. En elle bataillait des sentiments contradictoires : elle était en osmose avec le site, révoltée avec la réalité crue de ce qui s´y tramait. Guerres intestines au paradis. Un ennemi ombrageux et dominateur contre un être libre, bon, solitaire et solaire, d´une douceur déroutante. Une guerre sans opposant réel donc, perdue d´avance par le déséquilibre de ces forces.

L´après-midi nous sommes passés voir Climent qui nous donna plus de détails sur tout ce qu´il avait vécu et enduré les derniers mois. En l´embrassant j´ai eu presque peur qu´il se brise sous l´étreinte tellement son corps semblait de porcelaine. Notre indignation, en particulier celle de Françoise (une femme libre et fougueuse qui se définit souvent elle-même comme « révoltée du soir au matin ») le toucha. En demandant comment l´aider, ou comment protéger Rocaviva, il nous parla de toutes les céramiques qui avaient été transportées avec l´aide de quelques responsables culture et qui étaient stockées dans un local de la mairie. Il n´était pas très rassuré sur la protection du lieu et souhaitait les avoir avec lui pour pouvoir les répertorier et sélectionner celles qui pourraient figurer dans l´exposition de ses œuvres prévue en août à « La cuina ».

Climent Olm et Solenn

Climent Olm et Solenn

J´ai donc mobilisé quelques âmes généreuses et bras forts pour remplir cette tâche et deux-trois semaines plus tard, avec trois de mes étudiants, Noemí, Albert et Jordi, nous avons transporté les caisses renfermant des trésors cachés depuis plus d´une dizaine d´années (Climent en gardait certaines sous son lit de peur qu´elles soient dérobées). Des pots, des assiettes, des vases mais aussi des sculptures, peintes ou non, des personnages s´enlaçant, des morceaux de son histoire. Pendant que Jordi et Albert continuaient à monter les caisses, Climent nous invita, Noemí et moi, à déballer les œuvres et à les disposer à notre guise sur les étagères de la pièce, entre les maquettes en fil de fer souple du projet communal honorant le sport. La vitalité des corps contre la grâce d´un mouvement, celui des mains du sculpteur. Nous ouvrions les papiers journaux et découvrions les œuvres avec l´émotion d´archéologues grattant la terre, sachant y trouver des trésors. Puis nous les portions comme on porte un nouveau-né, et le regard de Climent devant son œuvre était aussi celui d´un père sur ses enfants. Les étagères se remplirent peu à peu et nous retransformions chaque fois l´espace en cherchant l´harmonie entre les poids, les formes et les couleurs.

Le moment était saisissant et chacun fut ému. Jordi, Albert et Noemí repartirent avec l’envie poignante de découvrir le site de Rocaviva.

IMG_3752Ce fut donc la deuxième visite sans Climent, fin juin, et à laquelle se joignit une autre étudiante, Mar avec son compagnon, ainsi qu´un couple basque rencontré par hasard au moment de nous garer à Mussa. Ils cherchaient en vain comment rejoindre le site, n´ayant eu que des bribes d´informations sur internet et ne sachant donc pas que l´artiste avait pris la poudre d´escampette à cause d´un malotrus. Une habitante nous indiqua que « Cœur de pierre » venait de quitter le village et que nous pouvions donc nous rendre sur le lieu sans inquiétude. Cette troisième excursion fut pour moi la plus déroutante et constitua une véritable aventure labyrinthique. La végétation avait poussé, certains sentiers semblaient effacés et les balises formées par certaines pierres devenues presque familières avaient été retirées. Peu de temps avant, Climent était en effet revenu sur son lieu, protégé par deux policiers et accompagné de journalistes et d´Albert Galindo, régisseur à la culture et auteur de documentaires, dont un sur Rocaviva. Ils avaient rapporté à La Seu quelques pierres et d´autres petites œuvres en vue de l´exposition. Les médias commencent à parler du site et des problèmes qui font de l´ombre au paradis. Climent n´aime pas trop cette exposition médiatique mais se trouve contraint à s´y plier pour que le lieu vive et survive. Il a fait don à la Generalitat et la mairie de la majeure partie de ses œuvres et celle-ci s´est engagée à entretenir et protéger le site.

Dans le dédale, le cri m´échappa à nouveau. J´étais soit trop en contrebas soit trop en marge des forêts de roches, les retrouvant par endroits, les perdant à d´autres ; fil d´Ariane décousu ou farces de lutins, je traquais également les empreintes malveillantes du Minotaure pour savoir si les pièges du labyrinthe étaient l´effet de la nature reprenant le dessus ou celui des pulsions destructrices de Coeur de Pierre. Entre les branches, nous vîmes s´échapper un raton laveur. Arrivés près de la maison de Climent nous nous y reposâmes un peu, étourdis par nos détours. Sur le belvédère supérieur, le cercle magique était presque effacé mais je le suivis, avec Noemí et Albert, pour les trois tours silencieux et méditatifs. Notre communion et la sensibilisation des amis de Rocaviva sera t’elle suffisante pour préserver ce site éblouissant de Catalogne ? Les pierres, majestueuses, regardent le spectacle du monde en silence. Yeux ouverts, yeux clos, troisième œil…mirent la chaîne du Cadi faisant écho à leur nouvelle solitude. L´hôte du paradis des roches vivantes manque terriblement…

Solenn à Mussa

Solenn à Mussa

Albums : les deux albums ici sont de qualité assez médiocre, les photos du premier étant faites avec le téléphone qui avait une mauvaise définition ce jour-là, elles sont presque toutes sur-exposées ou floues (certaines sont aussi prises par ma fille qui, bien qu´ayant l´oeil pour son âge, avait laissé pendre la petite languette de l´étui du téléphone !). Le second a été fait intégralement à l´aveugle : c´est-à-dire que je ne voyais absolument rien en prenant les photos et donc ne pouvait faire aucun réglage. Encore un des tours d´un des lutins de Rocaviva…;-) Je vous laisse néanmoins les liens car cela donne toujours une idée de la richesse de ce lieu envoûtant :

– Album d´avril 2014

 Album de juin 2014

Site internet de Rocaviva : le mieux pour connaître l´oeuvre de Climent Olm est d´aller directement sur son site ici. Et pour recevoir des nouvelles (en catalan ! Mais Climent parle aussi très bien français) ou soutenir le lieu, vous pouvez devenir rejoindre le groupe d´Amics de Rocaviva. Entre tous, le lieu peut éviter l´abandon et continuer à exister.

 Sur mes amis accompagnateurs lors de la visite d´avril 2014 :

*Françoise Lescault a participé au chantier et à plusieurs créations présentes sur « La demeure aux figures » de Roland Dutel dont elle fut la compagne pendant plusieurs années (cf article du , disponible ici). Elle récupère, sculpte, peint, réalise des assemblages et des tableaux que l´on peut voir dans son petit atelier à Dieulefit.

* Pour connaître l´œuvre et le travail de Jean-Michel Chesné, le mieux est de cliquer sur son blog et de voir la grotte-chapelle, ainsi que toutes les fresques de son jardin (visite concertée). Son travail extrêmement riche et minutieux sillonne actuellement diverses expositions de l´Hexagone rendant toutes hommage à l´univers des artistes singuliers. 

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