Je me souviens…(les souvenirs de Pap’mam’)

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Je me souviens…(les souvenirs de Pap´mam´)

Ces souvenirs ont été écrits en 2001 dans le cadre d’un projet que j’avais entrepris avec mes étudiants hongrois, ouzbeks, ukrainiens, géorgiens, azeris….quand je vivais et enseignais à Budapest. Sur le modèle des « Je me souviens » de Georges Pérec, il s’agissait d’explorer notre mémoire collective et personnelle à travers les souvenirs de gens de générations et de cultures différentes. J’avais ainsi demandé à un certains nombre d’amis de se prêter au jeu et à papa et maman aussi, naturellement. En lisant leurs souvenirs, j’avais découvert des choses et avais déjà été très émue.

Les réécrire ce soir me rend un peu de leur présence, leur chaleur, la tendresse de leur âme.

Papa (Roland, 61 ans)

  1. Je me souviens de la mort de ma grand-mère, « la marraine », première rencontre avec la mort, sa rigidité, son immobilité, la pétrification de l’assistance autour du lit de la défunte.
  2. Je me souviens du Léon, l’ouvrier agricole, qui m’a appris à faire moi-même le nœud des lacets de mes « choques ».
  3. Je me souviens de Pierre, mon copain d’école, qui m’avait surnommé « la guernézelle ».
  4. Je me souviens des battages où tous les voisins venaient pour travailler pendant deux jours à la ferme.
  5. Je me souviens de la messe de minuit à Noël où nous allions à pied dans la nuit.
  6. Je me souviens du « pain au chocolat », une soupe avec du chocolat, le dimanche soir.
  7. Je me souviens du premier soir à l’internat dans un grand dortoir.
  8. Je me souviens de mon premier voyage à Rennes, à l’arrière de la moto de mon instituteur pour passer l’examen des bourses.
  9. Je me souviens du marché de La Guerche de Bretagne où nous allions en carriole à cheval.
  10. Je me souviens de la moisson de 1949 où j’ai fait ma première crise d’asthme.
  11. Je me souviens de la sécheresse de 1947 où nous avons creusé un puits.
  12. Je me souviens de l’hiver 1954 où l’eau gelait dans le dortoir du pensionnat de Châteaugiron.
  13. Je me souviens de mon voyage en Algérie sur le bateau « El Djezaïr ».
  14. Je me souviens de la naissance de mes deux enfants et du sentiment de métamorphose qui l’accompagnait.
  15. Je me souviens de ma première « prise de tête » amoureuse, du sentiment d’exaltation, de crainte, d’incrédulité.
  16. Je me souviens de l’arrivée de notre troisième enfant, ce petit garçon « de l’ailleurs », le bouleversement qui nous étreignait, entre peurs et grand bonheur.

Maman (Hélène, 65 ans)

  1. Je me souviens…c’était au printemps, je me revois sur les genoux de maman dans la grande cuisine de la Boulinière, j’avais quelques fleurs dans les mains…maman était heureuse « Hélène adore les fleurs et vient nous en offrir à tout moment ». Qui d’autre était là ? Je ne sais plus. J’avais 4 ou 5 ans, c’était en 41/42 à Cholet dans notre campagne.
  2. Je me souviens…juillet 1944…7 ans…sur la route de Cholet à La Boulinière, nous étions dans la voiture à cheval, serrés les uns contre les autres, papa conduisait le cheval, tante Georgette était avec nous, nous revenions du baptême de notre petit frère Paul (le 9ème de la famille) et les avions passaient, repassaient au-dessus de nos têtes. Papa nous informait : la gare est bombardée. On voit les bombes tombées à 2-3 kilomètres, c’est sûrement les FFI (Forces Françaises d’Intervention) et dans les fossés de la route, des militaires allemands se cachaient pour échapper au danger. Avions-nous peur ? Les grandes personnes certainement. Nous, nous avions l’impression de vivre des moments extraordinaires que nous avions du mal à comprendre.
  3. Je me souviens du 13 juillet 51. J’avais 14 ans depuis 10 jours et c’est les vacances, l’école est finie. À peine le sac posé, nous sommes appelés au champ pour relever les gerbes, et paf ! Il fait très chaud et nous sommes revenus sous le soleil de midi…je me mets à saigner du nez, on me dit de m’asseoir, de lever le bras opposé à la narine qui coule, rien n’y fait. On me met de l’eau fraîche sur les tempes puis de m’allonger sur le carreau, une clef dans le dos. Le saignement s’arrêtera mais je n’irai pas à la moisson ce jour-là. Dommage car j’aime bien être dehors et participer avec tous à ce travail d’été.
  4. Je me souviens des battages…ce dur labeur sur l’aire de la ferme. 50 hommes qui s’affairent autour de la batteuse, chacun à son poste, pailles, gerbes, grains, machine, tracteur…et aux fourneaux, 4 ou 5 femmes pour préparer le repas…les jeunes qui apportent des boissons frâches aux travailleurs. Puis le repas animé, les histoires, les chants ; c’est la fête, on recueille le fruit de toute une année de travail, d’attente, d’espérance.
  5. Je me souviens des années 60, c’est un peu flou comme repères mais on parlait d’Europe unifiée, sans frontières, c’était un espoir immense pour nous les jeunes. Et dans ce même temps, en 59, un Africain est venu en stage chez Simone et François à « Tout le monde » ; la JAC (Jeunesse Agricole Chrétienne) favorisait cette rencontre. De quel pays venait-il ? Je ne sais plus…Il parlait français, il voulait s’initier à l’agriculture française. Il nous parlait de son pays, de ses coutumes…depuis longtemps je rêvais d’aller en Afrique, d’y vivre. On me conseillait d’entrer dans une structure, une association. J’ai trouvé la structure que j’ai lâchée plus tard car elle ne me correspondait pas et je ne suis jamais partie en Afrique.
  6. Je me souviens de Mai 68, j’avais 30 ans, j’étais à Clichy aux portes de Paris depuis 8 mois, je travaillais dans un établissement privé avec 2-3 personnes, je découvrais un univers différent de notre Anjou, je rencontrais de vrais amis. Je côtoyais les ouvriers de Citroên, de nombreux étrangers qui travaillaient dans ces usines, qui vivaient dans des foyers ou à l’hôtel dans de toutes petites chambres. Je n’ai pas participé aux manifestations mais nous vivions les événements ensemble et je partageais l’immense espoir des ouvriers, le changement de société qui s’amorçait.
  7. Je me souviens du printemps 72…Marie-Claire entre la vie et la mort…et puis Roland qui déboule dans mon existence…et l’été on découvre les Alpes ensemble, les Alpes françaises et les Alpes italiennes, comme c’est différent des bocages vendéens et des ciels d’Anjou !
  8. Je me souviens de ce 19 septembre 1974 à Clichy, 19 heures. Je tiens notre petit Yann dans les bras, quelle joie d’être mère… ! Et je contemple le bonheur de Roland.
  9. Je me souviens de ce 30 décembre 1975. Que m’arrive t-il ? Pourquoi suis-je ainsi ce matin ? Je ne tiens pas debout ! Et Yann est lourd, lourd…mais bien-sûr…c’est le bébé qui frappe à la porte…vite préparons-nous ! La valise, la layette…Téléphonons au papa, aux amis…personne ! Ne paniquons pas, faisons face…Roland doit arriver vers 14 heures…il arrive. La valise est prête, on part à la maternité avec Yann qui a 15 mois. Voici Argenteuil. Yann reste avec nous, accepté par les soignants. Et dans les bras de l’infirmière, il apercevra sa petite sœur qui pointe son nez à 19 heures…quelles joies partagées en famille !
  10. Je me souviens de ce matin du 26 janvier 1982, dans l’aéroport, ce petit homme qui vient chambouler notre vie – aboutissement d’un rêve de jeunesse « donner une famille à un enfant qui en est privé » ; Yul était là venu du bout du monde, ses yeux interrogateurs, un peu inquiets… « Qui sont tous ces gens qui prennent soin de moi ? », il sourit…ne dit rien…même à 3 ans ½ il devait penser qu’on ne comprenait pas. Va t-on s’apprivoiser ? Se comprendre ? Cheminement de part et d’autre…et par les jeux, les sourires, les paroles des enfants, la parole est venue, celle de son pays, celle du nôtre…
  11. Je me souviens de ce 30 juin 1984 où nous sommes arrivés à Nemours dans une maison…rêve de beaucoup de Français…bien-être du jardin, des enfants qui vont et viennent, de la jolie petite ville, des bois tout proches…du travail de Roland peu loin de chez nous. Finis les longs trajets de train et les trop longues journées provoquées par ces déplacements… !
  12. Je me souviens des années 92, 93, 96…la fierté des uns et des autres…Obtenir le Bac…partir vers d’autres horizons, vers un avenir encore incertain. Que sera demain, où vont-ils s’épanouir ?

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