D’une vagabonde au vagabond : Edyn

C’est une rencontre. La rencontre avec un vagabond : Edyn.

Quelques jours avant je suis à Saint Sever chez Marie-Lou pour le Bartas Festival, de retour de notre randonnée d’une semaine avec l’âne Robert dans l’Ardèche. Nous avons déposé Mathilde et Nathanaël à Langogne la veille pour redescendre tranquillement vers nos Pyrénées en faisant halte dans ce coin de l’Aveyron qui m’a volé le cœur depuis plusieurs années.

Pendant ce week-end, séjournent aussi dans un champs voisin, de jeunes volontaires Européens chapeautés par les responsables d’une association toulousaine qui explore des lieux alternatifs porteurs d’initiatives citoyennes ou écologiques. Les Nouveaux Troubadours font partie de leur domaine de recherche et d’intérêt. Un matin, Laure, la fille de Marie-Lou, me raconte qu’elle vient de les croiser et de leur parler de moi en ces termes « Y’a une amie qui est ici, c’est une vagabonde aussi qui a beaucoup voyagé et qui s’intéresse aux lieux insolites ou méconnus, vous devriez vous rencontrer ! ». Je manque de m’étouffer en avalant mon café au mot « vagabonde » tellement cette description me fait rire ! Comme souvent le matin, je ne trouve pas immédiatement mes mots mais plus tard je dirai à Laure « tu voulais sans-doute dire « vadrouillarde » ou « baroudeuse », non ? »

Un vagabond, une vagabonde, cela évoque immédiatement un « va-nu-pieds », quelqu’un qui ne choisit pas ce destin d’errance. Pourtant, si je cherche le terme dans un dictionnaire, cette étiquette n’est pas si évidente : « (Celui, celle) qui se déplace sans cesse, qui mène une vie nomade, errante. » ou encore : « (Celui, celle) qui, par goût ou par nécessité, se déplace, voyage. » Le préjugé – si préjugé il y a – porte alors sans doute davantage sur cette notion d’errance « Action de marcher sans but, au hasard ». Or, se déplacer pour aller voir des sites en particulier et chercher à en saisir l’âme et les particularités n’a rien d’une errance. En regardant par la fenêtre et en apercevant mon véhicule rouge japonais griffé d’un tigre, il ne me semble pas non plus que je réponde aux attributs propres à la vagabonde que l’on imagine sans le sou et livrée à ses seules jambes.

L’amusement et les réflexions sur cette terminologie passés, je rencontrerai en effet ces jeunes Européens et ces explorateurs en Hétérotopies l’après-midi même, lors d’une projection d’un documentaire filmé dans l’Aude. Leurs reportages attirent mon attention et eux m’amusent : certains – certaines surtout – s’imitent au détail près dans l’allure vestimentaire, d’autres se recroquevillent dans l’identité serrée de leur groupe en se refusant inconsciemment à l’ouverture vers l’autre quand bien même c’est le but même de leurs missions. À part une des responsables du groupe, les autres se contentent visiblement d’eux-mêmes : le soir aux concerts ils dansent entre eux, en miroir. Le même style, les mêmes moues, le même déhanché : monotonie en hétérotopie ratée. Pétris de codes urbains, ils rêvent d’aller couper du bois dans la forêt et de refaire le monde. Mais ils ont du mal à le partager. Ou n’est-ce qu’une impression…

Pendant la soirée j’observe Anaïs Eychenne qui, elle, est un véritable univers à elle seule. Elle danse seule, comme un oiseau (la buse, son animal totem), les bras faisant des moulinets autour d’elle et de lourds casques posés sur les oreilles. Elle ne supporte pas le bruit. Elle ne comprend pas comment les gens peuvent danser ensemble. Anaïs est d’une intelligence rare et d’une finesse incroyable tout en étant constamment en décalage avec les autres. Elle réalise des toiles imprimées sur tissu selon la technique indienne du Kalamkari et de lois physiques qu’elle seule maîtrise. C’est époustouflant de précision et d’harmonie. On lui colle l’étiquette d’ « autiste Asperger ». Je préfère la voir comme un oiseau rare qui a été sacrément malmené dans son enfance et adolescence par l’incompréhension de ses pairs jusqu’à en être totalement paralysée. Aujourd’hui elle vit dans une petite baraque près de Saint-Sever entre ses masques, ses plumes et ses toiles, avec sa yourte à côté où elle conserve ses minéraux et fait des observations de physique quantique poussées. L’hétérotopie, c’est elle. Mais elle n’a pas de discours sur ce choix de vie ni de grandes ambitions pour transformer le monde qui l’entoure. Si on la laisse tranquille et on lui évite les ondes de la wifi, ça lui est largement suffisant. Et nécessaire. « Je suis un peu pleutre mais je me soigne » me dira-t-elle non sans ironie le jour où je passe la voir pour qu’elle me dédicace son inouï dictionnaire français-busique. J’ai envie de lui dire que je suis pleutrement admirative de ce qu’elle fait et de qui elle est.

En repartant de Saint-Sever, je repense à tout cela sur la route – cette ligne serpentante entre prés et vallées mais surtout entre idées et pensées, émotions et sentiments, mon terreau de prédilection. Solenn s’est endormie à l’arrière comme souvent, la musique ou la radio bercent mes vagabondages intérieurs. Je crois que j’aime rouler car j’aime penser et que ce temps suspendu entre deux lieux m’offre tout le loisir de plonger dans ce labyrinthe intime entre le présent et le passé, mon parchemin – par chemins – interminable et parcouru de toutes ces rencontres et expériences.

Et c’est sur cette route qu’apparaîtra un vrai vagabond. Arrivées à Tarascon, je promets à ma fillette affamée de nous arrêter dans un restaurant de bord de route où ils font d’excellentes pâtes. Au moment où nous l’atteignons, je remarque sur le bas côté droit un jeune homme qui fait du stop et je murmure « Ah, dommage pour toi, je me serais arrêtée pour te prendre s’il n’était pas l’heure de dîner ». De grâce pour lui, nous trouvons portes closes à l’auberge visée et devons retarder encore le repas. Je consulte Solenn : « Qu’est-ce que tu penses d’aller faire demi-tour là-bas pour repasser devant ce garçon et le dépanner ? ». Elle acquièsce immédiatement et s’en réjouit même. Habituée aux stoppeurs que je ne vois maintenant en général que sur les routes en France, elle trouve cette compagnie éphémère amusante et distrayante. Elle sait aussi que sa mère a fait des milliers de kilomètres le pouce levé et que c’est ce qui la pousse à s’arrêter.

La manœuvre faite pour revenir en arrière, nous repassons donc devant le jeune homme qui n’a pas bougé d’un pouce et nous arrêtons. Un rapide coup d’oeil m’indique que celui qui aurait pu avoir de prime abord l’apparence d’un néo-rural chevelu est plus probablement un vrai vagabond. Le pull aux manches trop longues, le pantalon maculé, les cheveux emmêlés. Mais l’homme a l’intérieur de ces vêtements râpés semble assez propre et a l’air doux. Je sors de la voiture pour lui proposer de mettre son sac à dos dans le coffre mais en l’ouvrant je me rends compte qu’il déborde de toutes parts et qu’il vaut mieux le mettre à l’arrière. Timidement, avec un léger accent, il me dit « Non non ce n’est pas la peine, je vais le garder avec moi » comme si lui-même appréhendait de se séparer de ce qui devait constituer ses seules appartenances. Sa coquille. Il s’assied à l’avant et immédiatement nous nous saluons, « Hola, hola ! » dit-il car il a vu ma plaque d’immatriculation, «yo soy Edyn » et en se tournant vers Solenn « Eh hola, como te llamas ? ». Il confesse assez rapidement qu’il n’en sait guère plus en espagnol et nous le rassurons en lui disant qu’on pouvait parler français. « Et toi ? » lui dis-je car son accent m’intrigue, « tu viens d’où ? ». – « Je suis originaire d’Allemagne mais ça fait cinq ans que j’en suis parti. Je suis plutôt entre Monaco et Bordeaux maintenant ». L’un l’hiver et l’autre l’été mais je ne sais plus dans quel sens. Je lui demande jusqu’où il a besoin d’aller. « Ah, je ne sais pas, peut-être Luzenac ou Ax-les-Thermes. Là-bas, à côté de la gare il y a une petite cabane qui est bien pour les gens pauvres comme moi. » – « C’est une cabane en bois ? » – « Oh non pas vraiment, tu sais c’est les abris derrière la gare mais c’est tranquille ». La SNCF des SDF. Je lui demande encore s’il marche beaucoup pendant la journée et il a cette réponse qui m’étonne et me fait sourire : « Euh non, je préfère «tranquiller » et j »essaie de réserver mes forces ». Curieuse, je veux savoir s’il dort ou se pose parfois dans des squatts : « Non, si je peux éviter, j’évite, je suis plutôt solitaire…j’ai été marié et j’ai du mal… » – « à cohabiter ? » poursuis-je en riant, « ah je comprends ! » puis je lui parle – comme à presque tous les stoppeurs que je prends – de mes amis Sarah et Den qui vivent dans des squatts depuis des années. Je m’enquière de sa ville d’origine (il se contente d’un « Vers Stuttgart ») et lui évoque la meilleure amie de David, Penny, qui vient d’Esslingen. Je le sens frissoner mais il acquièsce simplement et me dit qu’il voit où c’est, oui.

Dans un soupir il nous avoue « J’ai coupé les ponts avec l’Allemagne. Maintenant ça fait longtemps que je suis ici et j’ai rencontré des gens vraiment gentils en France… je préfère rester ici ».

Il laisse encore passer un petit temps, de ces silences plein de paix quand personne ne sent le besoin de combler un vide puis il se tourne vers moi et prononce cette drôle de question de façon prudente et réservée: « Est-ce que c’est par hasard qu’on se rencontre ? » Je sens son regard un brin hagard, vraiment interrogateur. Je souris. « Je crois oui. Le hasard de la route, de l’heure, du jour. Pourquoi ? ». Il hésite un peu… « Parce que ma ville natale c’est…Esslingen. ». Je le regarde. Sourire dans nos yeux. « Le monde est toujours petit » lui dis-je.

Je repense à ce copain de mes amis de Prades, quelques jours auparavant qui, pendant la soirée m’avait dit « Je ne crois pas aux hasards. Par exemple, si on s’est rencontré ce soir, cela veut dire quelque chose, ce n’est certainement pas par hasard » Sans pour autant en donner une explication, un sens, une raison d’être et avec mon intime conviction que si, qu’on se recontre par hasard. Mais que du hasard on en fait ce que l’on veut ensuite si on décide de le modeler.

Nous parlons encore avec Edyn, je lui demande s’il va à Bordeaux pour faire les vendanges, s’il travaille un peu parfois. Il me dit « Rarement mais oui, ça serait bien…Je sais que ce n’est pas bien de faire le manche mais je ne fais de mal à personne, les gens me connaissent maintenant et ça va ». Puis il continue en mimant de ses doigts « Je travaillais dans les computers avant, j’ai gagné beaucoup d’argent mais oh, j’ai plus envie, j’ai tout lâché ». Je hoche la tête et me tourne encore vers lui en le regardant droit dans les yeux : « Oui, je vois. Tu as fait une dépression en somme ou une sorte de burn-out n’est-ce-pas ? ». Ma franchise le désarme. « En quelque sorte ». J’ai envie de lui dire que nous pourrions parler de dépression et de toutes ces dérives émotionnelles pendant des kilomètres encore, que, comme lui, j’ai parfois cette impression de tout perdre. Mais que je suis la fausse vagabonde de l’histoire et lui le vrai.

« Je continuerais bien la route avec vous », lâche-t-il. Oui, moi aussi je ferai bien un bout de chemin de plus avec toi Edyn, me dis-je tout bas. Pour découvrir tes fêlures, parler de nos blessures, te donner des mots qui pansent, offrir ce temps suspendu au soir qui tombe et aux oreilles attentives de l’enfant derrière qui comprend toute la diversité du monde dans ces rencontres improbables. Nées du hasard. Hétérotopies. Lieux d’alterité. La route. L’homme sans toit. L’homme au regard clair et doux, à la bienveillance calme et peut-être triste, ou lasse. L’homme qui s’inquiète à présent de l’heure tardive et de si on trouvera encore une auberge ouverte où dîner – quand bien-même je suis tentée de l’inviter à manger avec nous. Mais il me devance et me dit qu’il a des petites choses à grignoter dans son sac. Et qu’il s’arrêtera finalement à Luzenac pour rejoindre sa cabane, même s’il irait bien en Espagne avec nous. Il s’étonne qu’on roule encore si tard. Quand il descend de la voiture il se penche à la fenêtre et nous dit merci et au-revoir et lanche un « Bisous bisous ! » enjoué comme si on le laissait chez son meilleur ami d’enfance ou à une colo. Alors qu’il va dormir une nouvelle nuit dehors, dans son duvet aux couleurs défraîchies par le soleil et le grand air, comme hier, comme demain. Son quotidien, ses nuits à la belle étoile. Son choix aussi. Ce dont on parle ensuite avec Solenn car il n’est pas évident de donner à entendre à une enfant que certaines personnes fassent vœu de pauvreté après une rupture vitale trop douloureuse.

Un jour, je reverrai sans-doute Edyn. Ce sera peut-être encore le hasard. Peut-être la route. Ou rien de tout cela. Un détour, une ombre, un souvenir fugace : la poésie de nos errances.

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Un commentaire pour D’une vagabonde au vagabond : Edyn

  1. JP dit :

    Très intéressant et sensible, comme toujours. Bisous bisous.

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