Les sirènes du berger

Il est des solitudes qui languissent plus que d’autres selon les périodes de l’année. Celles des enfants orphelins de tout âge ou de vieillards esseulés à l’approche de Noël par exemple. Celles des amants qui se perdent dans le tourbillon d’un temps nostalgique lorsque leurs horizons s’effacent dans une brume indéchiffrable et qu’ils peinent à se retrouver…

C’est dans cette solitude, à la fois sereine et inquiète, domptée et insaisissable que j’arpente une fois de plus des espaces susceptibles de me fasciner. D’autres espaces de solitude et de création sauvage, à l’abri des regards et des codes, façonnés par des êtres singuliers qui ont eu ce besoin, un jour, de peupler leur univers quotidien de scènes fantasques ou symboliques. Je crois que ce qui guide ma curiosité, au fond, c’est davantage l’exploration de ce besoin, plus encore que de ces espaces. Ce qui se meut à l’intérieur du cœur et de l’âme de ces personnes à la vie souvent humble et sans grands échos dans notre plus vaste espace social pétri d’égo.

Cette question en tête et sous un ciel maussade de fin d’automne qui pourrait rapidement assombrir mes pensées trop mélancoliques dernièrement, je quitte ce matin-là Figueras, sans même saluer au passage le grand Salvador, à la recherche des sculptures d’un certain Francisco Subirà i Bertran. Quelques semaines auparavant, j’avais retrouvé une ancienne collègue originaire d’ici avec la même intention mais cette premiere tentative d’approche du site avait avorté : une conjoncture malheureuse d’averse incessante, d’angoisse diffuse et d’heure tardive pour entreprendre les trois heures de route de retour en passant par des cols tortueux et inondés m’avaient découragée.

Ce jour-là cependant, je me sens heureusement plus optimiste et plus apte à l’exploration. La chimie semble avoir commencé à opérer dans mes cellules, je me refragmente peu à peu. Je sais aussi que la route et la découverte de nouveaux lieux ont le pouvoir de dompter mes pensées pour les conduire vers des espaces plus sereins, plus proches de cette petite fille que je reste, qui s’étonne et s’émerveille encore.

La route entre Figueras et Vilarnadal est assez simple et courte, une quinzaine de minutes. Le relief est d’une platitude paresseuse par ici et le village s’élève dans une morne impassibilité rurale. Je tourne un peu sans repérer le lieu avant de m’adresser à une femme derrière la clôture de sa maison qui s’évertue à retenir un molosse aboyant. « Subirà, connaît pas ! » – « Les sculptures… ? » – « Ah oui ça doit être par là, après le pont, près du hangar, il y a des « choses »». La conversation passe du catalan à l’espagnol pour cette femme qui est peut-être d’Amérique du Sud et peut-être la femme de ménage plutôt que la propriétaire du beau mas derrière elle. « Vous savez s’il est encore vivant ? ». Elle n’en a aucune idée, elle ne sait pas de qui sont « ces choses » à vrai dire – ni si c’est bien ce que je cherche. J’avais découvert virtuellement le site grâce à l’article d’une autre passionnée d’art brut et inlassable défricheuse de ces endroits inclassables, Sophie Lepetit. C’est en observant sur ses photos des personnages dansant la Sardane, d’autres montant des châteaux humains que j’en avais déduit que ce lieu devait se trouver en Catalogne. Après un échange de messages avec Sophie, elle me l’avait en effet confirmé et m’avait parlé d’autres sites découverts dans ce coin, dont les incontournables cabanes d’Argelaguer d’El Garrell que j’avais commenté ici il y a quelques temps déjà. Mais sur ce site en particulier, je n’avais ensuite fait aucune recherche préalable pour situer un peu mieux l’objet de ma quête. Je préfère toujours être surprise et vierge d’images – comme dans chaque voyage que j’entreprends. Je ne suis pas de ceux et celles qui préparent des mois à l’avance leur périple et ont déjà un itinéraire tout tracé, des horaires bouclés et dans la tête presque tout le diaporama de leur voyage qui se déroule ensuite en boucle. Ces « voyageurs » à la prudence excessive me donnent souvent l’impression d’aller vérifier les informations exhaustivement répertoriées avant leur départ et de remplir une « check list » dépourvue de toute improvisation, celle qui est donnée par les êtres qui y vivent et vous tendent des pièges sans le savoir.

Or, ma quête ne peut être gouvernée par aucun diktat spatial ou temporel et laisse une place chaque fois plus grande à l’inattendu, l’improvisation, les ratures, les retours, les non-lieux ou les déjà-vus…Je veux attraper au vol ces sensations de liberté.

Non fâchée donc par la méconnaissance de mon interlocutrice latine, je la remercie et pars me garer près du pont. En le traversant je repère en effet déjà un animal sculpté, à la crinière de béton et docilement posté devant un arbre : premier indice du lieu cherché. La femme-au-molosse avait donc visé juste. Juste derrière se cache une sorte de hangar autour et à l’intérieur duquel se dressent plusieurs sculptures. Je suis frappée par un couple de plus de deux mètres derrière l’enclos, assis et nu, se tenant par les mains dans une posture peu commune. Ils se tiennent l’un face à l’autre sur un banc de pierre, les paumes droites jointes, les bras légèrement levés et leurs mains gauches réunies comme dans un geste d’offrande partagée ou de danse traditionnelle. Les formes sont disproportionnées, assez maladroites mais l’expressivité des visages est intense : la femme a des lèvres proéminantes qui devaient être rouge carmin à l’origine, entrouvertes sur une multitude de dents et ses yeux ronds sont grand ouverts dans une expression de stupéfaction immobile. Ses cheveux de paille sont retenus par une couronne de galets ronds et elle porte plusieurs bijoux. Je ne vois pas le visage de l’homme dans un premier temps car il tourne le dos mais il a lui aussi des cheveux « bouclés de pierres » et un nid perché sur sa chevelure. Plusieurs tournesols et plantes de béton se dressent plus loin et quelques tableaux mélangeant peinture et assemblage, dont « El Sol » – le soleil – ou des animaux imaginaires créés avec des branches ou bouts de bois. Des poteries peintes et transformées gisent aussi dans un coin. Je me demande à quoi servait ce hangar avant d’être le dépôt d’une partie de ces sculptures. Mais curieusement il y en a beaucoup plus à l’extérieur, dont les fameux danseurs de sardane, la danse traditionnelle catalane. En ronde, les bras levés et se tenant par les mains, ils portent l’habit blanc et jaune et la ceinture rouge, couleurs du drapeau catalan. Les hommes en pantalon, les femmes en jupe. Devant eux, un autre petit banc de pierre où Subirà a indiqué un approximatif et amusant « saien » (« siège » écrit de façon phonétique, ce qui laisse supposer que le berger ne maitrîsait pas forcément l’orthographe ; à son époque, le franquisme interdisait l’enseignement en catalan et il avait dû être scolarisé en castillan).

Sur ce périmètre étroit foisonnant de sculptures et d’herbes ou de plantes, plusieurs éléments typiques de l’art brut sont réunis : représentations de scènes quotidiennes ou drôles, bestiaire, mélanges de matériaux, finitions grossières, inscriptions intitulant les œuvres. Pour essayer de capter ces créations sous plusieurs angles j’entre dans la scène de danse, je contourne certains animaux et j’en découvre d’autres sous mes pieds et sous les plantes grimpantes ou envahissantes : sous le crocodile par exemple je découvre une tortue recouverte de coquillages. Il est évident que toutes les couleurs ont perdu de leur superbe. Quelques poules ou œufs de ciment sont cachés entre les branches, je lève le pied soudainement honteuse en me rendant compte que j’écrase une grenouille cachée entre les herbes…

Le temps reste obstinément couvert et grisâtre mais mon humeur commence à lever ses voiles sombres en découvrant tous ces trésors délaissés là, à l’abri des regards, reliques d’un temps passé où le berger devait venir façonner et assembler ces pierres. Je reste sur ma faim. Je me doute qu’il y a plus de choses. Je décide alors d’aller au café du coin et d’interroger le quidam. Je prends la voiture pour quelques mètres et en entrant j’ai cette même impression mille fois vécue en voyage dans des endroits oubliés du monde : un temps d’arrêt et tous les regards qui se tournent et se fixent sur moi, nouvelle figure, incongrue, un « Vous vous êtes perdue Madame ? » muet et suspendu dans l’air vicié, le public est exclusivement masculin à ce moment-là, paysan et familier, ventres bedonnants et boutons de chemise a carreaux « mardi avec mercredi », une casquette vissée sur le cheveu gras, la bière ou le cognac dès 10 heures. Je dénote. Alors dans ces cas-là je ne donne pas tout-de-suite en pâture mes questions, j’apprivoise le lieu et me dirige vers le comptoir comme si je venais ici tous les jours et demande « Un tallat sisplau » (« un noisette s’il-vous-plaît ») en prononçant le moins de mots possible qui trahiraient mon accent. À côté de moi, un ouvrier agricole africain est tout aussi exotique que moi mais déjà intégré dans le paysage apparemment, on échange un regard et on se sourit, complices d’étrangeté, je rigole intérieurement en imaginant la tête des locaux quand il a débarqué dans ce bled.

Après un temps, je lance ma question au tenancier du bar et aux ouailles autour : « Vous connaissez Subirà ? Il vit encore ? » – « Ah… el Paquito… ? No no, fa temps que ja no hi és ». « Et ses sculptures vous en savez quelque chose ? ». Mes paysans vachers ou chasseurs du dimanche s’interrogent du regard, s’interpellent, se demandent un peu de quoi je leur parle puis trouvent la solution, fiers de pouvoir aider cette saugrenue visiteuse étrangère : « ah oui il avait une maison plus haut et en face dans le poulailler-potager il y a des figures. Tu devrais demander à Rosa, la ferme d’à côté, elle en saura plus ». Graal. Un potager de pierres : écho au facteur cheval. Un contact, l’espoir. Je sors du café et vais directement aux dépendances agricoles à côté. Deux chiens m’y accueillent bruyamment, ne décourageant pas mon avancée déterminée : « Rosa ? » qui, déjà, rappelle à l’ordre un de ses canins aux dents effilées (décidément dans ce village les molosses sont de mise) et après lui avoir expliqué la raison de ma présence ici, elle s’enthousiasme et me dit de la rejoindre au casal en haut du village où il y a justement une petite expo parlant de Subirà qu’elle peut m’ouvrir. Cette petite femme trappue entre deux âges et en bottes boueuses a quelque fonction à la mairie et se charge elle-même de cette expo, ce qui me réjouit, le ciel bas et lourd ne me pèse plus autant et ma venue à Vilarnadal n’est pas vaine.

Nous nous retrouvons dans la grande pièce du casal où quelques coupures de journaux et photos des oeuvres offrent un aperçu du travail de Francisco Subirà i Bertran. J’en profite pour l’interroger : c’est à la retraite, désoeuvré, qu’il s’est mis à sculpter. Parmi les artistes « bruts » créateurs d’environnement il y a toujours un déclic, un moment fondateur : une pierre à la forme étrange sur laquelle il avait trébuché pour le facteur Cheval, un tronc d’arbre pour Joël Barthes à l’écluse de l’aiguille, la mort de son chien pour Lucien Favreau à la Bohème…et pour Francisco-le-berger, apparemment ce fut l’os de la joue de porc qu’il venait de manger qui l’intrigua. Il se mit alors à feuilleter un livre de sculptures qu’un ami lui avait offert puis commença à réaliser quelques essais en s’inspirant des animaux d’abord. J’apprendrai aussi qu’il quitta l’école tôt, sa sœur puis un frère et sa mère décédant de tuberculose lorsqu’il n’était qu’un jeune ado et sa famille potentiellement contagieuse mise ainsi à l’écart, qu’il se maria mais que ni lui ni sa femme ne pouvaient avoir d’enfants et qu’il fut berger pendant plus de quarante ans. Une vie discrète et solitaire en somme. Sur les photos il a un air bonhomme et humble. Je remarque que toutes ses sculptures étaient nettement plus colorées qu’à présent, ce que Rosa me confirme. Elle m’indique comment me rendre à son ancienne maison face à laquelle se trouve le potager rempli de créations et me parle de certaines pièces, conservées mais qui ont perdu de leur éclat. Je la remercie et y file aussitôt.

Deux flamants étirés et majestueux entourent le portail fermé et je reconnais aussitôt la scène des castellers, haute sculpture représentant cette fascinante tradition catalane des « châteaux humains ». Entre tradition et imagination l’emmenant dans des contrées fantastiques lointaines, Subirà jongle avec des animaux et des personnages qui se font écho entre eux et créent une scène espiègle et vivante. Mes photos sont toutes ratées à cause des nuages lourds et de la mauvaise qualité de ma caméra sur le portable mais aussi parce qu’il est très compliqué de trouver un bel angle entre le grillage et les murets. Sa maison en face est simple et décorée elle aussi de quelques animaux, dont un fier gall dindi bleu et ocre. Elle a été rachetée par une famille qui s’est engagée à conserver toutes les sculptures de Francisco en l’état, ce qui semble être le cas. Mes yeux fouillent éperdument tous les recoins pour essayer d’apercevoir tous les éléments de ce poulailler haut en couleurs et ma curiosité s’aiguise à chaque bout de patte ou de museau que j’entrevois sous une végétation anarchique qui a repris le dessus par endroits. J’imagine le berger retraité venir modeler ici ou dans son ancien hangar-bergerie son bestiaire et ses personnages, plus aptes à adoucir ses journées et les rendre captivantes et drôles que le cours terne et morose de la vie dans ce village esseulé de l’Empordà. Je réalise à ce moment-là que la sculpture, la peinture ou l’écriture se rejoignent dans cet élan et ce besoin de créer un monde parallèle où l’on articule les êtres pour les disséquer et les saisir, pour en extraire ce qui nous interroge ou nous fait le plus de bien, pour former une société qui nous console de notre irrémissible solitude. Les personnages de Subirà sont ainsi unis ou réunis autour de rites traditionnels : la danse de la sardane, les castellers, la cobla…Ils se tiennent par la main, ils se regardent, ils se touchent ou se soutiennent. Ils ne sont pas contagieux et ne s’évitent pas, ils semblent ignorer les cicatrices d’une famille maudite par la maladie et la mort précoce. Avec ses sirènes, ses astres et ses animaux exotiques, par des détours artistiques et insolites, Paquito a rejoint la communauté et y a fait sa place, troquant ses moutons contre ceux de Panurge, ses pairs auxquels il ne ressemble pas mais qui auront fini par reconnaître sa valeur et sa singularité.

Je repars de Vilarnadal l’esprit peuplé de pensées et de personnages et le zèle du voyage réanimé grâce à cette découverte saisissante, prête à avaler des kilomètres pour rejoindre d’autres souvenirs, les dépoussiérer puis les recouvrir de nouveaux : le lac du Salagou puis le cirque de Mourèze, théâtre de mes années entre Montpellier et Clermont l’Hérault où vivait celui qui fut mon amour et qui était doué lui aussi pour vivre avec des fantômes et des êtres fantastiques nés de sa plume, êtres qui se déployaient en dessins et en noir et blanc. Une occasion de plus pour interroger le passé, à l’orée du lac sous les derniers rayons car ici plus au nord il faisait beau, en retrouvant l’ami de longue date, Philippe, qui, de départs en retours et en détours, est, quant à lui, toujours là. Mon ami revêche, souvent insatisfait mais curieux lui aussi – l’insatisfaction étant souvent le moteur de transformations et quêtes impossibles. Ensemble nous parlons du décès récent de son père et de la mort en général puis, après le vernissage local d’une expo intéressante de dessins à l’encre, nous rejoindrons ensuite son amie et ancienne compagne qui vit à Lodève et s’occupe de la Distillerie, lieu associatif accueillant ce soir-là une troupe itialienne en fin de tournée qui nous feront virevolter et danser un folk joyeux et entraînant.

 

De la sardane à la tarantella, tout est finalement question de ne plus fuir : se prendre par les mains, se regarder dans les yeux et s’enlacer le temps d’une danse, pour cueillir le temps présent et oublier les tourments de nos deuils et de nos liens qui s’emmêlent ou s’effilent inexorablement lorsque nous ne prenons pas garde aux trompe-l’oeil et aux pierres angulaires qui nous font trébucher.

Pour voir les photos (de qualité médiocre) cliquez ici

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