Dans les jupes himalayennes de l’Inde

Dans les jupes himalayennes de l’Inde

Carnet de voyage, été 2004

(New Delhi, Himachal Pradesh, Ladakh, Parvati Valley, Dharamsala)

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« Pour nous qui vivons dans une époque coupée de toute tradition,

il nous reste la poésie comme guide pour le voyage. »

Olivier Germain-Thomas, La tentation des Indes

14 juillet.

Le voyage commence toujours la veille du départ. Hier soir, course finale entre le Vieux Campeur et la pharmacie pour finir le sac (en le complétant d’éléments incontournables). Déja chez Yul, une halte de fortune dans les minuscules espaces parisiens, à se débarbouiller dans le lavabo, puis à tout boucler. J’ai dormi à peine deux heures complètes d’un sommeil très léger. Réveil à 4h20.

À l’aéroport, je recopie une lettre pour Dassun (l’enfant philippin que je parraine pour sa scolarité) et j’envoie aussi une lettre à David, une image de moi sur un chameau au dos. Je dors de façon saccadéee lors de deux vols, Paris-Milan, Milan-Delhi. Dans le ciel, la lune a un visage. Un profil rieur.

Arrivée à New Delhi. Chaleur collante. Odeurs de gaz et diverses pollutions, de vache, d’urine, de mets épicés, de tout…Ville immense mais qui semble également remplie de verdure.

Mes impressions se mélangent entre le Dakar bordélique du Sénégal (petits baraquements avec échoppes ouvertes et gens assis devant) et la Chine subtropicale pour le climat, la flore, l’atmosphère. Des klaxons fatigués, les rickshaws jaunes et verts, des gens qui marchent sur le bord de la route, d’autres qui dorment en file sur les trottoirs, la démarche féline des jeunes hommes puis le pas lourd de vaches bossues, des chiens errants…Un bordel de fils électriques au-dessus des habitations.

Je ne sors pas ce soir car j’ai besoin d’un bon rafraîchissement au baquet et David appelle. Drôle d’impression de sentir sa voix si proche. Nous sommes interrompus par une coupure de courant. Mes messages semblent passer, prompts à le rassurer. Demain, je verrai un peu plus de cette ville tentacule. Je ne souhaite pas l’explorer à fond car elle m’effraie absolument (comme toute grande métropole inconnue).

15 juillet.

Première journée delhienne…délhirienne même. C’est comme à Dakar : impossible de faire plus de 100 mètres sans s’attirer la sympathie d’un jeune homme. Ça vient naturellement, on ne sait d’où il sort et puis sans s’en rendre compte, on passe la journée avec, car il s’accroche et ne décollera pas. Dans ce cas je passe de la froideur initiale à des « Hmm hmm » désintéressés pour finalement m’habituer, voire tirer profit de cette escorte (rickshaws moins chers, sorte de « garde montée» permanente contre l’assaut d’autres intrus, connaissance des quartiers) et j’éclipse les conséquences finales : un de ses amis nous rejoint en milieu d’après-midi, on va voir un film indien. Ambiance incroyable dans le cinéma, les Indiens s’extasient, sifflent et hurlent à la moindre scène d’amour.

À noter à ce sujet : la censure indienne permet de voir des scènes plus que suggestives qui, sans aller jusqu’au bout, sont d’un érotisme incroyable. Parties du corps dévoilées, ventre qui frémit, un baiser de l’homme sur le genou de la femme, des regards langoureux, sublimes. La femme de dos, visage contre le mur et l’homme l’embrassant dans le cou, l’enlaçant. Plus d’un réalisateur à l’érotisme moribond devrait regarder quelques productions de Bollywood.

Pour revenir à mon escorte : un jeune homme étudiant en sciences voulant devenir docteur. Son copain, 20 ans, qui me traduira bruyamment presque tout le film, étudiant (du gouvernement) aussi. Premiers échanges avec le premier (Ravi) sur Jésus puis sur les Dieux hindous. Nous allons du côté de Connaugh Place, dans un temple (kitsch), un Sadhu à l’entrée, dans un office de tourisme du gouvernement pour avoir une carte, un magasin (Emporium), toujours du gouvernement pour acheter un punjabi et avoir l’allure locale puis nous nous rendons à Old Delhi pour contempler les murs rouges du Red Fort et ensuite dans un temple sikh, puis nous déambulons dans les rues encore si fortes d’odeurs (d’épices, d’encens, de bouse, de pisse, de gazs, d’absolument tout). Nous arrivons au Lahore gate, où se niche une immense mosquée.

Retour en rickshaw vers Connaugh Place pour voir ce film, sauf qu’on passe voir cet ami, à ce moment il fait tellement chaud que je me demande si je vais encore tenir, le trajet semble interminable, tout colle. En attendant dans un café, je constate que je suis absolument trempée. Nous allons finalement (de nouveau en rickshaw) au cinéma – surclimatisé, très confortable.

Puis retour au Main Bazaar, je retire de l’argent. J’ai le droit à une demie-heure de répit pour aller me doucher et me changer et mes énergumènes reviennent pour aller boire une bière. Bar confortable, clean, assez simple. Uniquement peuplé d’hommes. Je suis donc la seule femme. Après moult insinuations et références au film, je comprends que mes gardes du corps du jour aimeraient bien goûter au « french kiss » et me demandent si je souhaite « enjoy with us » : but implicite de la bière « very strong » qu’ils me servent d’office mais qui n’aura pas raison de ma lucidité. À leur requête je réponds un non limpide, clair et déterminé. Ils me soudoieront une bise avant de descendre du rickshaw un rien dépités. Le conducteur plaisante sur ces « gentlemen ».

Autres micro-événements : des hommes passant entre les voitures et quémandant 2 sous en faisant toucher leur serpent, conversation avec le propriétaire du Namaskar hotel sur les tours proposés.

Bizarrement pendant toute cette journée j’aurai l’impression que le temps n’avance pas : est-ce parce que chaque minute est pleine ou le juste retour de la solitude qui demande encore à être apprivoisée ?

Ce soir, une première connexion à Internet pour me consoler de mon portable en panne de batterie alors que je n’en avais pas du tout l’an dernier lors de mon périple chinois, il me semble aujourd’hui indissociable du contact avec David et sans lui je me sens vraiment au cœur de ma solitude.

C’est donc moins facile de voyager amoureuse qu’absolument détachée – quoique ce qualificatif à propos de l’an dernier serait à nuancer.

Les Indiens ont l’odeur d’épices. Main Bazaar n’a pas volé son nom. La chaleur m’accable. J’ai hâte de rejoindre les montagnes, même si j’ai peur d’être dans l’illusion de l’an dernier sur mon refuge aux frontières kazakhes, mongoles et russes. Magnifique mais loin d´être rassurant lorsqu’on se lance en solo sur les chemins de traverse.

17 juillet.

Écrire sur les jours qui coulent pour en retenir un brin d’essence, une motte de terre mouillée au fond de la mémoire.

Qu’ai-je fait ces deux derniers jours ? Déambuler dans Delhi hier, légèrement oppressée par la circulation si dense et les regards, les sollicitations permanentes des Rickshaws, des commerçants. Oppressée par la chaleur et la pollution collantes, qui assoiffent. Je ne suis pas encore campée dans mes projets de voyage, trop flous, trop hasardeux, c’est pas si mal mais je me déroute moi-même, en étant ouverte à diverses possibilités, à diverses options, je ne fais pas forcément le mieux, le plus satisfaisant. Je sens uniquement les choses, je ne les conscientise pas. Je vis un voyage déambulatoire.

Delhi, donc, que je traverse largement en rickshaw sur une improvisation assez rigolote. Je résistais aux appels de leurs chauffeurs lorsqu’un Sikh, déjà « chargé » de deux Asiatiques m’interpelle pour remplir d’un 3ème guss son char. Je monte, trouvant l’affaire amusante. Les deux autres, que je prends initialement pour des Chinois, sont en fait Tibétains et se rendent à la « Tibetan civil lines » où j’avais éventuellement pensé poser bagage en arrivant. Je me dis que je vais découvrir le lieu pour voir si je le choisirai au retour. Il s’agit littéralement d’un ghetto, d’un « camp » à part. On entre par une grande porte grillagée jaune, il y a un bout des deux côtés, ça s’arrête. Et derrière aussi, je suppose que c’est coupé par la Yamuna. C’est tranquille certes mais ça me fait une impression bizarre avec ce côté excentré et coupé du reste, sédimenté autour de l’identité tibétaine. Est-ce que je trouverais ça drôle d’avoir un ghetto français (comme à Pékin avant) dans une capitale étrangère ? Ça me semble assez limité pour l’échange et la rencontre. C’est assez révélateur du système très fragmenté des identités en Inde et des castes aussi évidemment. La géographie nous encercle dans nos zones de confort mais aussi dans des îlots étanches les uns aux autres.

Des moines tibétains passent mais il y a aussi des Indiens, certains mendient. Je fais rapidement le tour et je me sens rapidement au bord de l’ennui. J’envoie quelques messages pour occuper le temps et justifier ma présence ici où je n’ai finalement que peu à faire (d’autant que le « Tibetan market » me semble rempli de chinoiseries).

Finalement je négocie un rickshaw pour aller voir la fameuse Connaugh Place et y traîner ma fatigue, accablée par la chaleur encore. Je fais le tour – au moins quatre fois – en prenant quelques artères perpendiculaires, juste pour voir. C’est assez ennuyeux. J’ai mal aux jambes. Je capitule en demandant la direction de la station de train. Je longe un mur rose dans une rue ombragée où un Indien me parle pour me venir en aide. Face à ma froideur (méfiance face aux illusions que provoqua hier de simples sourires), il me précise « I just want to help you, nothing else, no money ». Ça me le rend plus sympathique. Je déteste devoir être froide pour que l’autre ne s’emballe pas, enfreigne mes frontières naturelles. J’aurais plutôt le sourire facile sinon.

Retour donc à Paharganj, je cherche un endroit où manger. Je le trouve à la Navrang guesthouse. Puis retour au Smyle Inn pour partir avec un couple coréen d’âge moyen pour ce fameux bus pour Manali. Nos rangs grossissent à mesure que notre pick-up s’arrête aux diverses adresses d’hôtels. Deux Japonais (que je prends cette fois pour des Tibétains) se joignent à nous, c’est un couple adorable, très frais et rigolos. Je leur demande s’ils connaissent le Wabi Sabi, ils s’exclament, ne peuvent pas exactement le définir (à part que c’est répandu et une philosophie), quand je leur donne la définition de David, ils approuvent. Puis je leur parle des Hainous, ils connaissent aussi (et s’extasient du même coup de ma culture nippone…!).

Le voyage jusqu’à Manali sera long et fatigant, avec un seul sommeil entre deux arrêts (très fréquents). Je sympathise avec ma voisine, une Allemande qui a vécu deux ans dans un ashram dans le sud de l’Allemagne et qui va rester un an en Inde. Comme moi, elle voyage seule (pour trois mois, son copain la rejoint après). Elle me fait relativement penser à Catherine. Nous cherchons ensemble une guesthouse lors de notre arrivée à Vashisht ; chambre sommaire au Kalptaru, toilette au baquet dans salle-de-bain commune, ça me va. Je suis rompue de fatigue. Je vais me poser dans un restau-terrasse sur un toit. Une Allemande accompagnée d’un Australien d’origine cachemiri m’invite aussitôt à me joindre à eux. Ils n’ont pas l’air frais. Me proposent le rhum qu’ils sont en train de se siffler et que je refuse (fatigue – chaleur, et puis quoi encore?). Imbibé d’alcool et de drogue, le Cachemiri (Aslam) me pose régulièrement les mêmes questions. À une autre table, un groupe formé d’Occidentaux et de Sadhus se tournent régulièrement pour nous regarder. Un autre, plus gros et plus âgé, s’allonge et sniffe une drogue rouge.

Les Sadhus Babas m’impressionnent littéralement : peau noire, cheveux crépus, barbe, corps fin pour les jeunes, toge orangée autour de la taille et un regard pénétrant très particulier (un regard oblique et « paralysant » car comportant une forme d’envoûtement). Un ton calme et rythmé lorsqu’ils parlent.

Finalement, les deux énergumènes me laisseront enfin à ma solitude après un départ en éclat (contestation sur leur addition) puis je rentrerai me reposer un peu : en fait, je suis absolument cuite. Je m’endors comme si on m’avait droguée. J’en suis à ce point paralysée que vers 20 heures, je me demande si j’aurai la force de me relever. Par miracle, je le fais. Je vais dîner au Tibetan restaurant, Thukpa vegetable (une soupe de pâtes avec plein de légumes crus). En fait, ça c’est après avoir été au centre Internet à côté où on peut faire des appels internationaux ; j’ai enfin pu brancher mon portable à la réception de la guesthouse et enfin lire les messages de David, par contre celui que je lui envoie ne passe pas. Énervée par tous ces problèmes techniques et craignant qu’il ne s’inquiète, je décide de l’appeler. Longue conversation qui nous rassure. Il me dit avoir été inquiet la veille et mal car le week-end arrivait et se profilait solitaire. Bien qu’il soit constamment présent et dans mes pensées, je ne peux pas dire que le manque de lui me soit cruel. Je pense que c’est parce qu’il n’a jamais été associé à ces voyages lointains et épiques qui font partie de mon univers. Je ne peux donc jamais comparer cette situation avec une qui lui serait directement attribuée. À Barcelone, sans lui (et même déjà à Paris), je serais évidemment beaucoup plus aux prises du manque et de la mélancolie. Ici, je suis absolument ailleurs. Par contre, je réalise de la relativité de mon envie de m’expatrier à nouveau, coupant encore et encore ma vie en mille tronçons. Je crois également relativiser mes besoins d’escapades solitaires, celle de l’an dernier à travers la Chine me paraissant de loin unique et incomparable.

Je m’endors tard ce soir-là avec pour compagnie La tentation des Indes d’Olivier Germain-Thomas.

18 juillet.

Je me lève tard, déjeune et fais mon sac, comptant partir cette nuit pour Leh. Je descends jusqu’à Manali à pied, la montagne de pins est belle. Quelques cascades, malheureusement bordées de détritus et la rivière en bas, au courant impétueux (j’apprendrai plus tard qu’un Israëlien drogué y est mort en voulant la traverser « pour aller plus vite »). Manali me semble bruyante et peu attractive, je m’enfonce dans une rue derrière puis j’aperçois des drapeaux de prière qui m’attirent sans appel. Je découvre une vaste gompa et entre pour la visiter lorsqu’un Tibétain vient me parler. Il est le frère d’un moine qui est là aussi, jeune homme timide de 19 ans au beau visage et à la robe violacée magnifique. Il me montre quelques photos des treks qu’il fait, je lui montre celles de France, un groupe d’Indiens vient et me demandent s’ils peuvent prendre des photos avec moi. Les cinq hommes (dont un Sikh) défilent à mes côtés et je suis absorbée dans leur appareil devant le temple tibétain. Cela me rappelle les poses avec les Chinois : même défilé absurde avec pour principale question : qu’est-ce qu’ils racontent ensuite en montrant leurs photos?. Le Tibétain amusé – qui s’appelle Norbu – m’invite à prendre un thé chez lui. Sa mère et sa sœur sont en train de manger dans la pièce qui est aussi l’entrée, assises par terre. En fait nous sommes dans le « Health trate center » car sa sœur est infirmière. Dans l’autre pièce où nous allons il y a trois lits, des photos du Dalaï Lama et une rangée de coupoles argentées. Norbu m’explique que chaque matin ils les remplissent d’eau (offrande à Buddha) et le soir ils les vident pour nettoyer la maison. Norbu m’écrit plusieurs mots tibétains qu’on traduit ensemble sur mon carnet de voyage.

Lorsque nous repartons, la mère de Norbu rit beaucoup. Il me dit que c’est le fait de l’entendre parler une autre langue qui provoque son hilarité. Norbu, n’ayant visiblement rien de mieux à faire aujourd’hui, propose de m’accompagner au Hidimba Devi Temple. Sur la route nous nous arrêtons dans une baraque de fortune (j’oubliais : avant nous prenons un thé près du temple car nous ne l’avions pas pris chez lui), où il connaît les habitants, des Tibétains. Nous nous asseyons dans l’espace-jardin sur un petit banc de bois et une jeune fille nous apporte de délicieux momos avec une sauce très relevée. Il se met à pleuvoir, nous rentrons dans une pièce sombre de la maison.

Nous marchons ensuite jusqu’à ce temple hindou, tout en bois, très particulier. De nombreux croyants indiens y viennent. Sur le devant, il y a des cornes de mouton (ils sacrifient cet animal pour des fêtes religieuses). Le temple se trouve en haut d’un parc de pins très agréable. À l’entrée on propose de toucher ou plutôt poser avec un serpent ou des lapins angora. On continue à discuter avec Norbu qui m’est réellement sympathique. Il m’apprend que son frère aîné s’est retiré dans la montagne depuis deux ans. Il vit dans une grotte, n’a pas le droit de descendre et c’est donc sa mère ou ses frères et sœurs qui lui apportent du riz et quelques autres provisions. Norbu, lui, est bouddhiste mais ne pourrait pas imaginer adopter une vie monastique. Son petit frère est devenu moine à l’âge de 8 ans.

Nous allons ensuite visiter le Old Manali que Norbu surnomme « Israëli city » tant il y a de représentants de ce pays dans le coin. Pris à part, ils sont considérés comme sympathiques mais en groupe ils ont mauvaise réputation (bruyants, trop fêtards, un peu dingues), ce que j’avais remarqué dès New-Delhi. Je vois une artère principale totalement dédiée au tourisme (échoppes vendant mille articles, dessins psychadéliques honorant les drogues), des cafés-terrasses aux musiques reggae. Nous prenons un nouveau Tibetan tea puis redescendons pour aller chez lui, c’est-à-dire sa maison personnelle. Nous passons devant des Tibétains qui sourient de le voir passer avec une Occidentale.

Sa maison est rouge pourpre comme le sont traditionnellement les maisons tibétaines ; l’intérieur est majoritairement bleu, il a posé un lyno style parquet clair dans la chambre. Il y a deux pièces assez spacieuses, la chambre et la cuisine, plutôt dénudée. Dans la chambre, deux lits, une petite table, une télé avec VCD et deux-trois posters de femmes attractives. Il commence par mettre un disque karaoké de chansons tibétaines qui se bloque. Puis Sept ans au Tibet que nous regardons en partie, distraitement. Brad Pitt s’y fait frotter le dos énergiquement par une Tibétaine, ce qui n’est pas très réaliste puisque les Tibétains n’ont pas pour habitude de se laver.

Norbu va dans la cuisine, me prépare un thé puis à manger (une omelette sur un pain brioché). Je vais aux toilettes dehors, c’est-à-dire entre les arbres en contrebas de son jardin rempli de ganja. Elle pousse naturellement partout, sur le bord des routes, dans les jardins mais Norbu ne fume pas et veut la couper pour installer table et chaises. Sur le côté, un petit baquet et un thermos, une brosse à dents et du dentifrice. J’en déduis que c’est le coin « toilette corporelle » – en pleine nature.

Après cette bonne journée de partage en sa compagnie, je quitte Norbu pour regagner Vashisht. Je commence à pied puis un rickshaw passe, contenant déjà deux Indiennes en sari et un bel homme.

L’homme monte à l’avant avec le chauffeur et je grimpe à l’arrière. En arrivant au village, je prends mon billet pour Leh en jeep, je pars me promener derrière le village où je rencontre deux Japonais et Gauri, l’Allemande, assis devant le temple – nous discutons un moment et décidons avec Gaori de tester les sources chaudes. Je vais aussi m’informer sur le prix du massage ayurvédique – 350 roupies pour 1h30, je prends rendez-vous pour 20h45.

Les sources chaudes se trouvent dans un joli bâtiment – temple. Au fond de la petite cour, des Sadhus chantent une sorte de mantra, sur la droite il y a un petit autel. L’ambiance du lieu est mystérieuse et enveloppante. Il y a un bain et un autre bassin sans eau mais avec des robinets. Tout autour des femmes moitié nues, de tout âge, se lavent. Quelques-unes ont la force de s’immerger dans l’eau – qui nous brûle les pieds. Nous acceptons un petit baquet tendu par une jeune Indienne pour nous arroser doucement d’eau. Souvenirs de bains de Budapest – la sensualité de l’eau, sa lumineuse féminité.

Puis je vais à la séance de massage. Il s’agit de quitter tous ses vêtements et de s’allonger sur une planche : le massage sera absolument intégral, alternant les frictions, points de compression et massages. Au bout d’un moment viennent les huiles parfumées. Deux heures de plaisir…Le massage sur le ventre est celui qui procure la plus grande sensation de plénitude, comme un corps fécond, accepté, vécu. Avec cette nudité offerte, mieux vaut ne pas être pudique : le jeune masseur s’installe un moment entre mes jambes pour effectuer le massage du dos. Quelques mouvements de stretching aussi. À la fin il me recouvre d’un drap et le massage de la tête est très doux. Tout semble fini, il sort, rerentre, je reste immobile, ne sachant si la séance est bel et bien finie et comme rien ne se passe, j’ouvre les yeux et lui demande. Il me répond que oui, tranquillement installé sur une chaise près de la fenêtre. Il a l’air aussi apaisé et heureux que moi. Comprenant que je pars cette nuit à 2 heures du matin, il me propose de dîner avec lui et de me tenir compagnie.

Je vais donc chercher mes affaires puis revient. Conversations sur l’ayurveda et les différents massages (thaïs, shiatsu), l’ashram de Pune près de Bombay où il était, ses voyages et son village près de Rishikesh.

À 1h45 je vais sur la place du village. Il y a 4-5 jeunes attendant leur voiture pour Leh qui arrive pile à l’heure tandis que je devrais attendre une heure avant de voir apparaître la mienne. Seule avec des chiens et un Sadhu qui alterne entre marche dansée (ou transe?), mouvements de yoga et moments où on se scrute discrètement dans l’obscurité…Drôle d’ambiance, avec en prime un orage qui menace et gronde dans le ciel noir.

19 juillet.

Le trajet en jeep pour Leh sera absolument harassant et interminable. Je suis mal assise à l’arrière avec deux Indiens et l’accompagnateur. Je retrouve le couple coréen et il y a aussi trois Israëliens assez sympas et un Tibétain sur qui je teste mes mots tibétains. Il me prendra au piège en me disant un moment : « Mine indjebodon » (« You are beautiful »). Le paysage aussi est beautiful. On atteint peu à peu la lune, hautes montagnes d’ocre à l’aridité flamboyante ou sommets enneigés.

Nous arrivons vers 21 heures. Le Ladhak se révèle sous ses champs de colza, de nombreuses stupas, moulins de prière, maisons tibétaines et drapeaux flottant au vent. Je dors dans une petite pension sur Old Fort Road tenue par un jeune homme sérieux et courtois.

20 juillet.

Mal de tête et diverses douleurs durant la nuit. À 5 heures du matin, assoiffée, je vais chercher de l’eau du robinet que je purifie et fais des mouvements de yoga pour m’apaiser. Fièvre.

Je me réveille donc un peu tard, prends le temps de faire les choses, d’errer un peu. Journée tranquille à Leh. Exploration de la ville, visite de la gompa, du quartier de Changspa où je me renseigne sur les cours de yoga. Je rencontre un professeur qui me propose un cours le lendemain à 9 heures. Du coup, je décide de déménager à Changspa et vais frapper à diverses guesthouses. Finalement je trouve auberge à « Lhachik Guesthouse » tenue par une famille ladhakie. On me dit que je prendrais la chambre d’un Canadien qui part en trek.

Ceci réglé je monte au Shanti Stupa (ascension pourtant déconseillée en arrivant à Leh et c’est vrai que mes forces manquent. Un garçon derrière moi me conseille d’y aller « slowly »). C’est tout simplement beau. Un paysage circulaire de la vallée, la montagne, le palais, les stupas. Je vois deux hommes occidentaux se prosterner aux pieds de Bouddha et je m’aperçois que je ne donne aucun crédit aux religions adoptives. Ils sont peut-être sincères mais je ne les sens pas. Artifice.

En redescendant, une voix derrière moi me demande comment j’ai trouvé ça. Il s’agit du garçon rencontré au début. Involontairement ironique, je réponds « It’s not bad ! ». Il s’exclame « Mais de quel pays tu viens pour dire juste « it’s not bad » ? ». Nous parlons un peu, il me dit qu’il est canadien et au fil de la conversation je me rends compte que c’est celui dont je vais reprendre la chambre !

Puis une heure d’Internet dans un centre où le monsieur connaît très bien un Catalan de…Terrassa (qui a écrit un livre sur le Ladhak). Je rentre dans le noir, incertaine de la direction. Puis étonne mes hôtes en désirant manger à plus de 22 heures passées. Nuit encore quelque peu inconfortable.

21 juillet.

Déménagement matinal puis deux heures de yoga de 9 heures à 11 heures. Je suis contente de m’initier avec un maître indien. Il constate que je suis souple, me fait faire plusieurs postures qui durent. Malheureusement je ne comprends pas très bien son anglais, ce qui bloque l’accès aux explications sur les shakras, les différents noms…

Avant de m’engager comme « disciple », il m’avait montré un album le montrant dans toutes les postures de yogi possibles et inimaginables.

Je vais ensuite m’installer dans la guesthouse, lessive…puis tour à Leh, au marché, sur l’ère de crémation et le terrain de polo, je ne sais plus ce que je fais d’autre, j’essaie de réparer mon appareil photo – impossible – ah si ! Je téléphone à David en devant faire un stupide aller-retour, j’entends ma voix en écho et il y a des personnes qui défilent dans le local, rien d’idéal pour l’intimité même s’ils ne comprennent pas et du coup l’appel nous laisse l’un et l’autre un arrière-goût amer, déçu (le lendemain, il enverra un message disant qu’il préfère que je n’appelle pas la semaine qui vient – je réponds attristée). Puis dîner à la guesthouse avec un Australien et deux Israëliennes qui repartent à Manali. Lecture puis nuit cauchemardesque (sans-doute parce qu’ils m’ont parlé de ce viol la semaine dernière et que cette terre de Dieux ne me semble pas toujours totalement pacifiste).

22 juillet.

Réveil matinal. Déjeuner, puis départ pour la station de bus. J’en attrape un qui va à Thiksé et fais la connaissance d’un Belge et d’une Polonaise. Une heure de bus à travers un paysage splendide de rocs et montagnes arides avec leurs grandes sœurs enneigées. Le site de Tikhsé est magnifique, prenant corps sur toute une falaise. Monastère d’environ 600 ans, école Gelugpa, je retrouve ici Tsongkhapa et compagnie. Les moines sont ouverts et gentils. Pendant la pause déjeuner, attendant la réouverture, je teste sur eux quelques mots ladhakies. Ça les amuse.

En haut du monastère, deux Indiens se prennent en photo avec moi.

Retour à Leh, on traverse le terrain de polo où se joue une partie puis 1 heure 30 de yoga – méditation, avec cette fois une Japonaise. Je suis moins concentrée, mal avec mon espèce de rhume et mal de gorge et l’estomac mal foutu. Pour couronner mon agacement je ne trouverai pas le World Garden Café où on s’est fixés rendez-vous avec Bruno (le Belge) pour envisager quelques plans de voyage ensemble.

23 juillet.

Du coup, journée de vendredi avortée, entre parenthèses. Je commence par me démêler les cheveux car j’ai une énorme dread. Le Hollandais essaie de m’aider avec mon appareil photo, rien à faire : il faut préciser que je ferai tout ce voyage en promenant mon bel appareil acquis récemment (car l’autre avait été volé au printemps chez David) mais sans pouvoir m’en servir, si bien que je finirai par acheter un pauvre appareil photo jetable et que je ne ramenèrai que quelques photos de l’Inde. Puis Leh, mot laissé à Bruno et Eva dans leur guesthouse, l’office de tourisme, internet et gare de bus pour réserver le retour pour Manali dans quelques jours et me renseigner sur les départs pour Alchi. Je reçois trois réponses différentes. Un moine boiteux (peut-être déguisé) m’aide mais semble un peu louche.

Journée qui ne promet rien, ni rencontre intéressante ni découverte exceptionnelle, je me sens prise au piège du manque d’organisation de ce voyage, du peu d’inattendu qui en éclot. Lointaine me semble la richesse de la journée avec Norbu puis le masseur et je me demande si ma confiance si vite accordée avait raison d’être. Il me semble que oui mais je doute parfois de la sincérité de ce peuple, c’est frustrant. Pour voir, j’envoie un mail à Norbu, on verra…

Le reste de l’après-midi sera mieux. Quelques achats puis je monte au palais de Leh où des musiciens jouent des airs traditionnels. Je m’assieds. Il s’agit en fait d’un petit spectacle avec danses et costumes régionaux. Distrayant. Les voix des femmes sont aigues comme celles de Chinoises, les gestes très contenus. Chapeaux de diverses formes, bracelets blancs (en os?) et quelques fous rires pendant les danses ou chez les musiciens. Je monte ensuite au palais fermé, je prends des photos. Dîner à la guesthouse avec un Français, deux Hollandais, un Belge, un Indien et Matthieu, l’Australien. Discussions sur les différents sites d’Inde avec le Hollandais (qui a un côté un peu allemand) et l’Indien.

24 juillet.

Réveil matinal. J’ai décidé d’aller voir Alchi. Décidé seulement car après un casse-tête de bus, j’atterrirai à Likir. Ce n’est pas grave, c’est un beau désert de montagnes et le monastère est aussi très intéressant. Énorme Bouddha doré et des fresques sublimes ainsi qu’un petit musée avec des objets datant de plus de 500 ans et des thangkas de 300 à 400 ans (dont un signé de Tsongkhapa lui-même!). Je le visite en partie avec le Cachemiri et l’Australienne rencontrés ce matin (en pleine méditation sur la petite terrasse de la guesthouse). La marche aller sous le soleil (rencontré un yak!) et celle du retour à travers les rizières et à flanc de montagne me réconcilient avec moi-même : plaisir d’entendre les pas crisser sous le sable, le soleil sur la tête, la grandeur du paysage et le silence de la nature entrecoupé de rares rencontres – hommes qui travaillent, femmes qui cultivent le riz ou s’occupent de troupeaux de moutons. La route n’en finit pas et je décide donc de couper en redescendant vers la rivière et remontant de l’autre côté. En arrivant essoufflée, je découvre une petite halte où on peut boire du thé et un moine souriant m’y accueille. Me voyant respirer fort, il met sa main sur le haut de ma poitrine, ce qui ne manque pas de me surprendre. Puis je vais dans le jardin-terrasse où il me suit et s’approche fort près pour regarder avec moi les Dieux représentés dans mon livre. À l’intérieur d’un temple, des moines sont en train de préparer des offrandes (riz et encens dans de petites coupelles). Le monastère est de l’ordre gelugpa. Le matreya doré règne de son silence majestueux. Au retour je me paume un peu, dérape sur une pierre et tombe dans la rivière mais je suis bien…recomposée dans ce moi voyageur, sans crainte, avec la montagne pour ange-gardien, la liberté dans le cœur.

Repas à l’auberge avec trois Français arrivés ce soir et semblant préparer un trek à la manière des Bronzés. Discussion avec le couple américain-west Indies, l’Australienne et le Cachemiri sur l’authenticité des produits vendus – exemple du safran (test).

25 juillet.

Réveil matinal pour attraper le bus de 7 heures…qui arrivera à 8 heures passées. La montagne à l’aube est splendide. Trajet dans le bonheur du paysage. Retour à la Lhachik sympathique guesthouse où je prends enfin le temps…de le laisser passer – en prenant un café, en lisant, discutant avec l’Australien ou le Hollandais puis en faisant une ultime lessive. Déjeuner dans le Zen Garden, lecture de nouveau (je dévore La tentation des Indes) puis promenade ensoleillée jusqu’au gompa de Samkar qui sera malheureusement fermé. Puis retour tranquille, je vais voir le gars d’Internet qui connaît Enric Soler, il me prend mon e-mail pour qu’on se voie éventuellement quand il passera en Catalogne, j’achète des abricots secs…Pourquoi cette énumération de faits inutiles ? Je n’aime pas les journaux de bord !!!

Equanimité. Je lis ce mot d’un sage et je ne sais ce qu’il signifie. Bref, le soir de mon départ de Leh, nous dînons tous ensemble avec Matthieu, le Hollandais, un Allemand et une Belge qui roule les « r » quand elle parle anglais, le Français et un Israëlien de retour. Puis, à cinq nous allons prendre un pot (en recherche vaine de chang – boisson locale à base d’orge testée hier chez le peintre de thangkpa) et discutons des expériences de Vipassana de chacun (la Belge fut traumatisée au Népal et y tint 3 jours en ressortant avec l’impression d’avoir touché de près une secte). Matthieu a eu une expérience d’un mois – je crois comprendre à Dharamsala -, a eu une petite overdose mais a trouvé ça très riche. Le Hollandais en a aussi fait une de 10 jours en Thaïlande. L’Allemand et moi, vierges de cette expérience, écoutons, intéressés et intrigués.

Nous rentrons vers 23 heures, j’ai donc encore 4 heures d’attente solitaire. Je commence à lire sur les marches avec la bougie de Matthieu puis je vais m’allonger sur le petit banc de la terrasse, m’enveloppant dans la couverture cachemiri et me plongeant dans cette moitié de nuit à la Belle Étoile. Le vent est frais, les étoiles nombreuses, la nuit silencieuse. Je pense à cette Inde mythique et à cette partie d’Inde qui n’est plus vraiment hindoue – beauté sauvage du paysage, tranquillité des Ladhakis, soleil tranchant.

L’Inde me fait tour à tour l’impression d’être une légende mourante (sa philosophie me semble maintenant comme une nourriture pour gaver les âmes affamées des Occidentaux tentant de combler leur propre vide) et une sève au goût fort qui monte sans que l’on s’en aperçoive et laisse des traces durables. Je ne pourrai en parler qu’après. Dans longtemps peut-être.

Malgré le froid, je suis heureuse de vivre ce moment sous les étoiles.

À 3 heures ¼, le taxi arrive. En chemin nous croisons l’Américain et sa copine de Trinité et Tobago et les prenons donc avec nous. Chargement des sacs. Bus public ordinaire, sièges en dur, absolument pas inclinables. Départ vers 4 heures. Fatiguée, je m’endormirai bon gré mal gré en me cognant régulièrement la tête contre la vitre et en me faisant donc des bosses. Le matin, impression – rituelle ici – que le temps n’avance pas. Le chauffeur est sérieux, s’arrête régulièrement. La route est vertigineuse, passe la plupart du temps au bord de précipices et de falaises. Le paysage est brun, ocre, parfois vert clair, lunaire, brutal. Nous traversons aussi des rivières au cours tumultueux lorsque nous rejoignons le creux des vallées.

Arrivée à 19 heures à Keylong Village sentant l’essence et l’urine, retour dans l’Inde hindoue -odorante, bordélique et relativement sale. Retour aux regards insistants des Indiens. Je fais un petit tour de village avec le couple, le ciel devient rose derrière les montagnes. Une floppée d’enfants et de belles femmes indiennes sont sur la mini-terrasse de leur maison pas finie. Scène de tendresse du soir, je les regarde comme on contemple la beauté, des mères et leurs petits…

Je dîne un dalh et chapati dans un endroit éclairé au néon, glauque. Ce n’est d’ailleurs absolument pas agréable d’y dîner seule. L’auberge pour la nuit : une grande chambre donnant sur les montagnes mais les toilettes/douches (exigües) les plus rudimentaires et affreuses de tout le séjour.

27 juillet.

Réveil à 5 heures 30. Décidément j’enchaîne les réveils et départs matinaux. En plus ça ne sert à rien car le bus n’arrive pas avant 7 heures 10 environ. On change de bus (plus confortable) et de chauffeur (moins sérieux voire complètement con par moments, conduisant vite – la route a le même aspect qu’hier et on se prend en plus le brouillard pendant une bonne partie du trajet), et faisant plein d’à-coups. Bref, je ne m’endormirai cette fois pas une seule fois, trop concentrée sur la route, imaginant parfois le pire.

Le paysage s’étoffe, verdit. Arbres – conifères et feuillus – cascades, rocs, une nature amplement plus gorgée d’eau.

Arrivée à Manali vers 12h30 (ouf…!), on monte à Vashisht où je retrouve la Kalptaru guesthouse. Cette fois je m’offre une double : j’ai besoin d’un peu de confort et d’intimité. Je pense à David, qui me manque. Mon voyage me semble parfois absurde, parfois nécessaire.

David est en moi mais cet éloignement me le rend comme opaque. À la fois là et absent. Je suis trop loin peut-être pour qu’il s’incarne pleinement en me faisant prendre conscience de ce manque (car s’il est réel, je n’en souffre pas non plus car je sais qu’il ne pourrait être ici, à mes côtés : il est hors de ce monde, qui fait partie de mon univers – qui me remplit autant qu’il me vide). J’ai hâte, d’une certaine manière, de le retrouver pour sentir la force des émotions m’habiter.

Tout ce que je vis sembe m’échapper. J’ai l’impression de mettre des écrans entre moi, le réel et mes sensations…étrange.

Après une bonne douche (avec un seau des eaux thermales bouillantes d’à côté), je remets un peu en place mes choses et mes idées et vais déguster un « Aloo tomato and plain rice » au Heaven café (où j’écris ces lignes). Rien de spécial. Je crois que c’est ce qui me déçoit un peu de l’Inde : j’ai l’impression de n’y vivre et faire…rien de spécial ! Ça viendra peut-être après : laissons faire le temps.

Les interrogations se balancent dans ma tête : pourquoi ce voyage ? Pourquoi cette impression qu’il fallait le faire maintenant ? Que le reporter – pour le faire par exemple avec Cath – pouvait signifier ne pas le faire avant longtemps ? Et maintenant, ce résultat : l’Inde était devenue un voyage nécessaire, un besoin de connaissance impérieux. Et pourtant je n’ai rien organisé et l’Inde me saute à la figure de la façon la plus pleine, la plus sauvage. Comme une réalité qui est, qui n’a même pas été conçue, représentée avant dans mon esprit. Une réalité de plus que je porte à mes yeux et qui m’échappe autant qu’elle me marque de sa présence, de tout ce que je ne comprends pas…encore. L’Inde était comme une étape de voyageuse, incontournable : un peuple, un pays, ou plutôt des peuples, des lieux, des cultures à connaître. Je n’en cernerai évidemment qu’une infime parcelle.

La route est longue pour connaître l’Inde, comme pour connaître la Chine. Mais contrairement à cette dernière que j’ai arpenté et vécu à travers tout mon corps, j’ai parfois l’impression de vouloir seulement glisser à sa surface, sans y pénétrer, sans m’y écorcher.

Pour l’instant, je n’ai pas non plus connu cette sensation, comme au bord d’une rivière dans le Sichuan avec les chevaux se reposant, d’être pleinement bien.

Près de moi, dans cette Tibetan Kitchen, un sadhu et un blanc en train de fumer un chillum. Les Sadhus sont énigmatiques et tellement tranquilles qu’on ne sait pas s’ils sont réellement là ni ce qu’ils font. Ils se regroupent parfois pour boire du thé et fumer. À cet instant, je pense que le blanc se donne l’illusion de vivre quelque chose, un moment, car il fume un joint avec un sadhu. Il le vit bel et bien cet instant mais est-il plein ?

Internet ne fonctionne pas pour envoyer des signaux interstellaires. J’appelle Norbu, rendez-vous demain matin au monastère puis je laisse un message sur le répondeur de David. Simplement pour lui dire l’essentiel.

J’ai fini La tentation des Indes et je vais donc m’attaquer maintenant au traité du Bodidharma. Avant tout, besoin de sommeil (même si je ne ressens pas la fatigue, étrangement). Je sens, par contre, mes bleus : à la tête, sur le bras gauche et sur la cuisse droite. Concernant les autres aléas du voyage, je maîtrise miraculeusement mes cheveux (quasiment plus de nœuds!). Allons méditer sur le sommeil des sages…

De ma chambre j’entends les rumeurs de la place : des voix, des chiens, de la musique…et l’eau des sources qui coule et purifie toutes les âmes, tous les corps bruns du village…

28 juillet.

Nuit de cauchemars. Le bruit, dehors, doit inconsciemment me déranger. J’arrive de voyage (pas sûre que ce soit d’Inde – peut-être de Dakar), je veux faire une surprise à David et l’attend devant sa maison de Collbató. Quand il rentre, il n’est pas seul…Horrible impression (les peurs tenaces rejaillissent de l’inconscient dès que nos communications sont coupées – un message sur son répondeur et deux sms et rien…). Je renvoie 2 autres messages ce matin en racontant ce rêve – toujours rien. Le troisième ne passe pas. Je me torture l’esprit en hypothèses : il n’a pas encore lu (peu probable), il dort, il ne peut plus m’envoyer de messages car j’ai épuisé mon crédit, il lui est arrivé quelque chose et je ne peux même pas le savoir.

Autres cauchemars cette nuit liés à Yann et ses fils – Melvin pleure, Owen s’échappe, il ne veut pas m’écouter pour rentrer. Je dois le ramener sur une sorte de vélo-poussette. Il y a après David dans une sorte de salon qui ressemble à un avion et qui me montre une carte d’Inde qui apparaît comme sur un écran – et il déploie toute une autre kyrielle de cartes qu’il a. Il me dit ensuite que ça ne l’a pas dérangé d’avoir les deux petits chez lui alors qu’il n’était pas dans cette scène précédente (où un autre homme essayait de m’impressionner en jouant avec une feuille et des herbes).

À 6 heures je suis réveillée (mais ne me lève pas). À 7 heures le néo-hippie de voisin (avec ses longues dreads blanches) chante des mantras bouddhistes. Mais il tousse aussi énormément, il semble malade. Plus tard dans la matinée je verrai sa copine japonaise fumer des bangs avec d’autres jeunes Japonaises. Préparation des sacs, vêtements lavés hier encore mouillés. Petit dej face aux montagnes et à la rivière sur la terrasse du World Peace café.

Quelques jours plus tard.

J’ai pris du retard dans mes récits, je suis maintenant arrivée à Dharamsala mais je ne dois absolument pas couper ces trois jours pleins de trek, d’émotions (liées notamment à la peur) et de discussions avec Norbu. Retrouvailles, donc, le mercredi à 10 heures au monastère. Je laisse un sac dans la petite maison familiale. Et nous partons…3 heures de bus pour aller au-delà de Kullu où nous avalons un plat de riz et dahl très relevé dans un recoin local où l’on mange avec la main droite. Je remarque un groupe de femmes au regard lumineux et doux, leurs coquetteries sur le nez, autour des poignets, des chevilles ou des doigts de pied si féminins, relevant les couleurs des saris ou des punjabis. On remonte ensuite dans un bus pour atteindre la Parvati Valley (encore 3 heures). Originellement, je n’étais pas au courant de cette destination qui a acquis une fort mauvaise réputation avec une vingtaine de disparitions, de quelques meurtres connus (affaires liées en général à la drogue mais aussi simplement le besoin d’argent de quelques criminels). Pour l’instant, cependant, j’ai plus peur de la route (pensant en avoir fini avec les vertiges après le trajet Leh-Manali) que de cette vallée des disparus. Du reste, elle est très belle : pins et feuillus concurrencent de hauteur, torrents, cascades, un alliage de vert et d’eau explosant de beauté. Je sens la nature gagner peu à peu mes sens.

Arrivés à Pulga, nous faisons une halte pour prendre un tchaï et apprenons que l’ancien pont est détruit. Du coup, Norbu décide d’un autre itinéraire. Nous nous mettons en route. Malgré le corps fourbu par le voyage, ça fait du bien de marcher. Il se met à pleuvoir, et comme on ne fait que monter, ça rafraîchit. Après deux heures de marche, nous arrivons à notre refuge pour la nuit. En fait, vu la pluie, nous renonçons à la tente. Nouveau tchaï, installation, on se débarbouille vaguement avec l’eau de source, le propriétaire de notre guesthouse de fortune nous propose, en complément de notre repas, de la marijuana. On se met alors à discuter avec Norbu des affaires de disparitions et le profil inquiétant de la plupart des histoires commence à me faire douter de la bonne idée de venir faire un trek ici. Pour combler le tout, nous dormons dans une pièce qui comporte un petit escalier menant au grenier. Je pense à d’éventuels rats, Norbu ironise en évoquant « the horror house ».

Le repas : un fade plat de riz avec des courges et une sauce suspecte (sans goût). Je ne sais si c’est cette nourriture ou le plat trop épicé ce midi mais en tout cas de ce jour naîtra les problèmes d’estomac et d’intestins et je n’échapperai donc pas à la légendaire diarrhée d’Inde.

Nuit stressante : au départ, une énorme araignée à virer et puis les discussions avec Norbu sur ses rencontres avec les filles, son goût pour les « Blues movies » qui me donnent l’épuisante sensation de devoir toujours lutter, avec les hommes, pour qu’ils ne s’imaginent rien – et notamment avec ces circonstances, partir seulement à 2 à la montagne, qui prêtent à confusion. Je suis néanmoins assez claire, parle de David, de mon amour pour lui surtout.

Puis les discussions autour des moines, de sombres histoires de viols des aînés sur les plus petits, achèvent de me déprimer. Enfin, Norbu se réveillera un moment, apercevant sur le mur à côté de lui une sorte de mille pattes et m’assurant que cette redoutable bête est très dangereuse : si elle rentre dans l’oreille, « finish ! ».

Bref, c’est pas la joie mais on arrive à dormir de façon entrecoupée. Réveil le lendemain vers 7 heures.

Donc, face à un énorme plant de marijuana sauvage dans les toilettes à portes ouvertes, je constate que…j’ai un bon mal de bide et que j’ai mal supporté le traitement alimentaire de la veille (et peut-être toutes les cohortes de la route). Il pleut, il pleut, il pleut…Bonjour les chemins de boue !

Finalement ça ne glisse pas trop. Les paysages sont à ravir plus d’un œil, la rivière est tumultueuse et plus d’une fois on la frôle par des chemins escarpés à flanc de précipice. Ça grimpe…Un moment on croise deux petites baraques de bois et une jeune femme qui nous accueille par un sourire et un regard lumineux en nous demandant où l’on va. « Just you two ? » – « Yes ! ». Elle n’est pas indienne. Norbu me dit que ça fait un moment qu’il la voit, qu’elle s’est installée là, où elle vit avec un Sadhu. J’imagine quel tilt mystique a dû la retenir ici mais elle m’a réellement paru pleine de lumière, en harmonie avec ce milieu naturel qu’elle a choisi. On la retrouvera plus tard aux sources de Kirganpa, nous demandant d’où on vient. « Tibetan », « French » – « Ah it’s a good country ! » – « Well, yes, and you ? » – « Singapour ». Elle rayonne. Elle est belle. Comme ces femmes indiennes qui viennent se baigner dans les sources chaudes où je me relaxe (et me décrasse au passage!) en écoutant mon estomac douloureux.

(Parenthèse : en face de moi, un moine avec au niveau du dos une petite lueur qui clignote. Ce doit être un téléphone portable mais j’imagine qu’il est bippé depuis le monastère pour le contrôler et le localiser ! Hypothèse farfelue qui vient du fait qu’il dîne avec une jeune fille…).

Revenons à la Parvati Valley. Lorsqu’on fait des haltes pour boire du tchaï, les Indiens regardent l’occidentale que je suis avec insistance. Arrivés à notre point ultime, fatigués par les montées, on se repose face aux montagnes brunes et vert sombre, dans une atmosphère relativement humide. Les gens vivent là « Shankti shankti », il y a un petit ashram. Ils fument tous de cette jolie plante locale qui apaise les nerfs.

Le bain pour les hommes est à l’extérieur, celui des femmes est dans une petite baraque en bois. Une source jaillit au fond, l’eau a une légère odeur de soufre. Au début, il y a seulement trois Israëliennes qui discutent. Ensuite vient ce groupe de femmes. Elles se déshabillent en riant jusqu’à la taille, leur ventre est rond, leur chevelure brune et brillante et leur regard a quelque chose de tendre et rieur. Elles n’hésitent pas à aller directement sous la source, pourtant bouillante.

Repas avec Norbu (une crêpe et un peu de son dahl), fatal, j’ai trop mal au ventre. Pendant tout le trajet, j’aurai des crampes mais le chemin est envoûtant. Plus dangereux que le premier mais gorgé de terre et de vert. Moments de renouement avec les racines de la terre.

Nous faisons une halte dans un lieu où se dispersent plusieurs baraques sur un rocher, un Indien médite au soleil (ou se repose). Un enfant a du mal à marcher. Je remarque qu’il est entièrement brûlé. Il a dû tomber dans le feu. On discute avec un Indien tranquille, un autre arrive, l’air défoncé, les yeux imbibés de drogue.

La fin de la route est nettement moins jolie, une grosse bande de terre pour le chantier du pont. On atteint Pulga. Repos. Norbu remange un riz-dahl. Il n’y a plus de bus donc on négocie un taxi pour rejoindre Manikaran.

Manikaran : ville sainte, attirant les pélerins hindous et sikhs. Une ville au bord de la tumultueuse Parvati à l’ambiance particulière. Thé sur le stand d’un ami tibétain de Norbu qui nous lit le journal. Norbu me fait remarquer le regard des Sikhs en me précisant qu’ils sont « full power » au niveau du sexe et que les femmes sont parmi les plus belles d’Inde.

Recherche – vaine – d’un punjabi car je me sens crade après toute cette marche puis on va dans les Bains du temple. Je trouve le bassin pour femmes assez glauque et en plus il n’y a personne. Je me contente de verser un peu d’eau brûlante sur les pieds et les mains. Le lieu n’inspire guère confiance.

Puis dîner dans un restau un peu « chic » mais je n’ai pas d’appétit pour les pommes de terre commandées. On rentre dans notre vétuste guesthouse où je prends une bonne douche dans la douteuse baignoire (je suis toujours malade). Nuit sous ventilateur. Norbu dort mal à cause des puces (sur l’oreiller, moi je l’ai viré). Réveil à 6h15 – j’aurais bien dormi plus mais visiblement Norbu ne tient plus. La veille, nous avons eu d’autres discussions sur ses aventures. Il convoite cette Française et je dois donc garder le silence sur sa « japanese girl friend » si jamais je la rencontre à Dharamsala. Je me demande s’il a vraiment des chances de réussite et si toutes ces histoires remplies d’illusions et de représentations valent vraiment le coup. Je lui fais également un amusant petit topo sur les modes de transmission des M.S.T, notamment le sida car il est complètement ignorant (pensant notamment que ça ne concerne pas les fellations). Sur le coup, il semble un peu inquiet.

30 juillet.

Donc le lendemain déjeuner dans une échoppe (chapati et plain curd, café), chacun y va de sa version sur ce que je dois prendre pour mon estomac. Puis bus jusqu’à Bhuntar (encore de belles frayeurs et justifiées puisqu’on voit une voiture renversée en bas du ravin). Une jeune fille frêle monte un moment donné avec son bébé, je me demande quel âge elle a, elle semble une très jeune adolescente. De Bhuntar à Manali, c’est plus soft.

Arrivée vers 12h30. Chez Norbu, rencontre avec deux Français à qui je donne les photocopies du Lonely Planet dont je n’ai plus besoin et quelques conseils. Ils vont certainement partir en trek avec lui, qui n’est pas très fin car il m’implique dans ses combines et veut gruger sur ses tarifs. Je lui fais remarquer alors qu’il doit être clair avec les gens, notamment sur tout ce qui concerne les à-côtés (paiement des bus, repas, logement pour lui aussi – pas discuté avant). Il semble un peu préoccupé puis il admet que mon conseil est bon.

Nous allons manger dans un restau tibétain. J’ai repris de l’appétit pour un bon plat de momos végétariens. Nous passons ensuite dans l’échoppe de sa sœur (achat d’un bonnet pour Melvin) puis il loue discrètement Samsara considéré par les Tibétains comme un « Tibetan blue movie ». En fait il s’agit des désirs sensuels d’un moine qui quittera l’habit pour vivre avec la femme qui lui donne tant d’émotions. La suite est un amas romantisé d’une vie tibétaine largement polie à la mode occidentale – grande et confortable maison hors de toute réalité au Ladhak, sorte d’eden de couleurs, de nature – pâles batailles pour des histoires de blé, une tromperie avec une Indienne puis culpabilité et retour à la vie monastique, abandonnant femme et enfant. L’histoire est pauvre, le propos creux, restent les images.

On se quitte avec Norbu et son copain à la station de bus. Je pars avec une majorité d’Indiens du Bihar. Ils chargeront leur mignonne petite sœur (ou nièce) de venir me parler pour s’agglutiner et me poser plein de questions (dont l’évidente « Are you married ? » – « Not but I have a boy friend » – « Ah yes, in your country it’s free ! »). Sur la route, belles scènes de vie dérobées au soir qui tombe. Asie gorgée d’animation et de vie, Asie aimée.

Voyage assez dur et tordu. À un arrêt, monte une famille et, alors qu’il y a beaucoup de places dans le bus, l’homme se dirige vers moi et m’assure que je suis assise à sa place. Je lui dis qu’il doit faire erreur mais il riposte : je sens qu’il veut en réalité seulement exercer son pouvoir de mâle sur moi. Peut-être aussi une histoire de caste car il a l’air aisé. Je ne cède pas et finalement il ira s’asseoir ailleurs. La nuit enveloppe les frayeurs de la route. J’ai trois réponses différentes sur l’arrivée supposée à Dharamsala mais jamais l’espoir de faire une nuit complète dans le bus. Finalement arrivée vers 4 heures du matin. Je rejoins l’Israëlien et les Belges qui étaient dans l’autre bus, on doit encore monter dans un bus local et s’acquitter de 9 roupies puis prendre un taxi jusqu’à Mac Leod Ganj. On monte à pied un chemin escarpé puis des escaliers dans la nuit pour se casser le nez dans une guesthouse complète. On va en voir une autre, ouverte, mais personne. On installe sur le béton nos duvets et on s’endort merveilleusement pour une petite heure et demie. Que le sol est doux après les congestions des membres dans le bus ! Les propriétaires nous trouvent affalés sur leur parterre vers 5h45 et il reste heureusement deux chambres…aux murs décrépis grisâtres, assez glauques, ça ira pour cette nuit.

31 juillet.

Réveil vers 9 heures. Bonne douche puis je prépare de nouveau mon sac, en vue de déménager. Je trouve en effet un peu plus bas une chambre moins chère et un peu plus joyeuse (aux murs couleur vert pomme – jaune citron vert!). Enfin prête pour l’exploration de ce Mac Leod Ganj, de ses moines tibétains et de sa vie spirituelle. Naure humide, belle, des Tibétains, des Indiens qui mendient, beaucoup de boutiques. Je vais au Tsuglag Khang, le grand centre bouddhiste où se trouve la résidence du Dalaï Lama. Je trouve les bâtiments vraiment sans charme, jaune délavé, fatigué. Le temple, trop kitsch, ne me touche pas vraiment non plus. Plus tard une assemblée de moines viendra s’y rassembler, revêtant par-dessus leur tenue pourpre un tissu jaune ou ocre avec de petits tissus cousus par-dessus (comme une écaille). Le nombre de moines est impressionnant. Ils commencent alors une sorte de confession-méditation : des prières comme une rumeur qui se répand, des moments où ils se recroquevillent tous et on ne voit alors que leur dos – dôme jaune. Pendant ce temps, les singes se livrent une course-poursuite effreinée sur le toit en plastique ondulé. C’est assez comique.

Il y a des moines occidentaux (dont un tatoué) et les nonnes. Une jeune tibétaine se met à faire une série de génuflexions impressionnantes. J’ai sommeil. Le moment devrait être assez fort mais je ne ressens rien de particulier. Je trouve plus amusant d’observer les singes, les canailleries des petits et une mère qui joue avec une flaque d’eau (son reflet?).

Je vais ensuite au musée du Tibet qui retrace l’histoire de l’invasion et de l’oppression chinoise. Panneaux (textes et photos), vidéo et documentaire, principalement axés sur le Dalaï Lama. Le 13ème Dalaï Lama avait prédit cette triste destinée pour le Tibet. Aujourd’hui, les lamas et les Tibétains tentent d’être plus optimistes. Nombreux exilés sont ici à Dharamsala et je leur achèterai de l’artisanat en vue de les soutenir (et parce que c’est beau). Je réserve un billet de bus pour le lendemain soir et j’appelle mon aimé. Il est enrhumé. L’absence me semble à présent une éternité.

Dîner assez médiocre puis je vais bricoler dans ma chambre, lire…et dormir.

01 août.

Dernier jour à Dharamsala. C’est plus fort que moi, j’aime les derniers jours. J’aime que les choses se finissent, même ce que j’aime et ce que je fais avec plaisir. C’est peut-être aussi parce qu’un voyage solitaire implique une part de souffrance, une part d’inquiétude…et que cette fois elle n’a pa été autant comblée d’exaltation et de purs moments de bien-être comme en Chine. Trop d’Occidentaux par ici et qui se parent d’apparâts et de toc pour faire croire qu’ils sont. Ils se regardent eux-mêmes avec des yeux écarquillés comme s’ils avaient reçu le nirvana au réveil. Elles portent des jupes vaporeuses, des bijoux pour ressembler aux Indiennes, des dread locks parce que c’est cool.

Ce jour, je me promène à travers le village, de toutes parts, la nature est belle, vers le bas du bourg on a une large vue sur toute la vallée et la rivière en bas. J’achète encore quelques trucs : un bonnet, de l’encens à un vieux Tibétain qui ne peut pas parler (entend-il?) puis des cadeaux pour le mariage de Christine et John : un chapeau et un haut, un T-shirt…Plus tard j’achèterai (finalement c’est assez cher) les deux bols tibétains (dont un pour David, me demandant si ça lui plaira, il trouvera sans-doute ça assez wabi-sabi). Très wabi-sabi aussi un carnet qui sera notre prochain livre. Peut-être d’avoir interrompu cette correspondance intime lui étant dédiée me l’a rendu moins présent. C’est étrange ce que ce voyage a produit : à la fois l’impression de me retrouver (ma nature voyageuse et aventurière), de le savoir là, de sentir un amour profond mais son image s’émiettait au fur et à mesure des kilomètres parcourus. Parce qu’il ne sera pas un compagnon de ces routes et que je m’achemine peu à peu à moins les expérimenter, ou alors ce sera sans lui. Cependant, j’aspire aussi à des voyages plus « sédentaires » (plus approfondis) et plus culturels et ceux-ci pourraient être vécus avec lui. Je n’ai jamais connu d’amour qui partageait ce goût du nomadisme…Dois-je le regretter ? Après tout, ce qu’il m’apporte en retour me pose sur terre et me rassure. L’aimer et me sentir aimée est un beau cadeau. Que vouloir d’autre… ?

Que fais-je d’autre dans ce Mac Leod Ganj encombré ? Je marche, je mange, je regarde. Il pleut, il pleut, il pleut…De belles averses. Un moment même, je tombe. J’avais pourtant bien vu que cette planche humide ne pouvait être solide. Hop, dans le caniveau ! Je m’écorche la main. Toujours ces petites blessures qui dérangent et picotent. Au « Tibetan Handcrafts for children » j’achète de petites lampes en papier…serais-je en train de m’occuper de ma prochaine installation ? Quoi qu’il en soit j’empile cadeaux et trésors locaux à ramener, ça sent les derniers jours, les roupies restant à dépenser. Je n’aime pourtant pas cette frénésie consommatoire soudaine mais je sais que je regretterais de n’avoir rien rapporté alors qu’il y a tant de belles choses si peu chères. Bref….encore une petite boîte en peau, deux disques, un foulard ocre. Acheter est aussi une manière de tuer le temps en se sentant illusoirement absorber une partie du patrimoine local…C’est qu’en Inde, les rencontres spontanées, que ce soit avec les autochtones ou les voyageurs ne sont pas si courantes et on peut rester de longs moments seule. C’est pas grave, je m’entends bien avec moi-même. En fait, la Lhakchik guesthouse de Leh était de loin la plus conviviale.

Puisque ni les moines ni les Tibétains ne me marquent vraiment, je chasse le temps jusqu’à 18 heures. Heure du bus, j’aime les départs. Je n’aimerai cependant guère la conduite du chauffeur et je ne dormirai pas du trajet, ayant la pire des places sur les roues arrière. Chaos et soubresauts. J’ai chaud, je suis tordue. Un peu de patience, c’est le dernier long trajet dans ces véhicules…Derrière moi, des Tibétains qui toussent. Malgré moi, cyniquement, ça me rappelle le SRAS.

Si je me replonge dans ces souvenirs…Quels échos réels dans ma vie toutes ces longues expériences qui frôlent parfois les limites, quelle joie s’y maintient ? Ça ressemble parfois à des chemins de croix, le baton de pèlerin sur l’épaule.

02 août.

Arrivée à Delhi. Aube pluvieuse, blanchâtre, ça sent la morosité de la ville. On retrouve l’ambiance bordélique de Paharganj. Rues boueuses, d’énormes flaques, aspect déglingué, je confirme l’avis d’Amélie Nothomb, « la laideur est habitable ». Si on se laisse aller au négatif, c’est crasseux, c’est pouilleux, les odeurs vous donnent la nausée, une sensation d’écoeurement, c’est pénible, c’est humide, ça pue l’urine, ça pue la vache, ça pue les ruines d’immondice et de déchets, c’est oppressant, c’est désagréable, ça colle, la chaleur est moite, la pluie est moite, les averses ne lavent rien, elles ne font que relayer la misère à la boue.

Si on le prend d’un point de vue plus positif, on supporte. On est bien forcés de supporter. Mais pour forcer le dégoût, je me pose aujourd’hui à l’hôtel Navrang, prix imbattable (80 roupies) mais c’est glauque à mourir:une chambre-cellule avec un recoin chiottes à la turque et seau de fer pour douche dans le béton. Le drap est crade, jaunâtre avec des cheveux, qu’est-ce que je fous dans ce trou à rats, en plus je compte dormir un peu…Tu parles, à peine deux heures sur mon tapis de sol pour me protéger des puces. C’est triste ce lieu, la chaleur glue toujours malgré le vieux ventilo. Je préfère encore me lever, même si je vois cette journé à Delhi longue à mourir…Et en effet, je parcoure au hasard un bout de rue et c’est l’averse. Remarque, le refuge sous l’auvent d’un magasin me permet d’observer les scènes de rue. Je retourne me poser au navrant Navrang, le temps d’un thé, d’un repas et de passer le temps en écoutant la pluie au-dessus de ma tête.

Comment le tuer ce temps qui me torture de sa présence, de sa lenteur ? Cette impression aura parfois duré tout le long de mon voyage. Que le temps passe lentement en Inde ! Cela me ramène à une phrase de La tentation des Indes : « Inutile de tenter de tuer le temps, il ressuscite aussitôt. On peut tout recommencer, sauf le temps passé ».

Le cinéma est une bonne idée, en plus les salles sont climatisées. Je vais voir à l’Imperial, les séances ne sont pas avant 16 heures et le lieu ne m’inspire pas vraiment. Du coup, Internet pendant une heure. Ça aussi, ça occupe, ça aussi c’est climatisé. Une occasion aussi pour faire une petite incursion en ouvrant la fenêtre sur mes autres. C. tombe amoureuse d’un Irlandais pendant son séjour (professoral) sur ces terres celtiques. Enfin, elle tente de résister, pense à son N. mais je la sens bien prise dans ces nouveaux filets. Yann se sépare, ils semblent passer aux décisions puis aux actions avec Aurore mais sont dans la m… au niveau financier. Ça m’inquiète un peu ces dettes qu’ils se sont mis sur le dos. Néanmoins leur séparation semble plus que nécessaire et s’ils la gèrent bien, elle leur sera sans doute salutaire. À voir comment ça se passe pour les petits. C’est quand-même un peu triste tout ça. Vince, lui, m’annonce tout guilleret qu’il va bénéficier de 700 jours de vacances en pouvant se consacrer à ce qu’il aime (le parapente, une formation…). Alex va bien, dit se sentir comme une baleine avec la grossesse. G. tombe amoureux d’une fille « encore trop jeune, trop belle, trop intelligente, trop sensible » dit-il. Irène est en Provence, Olivier aime mes récits. Typhaine était surprise de ce départ, elle était à Nice avec Yves. Le mariage de John et Christine se prépare, Barbibouk m’en tient régulièrement au courant.

La vie se déploie, les routes se croisent, se dédoublent, s’écartèlent…ou se reconstruisent.

Où en étais-je de Delhi ? Mon idée du cinéma. Je monte dans un rickshaw, direction Plaza cinema. En fait, ils ne jouent que des trucs du type Tarzan ou Spiderman. J’abandonne…Je tourne autour de la Connaugh place. Des nuages sombres et lourds s’affaissent sur l’horizon immédiat. Je cherche la poste, envoie les trois ridicules cartes que j’ai écrites (pour David, les Troubs, Jean-Michel). J’en achèterai une dernière plus tard pour mes ex-colocataires de Sabadell.

Il pleut, averse franche et clinquante. Je me dirige cette fois vers le cinéma Odéon. Des mendiants m’abordent systématiquement. J’ai maintenant toujours quelques pièces dans la poche. Je vais voir un film récent « Mujhse Shaadi Karogi » de David Dhawan. Encore une fois, complètement délirant. Une histoire de deux amis d’enfance dont un relativement impulsif et violent, qui se retrouvent à l’âge adulte à Goa où ils se jalousent une magnifique jeune femme. Gags en série pour l’un des deux protagonistes très gaffeur qui s’en prendra toujours involontairement au père de la jeune femme et, bien entendu, danses et chorégraphies. Imagination débordante ne craignant jamais le kitsch. C’est drôle…Environnements plutôt bourgeois dans les films. Cette production alterne entre modernisme (et mode) et tradition, avec les décors et vêtements indiens. Le film dure longtemps ; son rythme et son animation comblent l’incompréhension du hindi. Encore une fois, quelques incursions de l’anglais dans les dialogues.

À côté de moi, deux Japonais et tout autour des Indiens surpris de voir une Occidentale ici.

Je retourne ensuite au Main Bazaar, la nuit tombe, je vais voir quelques boutiques, j’achète une série de thés et d’épices à un Sikh qui me présente ses produits dans l’arrière-fond de son échoppe donnant sur rue. Puis je retourne finalement chez un vieil Indien avec qui j’avais discuté des prix d’une tenture avec éléphants.

Dans la rue, toujours la boue, les rickshaws, les vaches (parfois énormes, avec de grandes oreilles) mais je trouve l’atmosphère détendue.

Retour à la guesthouse plongée dans le noir à cause d’une coupure générale de courant. Dernier soir à la chandelle…Je dîne coréen à l’étage, de délicieux sushis avec baguettes en fer. Je savoure ces derniers longs et lents moments en Inde. J’en ai conscience. Le voyage se termine, est en train de faire son chemin intérieurement.

Car finalement pourquoi ce voyage ? S’il était ressenti comme une urgence, c’est qu’il y avait quelque chose de profond et d’inconnu à en extraire. Ou plutôt quelque chose de su mais oublié ou pas complètement ancré. Le besoin de vérifier. Cette vérité-là, c’était de sentir dans mon corps même (avant l’âme ou l’esprit) que je n’avais pas envie d’une nouvelle expatriation lointaine et que j’étais bien dans cette nouvelle vie en Europe. Que tout m’y comble, malgré les limites financières. Que j’y puise l’essentiel, ce qui, profondément, me rend absolument présente quelque part, vivante, reliée à tout le reste. Pas coupée par la culture, la langue, une autre enfance, une autre façon de penser, de voir le monde, tous ces réglages de sens, de représentations qui à la longue épuisent…

Sentir aussi l’attachement profond, réel, à David, l’envie de vivre cette précieuse histoire et la confiance qui se construit peu à peu entourant ce fil tracé dans les cœurs.

Besoin, enfin, de la connaissance du monde culturel européen, des connexions et de la proximité des amis ici.

Besoin, donc, de cet exotisme transitoire, de ces expérimentations inscrites dans la durée, ayant un début et une fin…sans m’y engager complètement, définitivement.

J’avais besoin d’aller là-bas pour savoir, pour sentir, pour réaliser enfin tout ça. Ce voyage me pose enfin sur ma terre, la terre choisie, terre d’élection de l’amour.

Le parcours intérieur a porté ses fruits, il a fallu un an, un an entier pour se remettre de la Chine, pour « rentrer », pour être sûre du choix, pour ne pas regretter les refus (aux Philippines en décembre dernier notamment), pour confirmer les nouvelles décisions…Pour agir positivement, pleinement. Pour être.

Dans l’avion, je dois penser à tout ça…Je dors peut-être, à peine…Je repense au moine de Dharamsala qui se retournait sur moi et m’aborda en anglais : « Do you speak english ? When did you arrive here ? Do you stay longer ? ». Bizarre…Que voulait-il exactement ? Je pense aux images qui resteront, à ce que sera ce voyage pour moi dans quelque temps…

03 août.

Halte à Milan, l’attente, toujours. L’écriture pour remplir de mots l’attente.

Arrivée vers 12 heures 30 à Paris, je retrouve mon couteau suisse confisqué à Delhi, y’a pas à dire, c’est un voyage accompli ! Depuis le ciel, la France et ses champs rectilignes jaunes et verts, les courbes de ses rivières et canaux bleus, ses forêts touffues et ses toits de tuile, cette France retrouvée est belle, est douce.

Je lis le dernier message de David qui me remplit de tendresse : « Estoy tumbado en nuestra cama viendo el amanecer, me gustaria tenerte a mi lado, mirar juntos la primera luz de Montserrat, ella y yo nos sentimos incompletos » (« Je suis allongé dans notre lit, voyant le lever du jour, j’aimerais t’avoir à mes côtés et regarder ensemble la première lumière sur Montserrat, elle et moi nous sentons incomplets »). Je devrais pourtant attendre encore quelques jours avant de le retrouver et de me sentir à mon tour complète, entre ses bras et dans sa chaleur, devant « notre » montagne.

Il faut que je termine ce « carnet des Indes » en mentionnant deux faits surprenants qui achèvent ce voyage : juste avant de monter dans le train pour Nemours à la gare de Lyon, je croise Cécile que je n’ai pas revue depuis cinq ans. Elle revient, chargée, du Mexique. Les routes d’Amérique centrale et d’Asie se croisent par le plus curieux des hasards ! Ou le hasard n’est-il que le signe conjoncturel unissant les voyageurs ?

Puis, trop attentive à cet événement et plus à mon train, je ne monte pas dans la bonne rame et je me retrouve à Montereau. Là par contre la fatigue me gagne et je me sens exaspérée par ce raté et cette nouvelle attente : je ne me suis pas perdue en Inde et je m’égare chez moi !

Alors je commande un demi citron pour me consoler et fêter ce retour dans de pétillantes bulles d’alcool et me voilà apaisée, épuisée, heureuse.

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