La lettre hommage d’un autre 11 juin

Papa et maman pendant un voyage en 2 CV Espagne-Portugal été 1973

Chers pap’mam,

Il pleut en ce 11 juin 2020, cinq ans après…Le temps vous pleure souvent les 11 juin, je l’ai remarqué chaque année depuis 2015 où, en ce début de soirée, le tonnerre grondait chez moi dans les Pyrénées pendant que votre dernier regard embrassait les paysages escarpés du Jura avant de chavirer et fermer vos paupières à tout jamais.

Parfois, la nuit, dans mes insomnies, je déroule votre vie, à l’envers. À rebours. Des souvenirs se superposent, les miens et les vôtres, les récits de votre enfance, des bribes de la nôtre. Vos fratries nombreuses à la ferme, des veillées couleur sépia au pied du lit, les mains jointes pour la prière du soir. Le froid, la boue, les robes noires des curés en Bretagne…Le feu de cheminée, les chats et les histoires de grand-mère Moreau…Les moissons, les carrioles à chevaux, le lait frais dans une cruche en Anjou…les écoles lointaines, le pensionnat, et la douceur de grand-mère Charbonnier.

Aujourd’hui, je réalise que cette collection d’histoires que je garde en mémoire pourraient disparaître avec moi si je ne les racontais pas un jour. Et je réalise aussi que je raconte très peu mon enfance à mon enfant et que ces silences couvriront d’un voile opaque une partie de nos vies.

Mais c’est le présent qui nous habite et c’est dans ce présent que vous nous accompagnez malgré votre absence.Vous avez vu un peu ce bordel cette année sur terre ? Oh là la, ça nous aurait donné matière à converser et débattre…Je ne sais pas si vous auriez eu peur de ce sale virus, vous qui auriez été dans la population dite « à risque »…Peu importe, il y a des événements qui vous auraient davantage réjoui…Vous savez, pap’mam’, début juin, des hirondeaux naissent chez moi. J’ai déménagé l’été 2018. Des hirondeaux et des moineaux. Tu aimerais tellement voir ça maman…Tu aimais tant les oiseaux. En ta mémoire, j’ai aussi choisi d’embellir le balcon de fleurs…des silènes, des pensées, de la lavande, de la sauge, des iris, des oeillets, des géraniums même, moi qui jusque là n’aimais pas particulièrement les géraniums…Mais tu en avais aussi…tous ces noms, tu me les as appris quand on faisait le tour du jardin de la maison…J’aimerais aussi trouver des « désespoir du peintre », rien que pour le nom et pourquoi pas des dahlias…Et puis j’ai aussi quelques plantes aromatiques comme la menthe, le thym, le basilic…Je vais essayer de bien m’en occuper, de ne pas oublier leurs besoins en eau…ou en paroles. Je parle beaucoup à mes oiseaux, il faudrait que j’apprenne aussi à chuchoter à l’oreille des plantes.

Votre petite fille grandit bien. Votre regard et votre tendresse sur elle me manque. Vous aimeriez tant sa compagnie. Elle a ton humour papa et ta gentillesse infinie maman. Elle a aussi le désordre de son père et la dispersion de sa mère. Comme moi à son jeune âge, elle a appris à grandir sans grands-parents. C’est un lien qui manque toute notre vie sans que l’on en ait vraiment conscience…Cela fait partie de nos espaces émotionnels béants. J’essaie pourtant de lui transmettre tout ce que je peux de vous, quelques anecdotes, des images, des valeurs…

Je vous laisse, j’ai tellement de choses à vous raconter…je rêve souvent de vous, vous savez. Qu’est-ce que vous êtes vivants la nuit ! Depuis que vous êtes plongés dans ce sommeil insondable et mystérieux qu’est « l’autre pays », moi je ne dors plus beaucoup à vrai dire. Mais quand je m’assoupis enfin, vous venez me voir et on continue de partager des moments où les différentes époques de nos vies se superposent. C’est peut-être le lieu où les êtres qui s’aiment se rejoignent enfin.

À bientôt, je vous aime.

Votre fille

Famille Charbonnier au complet – 1948 

 

Près du lac d’Annecy

 

 

Arrivée de Yul le 26 janvier 1981

Randonnée estivale dans les Alpes – 1977 ou 78

 

Pique-nique près d’un lac dans le Val d’Aoste – 1989 ou 90

 

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Un commentaire pour La lettre hommage d’un autre 11 juin

  1. Bourgès dit :

    Je comprends parfaitement tes sentiments. Moi je n’ai connu mon grand-père paternel que lors d’un séjour chez nous de quinze jours, alors que j’avais 7 ans. Pas ma grand-mère paternelle, qui est, cependant, la première personne à qui j’ai écrit alors que j’avais 5 ans … sans l’avoir jamais vue (Elle était au loin, à Tanger). Pas mon grand-père maternel, mort en 1914 … 30 ans avant ma naissance, et très peu ma grand-mère maternelle. Pourtant j’ai rassemblée tous ce qui les rappelle autour de moi dans mon bureau … et j’ai besoin de leurs présences, alors que j’ai, à mon tour des petits-enfants. Ces liens sont, je pense, vitaux.

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