France insolite : la demeure aux figures et le labyrinthe du coeur

Texte tissé à travers le souvenir de bribes de conversation avec R. Dutel, le 12 octobre 2011

 

Elle ne s´appelle pas la demeure aux figures ni le labyrinthe. Roland Dutel n´a pas besoin de baptiser sa maison, il la vit et l´a vécue.

Il n´y vit quasiment plus.

Il ne sait plus s´il veut encore l´exposer aux regards des curieux ni s´il doit recevoir une curieuse de passage, hypnotisée par ses figures. A quoi bon s´attarder sur le passé ? semble t- il vous demander en silence… Il soupire, je songe qu´il faut peut-être tourner les talons, renoncer. Et si ce passé est beau à regarder, arrête mes pas pour me demander quels présents y recèlent encore ? Incertaine, je suis prête à rayer ce détour de mon parcours et dépasser Dieulefit. Non, Dieu ne le fit pas, me dis-je…Dieu fit quoi d´ailleurs ? m´interrogeai-je encore lorsque je l´entends me dire « bon allez, d´accord, demain, 14 heures. » Jubile ! Dieu le fit, Roland Dutel aussi. Une entorse à l´oubli, une attention divine. Rendez-vous est pris.

Et pourtant, le lendemain, lorsque je frappe à sa porte, j´hésite. L´été indien s´attarde, mes joues rougissent sous un soleil étonnamment brûlant, et le vin que j´ai eu l´imprudence d´accepter durant le déjeuner m´étourdit un peu. Il faut contourner la maison et monter une petite ruelle pentue pour parvenir à l´entrée, là où il n´y a plus de figures qui vous guettent du coin de l´œil : « Que nous veux-tu, toi l´égarée et la curieuse ? » J´ai toqué légèrement, incertaine et en proie comme souvent aux démons intérieurs de la timidité : celle qui vous chuchote toujours à l´oreille « tu déranges peut-être, passe ton chemin »…Nous avions convenu que le rendez-vous pouvait être annulé car Roland Dutel était occupé ailleurs, cela lui était compliqué de venir. Encore une fois, lorsque je croyais sa maison close et m´écartais de la porte d´entrée, j´entendis celle-ci s´ouvrir et mon hôte m´invita à passer. Nous descendons un escalier qui mène à une grande cuisine donnant sur la terrasse. Les figures sont là, toutes proches, figées sur la façade et me lorgnent « tiens, voilà un visage nouveau ! ». Mon hôte paraît sérieux, un peu sombre mais dégage quelque chose d´aimable et doux. Timide lui aussi peut-être, un rien sauvage. Mon esprit se bat déjà avec des excuses, la meilleure façon de lui signifier que je ne le dérangerais pas longtemps, mais le voilà qui me propose un café. Et la conversation s´engage naturellement, sur des sujets divers : les milliers d´œuvres qu´il voit chaque semaine en participant à des enchères sur la toile, les horreurs que fait la mairie dans le village, la possibilité de vivre ou non avec une œuvre : « il y  a des peintures que l´on aime et puis, une fois au mur, ça ne passe pas. Il y a quelque chose qui fait que l´on ne peut pas vivre avec. Et pour d´autres, c´est le contraire, on ne pourrait pas s´en passer». Je pense en effet à un dessin de Philippi chez moi que je ne supporte plus – mais je ne me l´étais pas avoué jusque là et ne le décrocherai qu´en rentrant, constatant en effet que je ne pouvais littéralement plus « le voir en peinture » – et à un collage de Jean-Michel qui, au contraire, me suit partout depuis la Chine comme un fétiche rassurant. Mon regard parcourt la pièce pour essayer de saisir l´essence de ses œuvres à lui : il y a quelques tableaux accrochés au mur, un brouhaha de couleurs avec des scènes qui accrochent la pupille – mais je ne lui demande pas s´il en est l´auteur – et sur la table à côté de nous, plusieurs sculptures colorées et vernies, se tenant là, bruyantes dans leur silence, semblant attendre leur tour de parole. Ce sont des personnages, d´autres figures… J´ai envie de toucher, je n´ose pas. « Qu´en pensez-vous, vous autres ? » Elles ont un air farouche. Il y a aussi contre une commode et une paroi plusieurs œuvres serrées les unes contre les autres, faces cachées, ne dévoilant rien de leur beauté. M´exposant seulement à leur mystère. De nouveau, un souvenir court-circuite mon attention: les tableaux de John, mon colocataire irlandais à Barcelone il y a quelques années, empilés ainsi dans un petit débarras derrière ma chambre et que j´avais eu la curiosité de soulever un jour où je cherchais là une bombonne de gaz. J´étais alors restée interdite en découvrant des toiles totalement noires : du noir sur du noir et parfois, l´éclair d´une trace plus claire, à peine perceptible. La multitude d´œuvres pareillement sombres leur conférait un je ne sais quoi d´inquiétant. John était aussi insaisissable que ses toiles de fait, vivant de je ne savais quoi, s´alimentant presque exclusivement de toasts et de graines par foi végétalienne, sortant peu de sa tanière. Je savais qu´il avait peint pendant les quelques années où il avait vécu à Paris. Il aimait ajouter qu´il n´y avait pas appris le français et y avait beaucoup fait la fête comme pour me rassurer sur la préexistence d´un état relativement normal où il était fait de chair et de sang. Néanmoins, vie festive et peinture (au noir, mais ça il ne le précisait pas) constituaient une page tournée. À présent il méditait. Les tableaux étaient pourtant là, témoins d´une époque révolue de sa vie, recoin réellement sombre de la mémoire. J´avais quitté la pièce en me demandant avec quel genre d´individu je partageais un toit, dormant presque chaque nuit à deux pas de « Mister black »…

Je chassai le souvenir barcelonais de mon esprit et repris le fil de la conversation dutelienne sans cesser de me demander si ces œuvres empilées là, échappant au regard, recélaient un mystère semblable et soupiraient sur un temps mort. Dutel n´aime pas évoquer le passé. Lorsque je lui demande par exemple s´il garde une trace des œuvres vendues (une photo, des esquisses), il réagit vivement « Non non, il faut que ça parte, ça ne fait plus partie de moi. » De même pour la maison, en évoquant ce qu´il adviendra d´elle s´il décide de la quitter – hypothèse qu´il a évoquée à un moment de la conversation, il rechigne à se morfondre : je suis incapable à présent de me souvenir du sens exact de ses mots, s´il me répond que ce n´est pas grave, que c´est une période de sa vie révolue, qu´il ne s´inquiète pas de son sort, « elle est là, elle est faite, c´est du passé n´en parlons plus… ». Je n´entends pas, ne retiens pas les paroles, trop attentive à écouter les non-dits, ses soupirs. Dehors les figures laissent échapper un gémissement sourd…Il parle plus facilement des lieux des autres qui disparaissent après leur mort. Le regret est palpable alors que le concernant il affiche une indifférence feinte. « Je suis sur un autre lieu, et puis je m´occupe surtout à sculpter et peindre maintenant… » m´avait-il déjà averti au téléphone. « Pourquoi viens-tu remuer des choses du passé ? » me crie t´il sans émettre aucun son…Son œuvre, sublime, est un enfant qui lui colle aux basques. Nous parlons de la maison à plusieurs reprises et pourtant je réalise qu´il ne m´a pas encore invitée à la visiter. La cuisine s´est remplie de mots, de digressions et d´histoires de collectionneurs, de peintures et de clochers mais les figures se dérobent, contemplant, impassibles et silencieuses, un automne lumineux et doux. Elles ne me diront pas leur histoire. Il faudrait gratter patiemment les couches superposées de vernis pour voir apparaître une part de vérité. A-t-il élevé seul cet enfant ou d´autres mains ont-elles créé ces visages, ces corps, cette écorce ? J´attendrai tout le temps de notre rencontre cette confession. En vain.

Pourtant nous parlons. La parole de Dutel est spontanée et fluide, son regard est fuyant. Ses yeux se posent sur un horizon incertain derrière moi et obliquent le plus souvent vers une diagonale invisible vers le bas et l´intérieur de ses pensées. J´en profite pour le regarder, essayant de capter quelque chose au-delà de ce qu´il dit. Mais je ne lis rien d´autre que son insondable mystère. Ses sourires sont rares par leur fréquence et leur préciosité : ils arrivent sans prévenir et illuminent tout son visage d´un coup, une fulgurance innocente. Il me raconte encore les enfants entrés un jour sans permission dans son atelier et jouant avec ses pinceaux puis un de ses collectionneurs qui lui aurait demandé d´aménager un lieu chez lui, offre qu´il aurait déclinée : « il y aura toujours quelque chose qui ne plaira pas, même s´il me fait confiance ». Risque de décevoir ? Est-il possible de façonner l´espace quotidien d´un tiers ? Les « inspirés du bord des routes »[1] habitent poétiquement leur univers et hantent rarement celui des autres.

J´ai le regard perdu entre les striures du ciel dehors et mes pensées quand soudain je saisis l´amorce d´un mouvement : Dutel me propose de le suivre et de descendre à la cave, là où commence le labyrinthe de l´imaginaire, le refuge des figures primitives. « Il ne fait même plus descendre les visiteurs » entends-je en écho dans ma tête, heureuse que mon hôte contredise de lui-même cette rumeur et m´offre ce privilège. Nous pénétrons dans la matrice de sa création, il y fait sombre et doux. À mesure que s´ouvre le chemin vers son œuvre, je sens que l´artiste, lui aussi, s´ouvre et se libère de démons intérieurs se chamaillant en lui. Lesquels ? Je suis fascinée par l´entrelacs de pierres, de bois, de tuiles couleur argile, de ciment, de tôle rouillée parsemant partout une beauté baroque, un long poème silencieux. Tout un univers bruisse ici, petites figurine côtoyant bols, assiettes, icônes, culs de bouteille, branches, briques, démons, madones dans une blancheur âpre et cotonneuse. J´entends des voix qui me chuchotent de sortir et de pénétrer dans la cour : lumière naturelle et éclats de faïence, fiancées, chimères, chats, gargouilles, oiseaux, ondines, poisson, poule, les moustaches de Brassens, l’air effarouché de plusieurs figures, des robes de tuiles, un prince sur un chien, des nains, des seins esseulés, une croix, des cœurs, tout un temple à l´amour…la fiancée incline tendrement la tête vers son amoureux. Où es-tu fiancée éternelle, partout présente ici ?

Plus bas, un petit bonhomme aux cheveux vert de pin et aux yeux cerclés de bleu fait coucou de la main. Il a une érection.  Plus haut, une oie ou un coq est prêt à s´élancer dans le vide sur sa drôle de bicyclette. Une femme-pilier aux lèvres rouges porte autour de la taille un lapin et des bricoles. Elle soutient la maison de ses mains comme les femmes africaines leur broque d´eau. D´autres amoureux, ou les mêmes, plus loin, s´embrassent. Au cœur de la cour, une scène originelle, Eve de dos tentée par le serpent qui lui tend la pomme. Le vent semble décoiffer l´arbre et Adam qui apparaît de face. Des figures les contemplent, interdites. Soudain Dutel surgit d´un coin de la cour et me tend des pétales de roses qu´il vient de cueillir et qu´il a émiettés dans sa paume pour que leur parfum s´exhale : « Il y en a encore à cette époque, l´été est long à mourir, sens comme elles sentent bon ! ». Je me penche et respire l’offrande poétique. J´ai l´impression que tous les visages autour s´inclinent avec moi pour sentir cette fragrance automnale. Tendre l´oreille vers leur père créateur qui se livre soudain en me voyant contempler des œuvres plus récentes qui seront exposées et peut-être vendues : « tu me demandais tout-à-l´heure si je gardais une trace de ce que je faisais. Non…non non je ne peux pas. Car si je les voyais là, accumulées, ça me donnerait le vertige car finalement c´est le temps, le temps qui passe, c´est la mort qui avance. » La voix se module dans des intensités blessées, des croches d´émotion, des nœuds inextricables. Puis, passionné, évoque le mouvement impulsif, viscéral qui guide ses mains les jours d´inspiration « c´est sidérant, ça part comme ça, on ne sait pas d´où ça vient et on oublie le temps, les heures ». Le temps, encore. Le temps de la mémoire, le temps qui fuit, le temps retenu, le temps enfoui, le temps que l’on fuit. « Qui était la fiancée, Dutel ? » lui demandent mes yeux tandis que tout se tait autour. Il ne me le dira pas. Peut-être parce que je sais. Parce qu´il sait que je sais. Je ne cherche aucune rumeur mais l´aveu d´une paternité partagée. Démêler un nœud, celui d´un passé qui s´expose et se tait.

Avant de le quitter, j´hésite et puis finalement…je ne le photographie pas. Je veux que sa figure me demeure multiple et insaisissable.

Puis une fois sur la route, laissant derrière moi Dieulefit, les figures et deux visages que je n´oublierai pas, j´entendrai cette phrase d’un riverain de Bordeaux évoquant un quartier maritime, portuaire et populaire, que la mairie avait décidé de remettre à neuf quitte à en chasser ces habitants inesthétiques : « On valorise la passé mais on oublie l´histoire ». Cet aveu eut un écho immédiat en moi à ce que je venais de voir, la part de mystère que je venais de percer, les fulgurances d´aveux que m´avait offert Dutel en filigrane, sa sensibilité révélée au-delà du silence de tous ses secrets. Le passé embaumé, le passé que je venais reluquer, faire reluire, valoriser par ma curiosité et mon admiration…et l´histoire de ce passé tue. L´enfance de l’œuvre gardée dans une vieille malle poussiéreuse et cadenassée où des parchemins sibyllins gravent les secrets de famille.

Pour pénétrer dans la demeure, cliquez ici ou sur cette photo :


[1] Titre du livre de Jacques Lacarrière et Jacques Verroust.

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France insolite : la lettre au facteur idéal

Texte tissé à partir des inscriptions du facteur Cheval sur son palais :

« conversation-promenade » au cœur de l´imaginaire

photo de Jean-Paul Bourgès

Les morts ne sont pas les absents mais les invisibles… Le facteur ne passera pas par là aujourd´hui, à  Hauterives, Drôme  et celle qui eut cet honneur d´avoir été 27 ans sa compagne de labeur ne ramènera pas son colis quotidien de cailloux au Temple de la nature. La brouette repose là, figée et noble dans une des niches du palais et n´ira plus chercher dans la campagne (…) son petit contingent. Le facteur ne passera plus mais, invisible, il règne partout en son port de l´éternité. J´arpente le lieu, le souffle coupé, désirant presque demander au maître des lieux la permission de franchir l´entrée du Palais imaginaire, le panthéon d´un héros obscur…cet homme que je lis dans chaque pierre, au creux de chaque relief sculpté, je l´entends me murmurer, d´une voix presque imperceptible : Ce monument est l´œuvre d´un paysan.  À cœur vaillant rien d´impossible. Puis il me laisse le contourner, l´apprivoiser, le regard captivé par la grandeur de son palais né d´un rêve, ce temple de merveilles. Mes mains frôlent les contours rugueux ou doux de ses formes et le facteur se dévoile, il me raconte son histoire : L´hiver comme l´été, Nuit et jour j´ai marché, J´ai parcouru la plaine et le coteau, De même que le ruisseau, Pour apporter la pierre dure Ciselée par la nature.  C´est mon dos qui a payé l´écot. J´ai tout bravé, même la mort.

 – Mais la mort, facteur Cheval…la mort ne t´a jamais rattrapé, tu es là, partout présent, invisible mais là, je te vois.

Oui, me répond t-il, j´ai bâti ce Palais Des Mille et une Nuits, où j´ai gravé mon souvenir mais je sais que sur cette terre, comme l´ombre nous passons. Sortis de la poussière, Nous y retournerons. En passant devant une cavité obscure et mystérieuse, il se penche vers moi et me chuchote à l´oreille J´ai voulu dormir ici…Je lui réponds par un sourire : Savais-tu seulement dormir ? Il me confesse alors Le soir à la nuit close, Quand le genre humain repose, Je travaille à mon palais. De mes peines nul ne saura jamais.

–          Travaille ?

Il acquiesce, ne dément pas le présent mais je lis dans ses yeux qui se posent sur la pierre la fin d´un rêve.

Dans un souffle, je l´entends énumérer des chiffres :

1879-1912

10 mille journées.

93 mille heures.

33 ans d´épreuves.

Je le regarde droit dans les yeux et me met à rire : Tu as compté les heures ?

Plus opiniâtre que moi… – Tu meurs ? Je ris franchement, insolente. Heureusement, il ne m´écoute pas et continue

se mette à l´œuvre

un défi certes plus grand que la mort…

Souviens-toi, homme que tu n´es que poussière Ton âme seule est immortelle. 

Je suis prise d´un rire convulsif et irraisonné pour déjouer le charme qui m´envoûte à la vue de son palais ; c´est un rire oriental pour dissiper la peur et la force d´admiration que l´œuvre exerce sur moi. Je suis fascinée, tétanisée par le pouvoir de la volonté de cet homme En créant ce rocher, J´ai voulu prouver ce que peut la volonté

Ce rocher dira un jour bien des choses

Je crois que j´aurais aimé attendre des lettres de ce facteur…

Le saluer chaque matin, déposer quelques cailloux dans sa brouette, lui dire d´en semer quelques-uns pour le suivre sur son chemin.

Eve qui écoute les serpents trompeurs

Que disent ces serpents, vers quelle tentation funeste la mène t- elle ? Cache-cache dans l´entrelacs de reptiles et de branches sculptées. Adam, le père du genre humain. D´un songe j´ai sorti la reine du monde.

Est-ce elle qui prend la parole ? Une voix susurre :

Il m´a placé dans ce palais charmant

Où l´hirondelle reviendra chaque printemps

Étourdie de tous ces sifflements, je m´abreuve de toutes les prophéties : Créature vient admirer la Nature… L´enfant vient en cette vie Les mains pleines d´avenir S´il sait s´en servir Il les laissera remplies de souvenirs

Je me souviens soudain que ton enfant adorée, emportée trop tôt au royaume des morts, naquit un 11 octobre…et je réalise alors avec un certain vertige que je suis venue me perdre dans les rêveries de ton temple en ce jour d´automne. Je m´enquiers de la date : nous sommes le… 11 octobre. Cent trente deux ans jour pour jour après la naissance de ta fille, étourdissante coïncidence. Ce n´est pas le temps qui passe mais nous… Laisse-moi déposer une pierre et une fleur en son hommage au pied de ta maison baptisée du nom de cette fille défunte, Alicius.

Je reviens vers ton rêve. Ici une mosquée, Allah et ses jardins des délices, là un chalet suisse, côtoyant la maison blanche, un temple hindou, la maison carrée d´Alger, un château du Moyen-âge, je tourne sur moi-même et vois les fées de l´orient (qui) viennent fraterniser avec l´occident. Dis-moi Facteur, sommes-nous encore à Hauterives ?

Et toi, Joseph-Ferdinand, où es-tu maintenant ? Reposes-tu à côté de ta fille disparue ?

Nul n´échappe à sa destinée,

Pas plus que son corps

Appartient à la terre,

Et l´âme à l´éternité.

Tu as convoqué tous les mondes en ton monde, tous les temps au cœur du temps sacré où ton rêve a pris les formes bizarres et folles d´un temple dédié à l´absolu de l´imaginaire. De tes mains tu as bâti ce rempart magique contre la mort et l´oubli. Auteur de l´œuvre de génie Qu´avec plaisir nous contemplons Oh, dis-nous par quelle magie Tu fis ce que nous admirons

 Sur les flancs des coteaux, les pierres mollasses te parlaient d´êtres fantastiques, de divinités et de fées… Leur abandon au creux des vallées d´érosion avait formé en elles des spirales et des seins, des élans vers lesquels on aspire à l´au-delà de la vie, une vie à la hauteur de ta démesure. Tu trébuchas sur une de ces pierres pour mieux te relever et comprendre que ta vie fantasmée de démiurge devait commencer. Le chemin de Tersanne traçait la voie de ton au-delà.

Je pénètre encore dans les entrailles de ce palais des fées, je veux te connaître Bravant la chaleur, la froidure Et même l´outrage du temps, je veux goûter de ce breuvage où ton âme a trempé son courage, comprendre comment  A la source de la vie tu as puisé ton génie. Mon corps s´incline vers la paroi, l´oreille contre la pierre froide sous laquelle sourde une fièvre lancinante, j´écoute ce que tu murmures encore Ma pensée vivra avec ce rocher.

Dehors trois géants me rappellent que je suis minuscule : le défenseur de la Gaule, le grand savant grec, le grand conquérant romain.

Aux grands hommes l´Humanité reconnaissante. Tu étais petit paraît-il et tu es devenu si grand…Ton rêve de démesure est protégé par le regard bienveillant de la fraternité éternelle, toi humble paysan, facteur de campagne, maçon aux mains sublimes Qui, sans maître, sans aide, Et de cailloux infimes, Construisit, patient, Ce palais inouï.

Tu me souffles ce que je ne prononce pas encore à voix haute.

–          J´ai contemplé ton œuvre et j´en reste ébloui.

–          J´ai contemplé ton œuvre et j´en reste éblouiE.

Je répète tes mots comme une prière murmurée aux portes de ta cathédrale. Comme tu avais raison d´écrire : Cette merveille, dont l´auteur peut être fier, Sera unique dans l´univers. Tu n´es pas si prétentieux et ton tombeau vers lequel mes pas me mènent est à la hauteur de ta grandeur, Ne crains pas que ton nom périsse.

Que pensait Philomène ? me demandai-je en m´éloignant du palais. Te voyait-elle autrement que muni de ta brouette et de tes pierres, formant le bestiaire d´un paradis terrestre ? Lui disais-tu Enfant de la chaumière, désespère pas Un jour pour toi aussi le soleil brillera? Ou ces paroles étaient elles destinées à Alice ou à toi-même ?

Tu ne me réponds plus mais tu m´as laissé ce message sur le belvédère

Chaque fois que tu me regardes

Tu vois ta vie qui s´en va

Oui je sais que les minutes perdues ne se rattrapent plus, je me demande juste si tu as été heureux ici-bas dans l´accomplissement de ton rêve.

A la source de la sagesse seule

On trouve le vrai bonheur

Avais-tu trouvé le bonheur, Facteur Cheval, lorsque tu sculptais plus tard le berceau de ton repos éternel  à l´entrée du village ? La vie sans but est une chimère Où le songe devient la réalité. Tu nous as légué un rêve qui ne cesse de se renouveler, le rêve éveillé d´un immortel.

Ici le terme du voyage arrive, pauvres exilés. Et toi, nous vois-tu depuis ton exil, t´élevant de ton tombeau du Silence et du Repos sans fin ?

Avant de partir, facteur, j´ai déposé au creux d´une roche creuse et secrète de ton palais des Mille et une Nuits cette lettre que je n´avais pas encore écrite. Je l´ai adressée à « Facteur Cheval, Hauterives-Drôme». Je ne l´ai pas timbrée et je ne connaissais pas le code postal de l´éternité. Mais tu la trouveras sans doute un jour où tu viendras caresser de nouveau ton rêve et les seins des divinités, d´Eve et des fées d´Orient…

Puis je suis repartie vers d´autres cieux, fascinée par un facteur au génie fulgurant, en songeant que

L´homme qui meurt est un astre couchant

Qui se lève plus radieux

Sur un autre hémisphère

Quelques photos ici

(note : j´ai eu des problèmes de batterie ce jour-là, les photos ne sont pas terribles. S´il m´en donne l´autorisation, j´ajouterai à cet album les photos de mon ami Jean-Paul B., de bien meilleure qualité)

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France insolite : le jardin de nous deux

Le jardin de nous deux n´est pas le nôtre. Aux portes d’un Eden ici oriental, là médiéval, passants contemplatifs du rêve d’un autre (autre qui n´était pas non plus Lenôtre), le regard se perd dans l’or des pierres du Beaujolais, perles d’architectures qui parent le jardin d’autant de trésors volés aux lointains. L´ocre sous les brumes pâles du Rhône jette le hâle sur cette lancinante invitation au voyage, ode à l’ailleurs qui fait de nous des princes, des voleurs, des reines et des sirènes, des truands du rêve, des pèlerins sans trêve, des moines vagabonds, des fées et des ondines, ondulant sous les eaux troubles de ces bassins et cascades. L’ailleurs ici arrimé, superposant temps et espaces dans la même ivresse anarchique du songe.

Le jardin de nous deux n’est pas non plus le leur. Ceux qui aujourd’ hui en possèdent les clefs et les beautés, hôtes légaux de vos palais d´été, de vos tours de guet et des remparts doux de votre intimité défunte. Confiné aux regards voyeurs derrière l´imposante grille, nous sommes les visiteurs indésirés et désirant, rêvant d´escapades nocturnes où nous serions les cambrioleurs de votre rêve. Tout ce qui se dérobe à nous, sur ce terrain qui grimpe vers les nuages, aiguise notre désir de deviner ce qui se dissimule dans la brume. Vous étiez « pareurs de femmes » de votre métier, vous saviez alors que les choses cachées au regard n´en sont que plus désirables…à travers vos hôtes héritiers de paradis, vous nous jouez un tour. Observons alors les frontières de votre intimité, ce mur habité de figures malicieuses : une femme aux yeux bridés balaie votre pas de porte, un petit personnage accroupi rend hommage au Beaujolais en portant un tonneau en fût de pierre sur le dos, prêt à verser le breuvage…Trois statues égyptiennes , un homme entouré de deux déesses nues, suggèrent une étrange scène érotique, le flûtiste d´Hamelin joue un air les jambes fémininement croisées, ici une femme en pagne se tordant pour soutenir un interminable bâton, là une autre à la parure asiatique, entre le sari et la chima… et là encore un homme au profil grec… Les temps et les lieux se superposent pour mêler joyeusement scènes païennes et légendes mystiques aux échos subversifs…  Ces drôles de gardiens de votre temple semblent nous encourager à braver l´interdit et escalader la grille. Mais au seuil de votre porte, un homme en train de déféquer se fait chasser de la demeure par une marâtre au balai menaçant. Celle-ci décourage nos velléités. Un Hercule insolent portant la boîte aux lettres-panthéon nous tire la langue tandis que le facteur (Cheval ?) vous apporte le courrier. Votre nom aux sonorités de personnage de B.D est gravé dans la pierre. Un « Ch » seulement pour votre prénom, initiales chuintantes qui laissent planer l´ambiguïté et nous confondent encore avec le facteur de Hauterives : de Ch…arles à Ch…eval, des rêves de pierre en commun, des adresses d´éternité…

Le jardin de nous deux est le vôtre, Charles et Pauline, éternellement.

Dans un songe je pénètre votre jardin et parcoure vos secrets ocre et pourpre sous les grands pins qui projettent leurs ombres sur vos temples, vos mausolées et vos puits…Je me penche sur les eaux des bassins où vos visages se reflètent : tout l´or des pierres scintillent en auréoles vagabondes autour de vos chevelures confondues, et de ces eaux de votre terre, de vos racines, monte un écho :

« le jardin de nous deux, jardin de nous deux, de nous deux, nous deux, deux… deux, d´eux, d´eux, eux, eux, eux… »

Détails de ce « jardin de nous deux » en cliquant ici

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Textament

« Ma plume, socialisée, me tomba de la main et je restais plusieurs mois sans la ressaisir. »

Jean-Paul Sartre, Les mots

Les mots m´ont abandonnée. Pendant presque un an, jour après jour, lentement et longuement, ils se sont vidés en moi de leur substance, de leur écho, n´y laissant qu´une trace sans empreinte, quelque chose qui s´efface, une sorte d´événement si lointain que l´on doute qu´il ait eu lieu autrefois. Un non-lieu de mots.

J´écrivais pour retenir, pour meurtrir l´oubli, pour conjurer le précipice que nous tend le temps. Ma vie de mots était devenue peu à peu vide-mots où on solde des souvenirs rendus dérisoires, des épaves de cette mémoire qui parfois encombre car elle semble trop orgueilleuse de se raconter. Je désirais peut-être devenir aussi transparente que ce temps assassin. Mais je crois surtout que je ne désirais plus rien. À l´image de ces vide-greniers que l´on arpente pour trouver quelque chose qui résonne en nous à travers les débris d´autrui, les poupées rafistolées et les livres défraîchis, mon vide-mots ressemblait à une caisse de résonnance crevée de part en part qui ne laissait plus sortir aucun son. Personne, selon moi, ne s´y reconnaîtrait, n´y trouverait des échos de soi. Je criais dans le vide depuis trop longtemps, je parlais aux murs. En terminant le texte-mémoire sur la Chine, je parlais déjà des tombeaux que deviennent les récits une fois terminés pour ceux qui les écrivent. Tombeaux de mémoire qu´on oublie dans un tiroir, fusse t-il virtuel.

Les mots des autres ont continué à exister pourtant pendant cette année, rassurants dans ce tissage savant des textes et donnant une voix à l´absence, me distrayant de ma propre absence, les mots des langues des autres aussi, maquillant de leur étrangeté et leur tout relatif exotisme l´ennui profond et la lente descente dans l´enfer de se vider soi-même de son propre langage, mot après mot, mot mort après mot mort. Ne plus rien écrire pendant un si long temps est une résignation, une mise à assignation de sa propre respiration. Aspirations aspirées, balayées et mises à mal : mise à mort des mots, il nous reste en sublimation des maux, une avalanche de maux qui ne se disent pas, ne s´écrivent pas.

Alors on signe son absence. Les jours passent, happés par d´autres événements qui nous donnent une illusion provisoire d´être quelque part dans le monde en balayant du vent autour et en faisant des choses qui semblent visiblement avoir un semblant de sens pour les autres (pas pour nous). On creuse l´insatisfaction et l´impuissance jusqu´à se donner un vrai vertige. En taisant tout en soi, on découvre alors soudain que lorsque les mots nous désertent, notre nudité est semblable à celle de cadavres muets contemplant la vie qui passe et dont nul ne retiendra la plus étrange et singulière vérité.

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Mother blues

Elle avait décidé de sortir. Seule. Pas jusqu´au bout de la nuit, à ces heures indues où plus personne ne sait ni son nom ni où il habite ni si tous les chats sont gris ou verts. Non, elle allait sortir par souci d´équité, pour être l´égale de l´homme – peut-être pas de l´homme en général mais de son homme au moins. Équité, équitable, ces mots à la mode et cette notion à la noix, tant dans la parité illusoire des sexes que dans le commerce pourtant forcément injuste où finalement ce qui se manifeste le plus sûrement c´est la permanence des rôles dominant-dominé et la stabilité d´un déséquilibre flagrant. Du nord ou du sud, de l´homme à la femme, il y a trop d´Histoire derrière pour que les choses s´ajustent aussi vite que ce que l´on prétend. Elle ne se faisait pas d´illusion. Tout comme elle achetait équitable pour acquitter sa conscience du poids de la culpabilité occidentale, elle laisserait la maison « dans l´état où elle l´avait trouvée » par pur orgueil de femme occidentale du XXIème siècle, en espérant vaguement que cela fasse un effet mais en refoulant en même temps la certitude de retrouver cette même maison exactement dans le « même état où elle l´avait laissée ». Au moins, il n´y avait pas de surprise.

Donc, elle décida de sortir et de laisser à son « égal » l´égalité de ses chances dans le soin du bébé pour une soirée. Cela allait l´exposer à toute la chaîne minitieuse d´une logistique sophistiquée à laquelle les femmes, dont la réputation de pouvoir faire plusieurs choses à la fois n´est plus à faire, s´adaptent tant bien que mal. Leurs « égaux », de fait inégaux sur ce point car leur légendaire handicap de ne pouvoir faire qu´une seule chose à la fois n´est plus à démontrer, se retrouvent rapidement dépassés par la situation : elle songea, une fois sortie, à l´ampleur du défi qu´elle soumettait à cet homme qu´elle aimait et, malgré ce lavage de cerveau généralisé sur l´équité, ne manqua pas de se sentir coupable de son geste avant de partir. En effet, dans un premier temps, elle avait eu l´indulgence de laisser une note avec quelques indications pratiques puis, se ravisant en se disant qu´il fallait qu´il fasse sa propre expérience des choses et que ce réflexe était encore une fois l´héritage de l´inégalité, elle déchira cette note. « Après tout, il se démerdera », s´était-elle entendue penser. Elle savait par ailleurs que cette note était davantage destinée à limiter la casse pour l´enfant plutôt qu´à servir de phare pour père désemparé. Car ce père désemparé et cet homme qu´elle aimait, aillant cette trouble tendance à dédaigner la multiplicité des tâches et le tour d´équilibriste que suppose le soin d´un enfant tout petit, il fallait bien qu´il en bave un peu pour se rendre compte que ce n´était pas aussi simple qu´il le croyait. Il y a chez toute femme un désir évident bien que refoulé de revanche à prendre sous le drapeau flottant de l´équité.

A la terrasse de ce café où elle aurait dû profiter de cette rare solitude qu´elle retrouvait, elle se mit alors à songer à ce bout de réalité qu´elle venait de passer en relais – comme par souci expérimental de l´improbable notion à la noix du mot à la mode, ce « lot quotidien » qui la comblait pourtant largement, ce marathon ordinaire devenu sa plus louable endurance : recueillir l´enfant et jouer avec, l´écouter et lui accorder toute la chaleur de sa présence, tout en anticipant le contenu du frigo et la compote de fruits à préparer pour le lendemain, prévoir des couches en cas d´urgence au beau milieu du parc tandis que l´enfant veut pour la trentième fois monter sur le petit cheval, et penser à l´eau car il aura soif mais on a perdu le bouchon et le sac est mouillé, puis calculer le temps de pause ensemble et l´horaire de l´épicier car finalement il manque un peu de tout dans le frigo, prendre l´enfant dans le caddie en veillant à ce qu´il n´écrase pas les avocats ni n´éventre le paquet de yaourts et le laisser gambader aussi entre les rayons au moment où il s´impatiente mais sans qu´il ne fasse un lancer de pots de moutarde (cassables) ni ne réorganise à sa manière les bacs de fruits et légumes (les aubergines avec les tomates et les poires avec les poireaux, les asperges exilées au rayon frais avec les petits suisses et les oranges, si rondes, si semblantes à de petits ballons, roulant par terre) et au moment de payer et d´échanger de bons mots en langue étrangère avec l´épicier, supporter d´une part les commentaires mielleux sur l´intrépide enfant « qu´elle est mignonne, on dirait une poupée ! » et de l´autre, les regards moins indulgents de certains ados mal rasés ou vieux célibataires endurcis détestant ce genre miniature de l´humanité (il faut alors sourire de façon un peu crispée en tentant à la fois de remplir son sac de vivres tout en cherchant des yeux la dite-poupée qui est en train de ramper sous les rayonnages pour attraper le chat de l´épicier puis vole une boîte de coton-tiges et renverse les aérosols anti-fourmis au passage), après cela, d´un air détaché il n´y a plus qu´à empoigner d´une main le sac de courses horriblement lourd et de l´autre la poupée terriblement indocile, ce double mouvement réveillant subitement une douleur aigue au bas du dos. À la voiture, feinter la patience devant l´enfant qui se met à hurler de désespoir en voyant qu´il doit se soumettre à aller dans son siège et qui se cabre pour éviter qu´on l´attache et entre les pleurs, montre le siège avant en gromellant un « broum broum » qui signifie que son père, lui, le laisse parfois « conduire ». Détestable conduite paternelle, se dit alors la mère quand l´enfant lui griffe le nez pour marquer son caractère précocement rebelle. Ensuite faire encore un détour par la station essence avant de rentrer car la voiture est au bord de la panne sèche et, en roulant – musique crescendo pour couvrir les plaintes à l´arrière, le portable qui sonne et le bébé qui pleure toujours, qui réclame son jouet tombé à ses pieds exactement au moment où un camion brinquebalant fait une queue de poisson et ce téléphone qui n´arrête pas de sonner, il faudra donc se rappeler de regarder qui c´est et rappeler la personne insistance mais l´enfant protestera et volera le portable et se connectera au G.P.S via internet, ce qui plombe considérablement la prochaine facture de téléphone. Et quand enfin arrivés à la maison, la voiture fait demi-tour avant de se garer, à droite il y a ces fichues balancoires que l´enfant ne manque pas de remarquer et qu´il réclame à corps et à cris, ignorant le trop raisonnable « non, mon petit loup, on n´a pas le temps ce soir » car on pense déjà à la soupe de potiron que l´on doit lui préparer et les pâtes qu´on fera avec une sauce au pesto pas très équitable mais scandaleusement bonne et si facile à préparer mais le temps de décharger les courses qui tombent par terre, l´enfant prend la direction opposée et, sans quitter des yeux la route peu fréquentée dans la crainte de l´arrivée d´une voiture, on le voit s´éloigner d´un pas alerte et décidé vers les balancoires. À partir de là : laisser son encombrement quotidien sur le rebord de la fenêtre, attraper un ballon dans la voiture et rejoindre son enfant qui, somme toute, mérite effectivement un peu plus d´attention que des pâtes au pesto même si la pensée de la préparation de la soupe au potiron à synchroniser avec la préparation du bain, celle du sac de la crèche et de la compote pommes-poires-bananes monopolise en réalité une bonne part de l´attention. La porte franchie, il restera mille aléas (le bain, le pyjama, le repas, la veillée, les comptines, les histoires, les berceuses, la tétée, le sommeil qui tarde toujours à venir, le berceau jamais vraiment dompté, les réveils impromptus), mille aléas qui se suivent ou se superposent et la maison qui, entre temps, a pris l´aspect d´un champ de bataille et le garde car ça lui va si bien.

« Il se démerdera… », se répéta t-elle en se mortifiant pourtant d´avoir déchiré la note qui disait où se trouvaient les choses, ce qu´il fallait préparer ou mettre dans le sac du lendemain, les doses de lait et de céréales dans le biberon. Mais, si elle n´éteignait pas son portable, elle savait qu´elle aurait de nombreux appels tout au long de sa soirée solitaire (qu´elle dégustait fort peu en attendant car toujours connectée à l´autre soirée qui se déroulait en son absence) car lui n´était pas du genre à se mortifier pour appeler et demander « où est la crème pour les fesses ? et y´a pas un petit pot tout près quelque part dans la cuisine ? Au-dessus de l´évier mais où exactement ? Et le biberon c´est combien de cuillères de poudre de lait déjà ? et le lait tu le mets où d´habitude ? » (une question par appel. Intercalées de commentaires : « Ça se passe bien ta soirée, tu profites ? Ça doit te faire du bien depuis le temps. On pense bien à toi, on t´oublie pas, l´enfant te réclame d´ailleurs, il te cherche dans la maison, il a même regardé sous le lit. Mais il va très bien, il est très content, il n´est pas triste non plus, c´est bien qu´il soit loin de toi aussi. Ne t´inquiète pas, nous, ça se passe merveilleusement bien ! D´ailleurs c´est même plus facile quand tu n´es pas là ». Après cette dernière petite remarque, elle avala cul-sec le gin-tonic qu´elle avait commandé en s´étranglant un peu. Elle fut saoûle immédiatement. Ça faisait si longtemps…

Elle soupira en regardant la place où s´agitait toute une confusion de gens et en essayant de vivre le moment et le lieu présent. Elle se demanda si elle allait prendre une cigarette dans le paquet posé négligemment sur la table. Elle ne fumait pas mais elle avait acheté des cigarettes, des menthols pour avoir l´air chic. Non seulement elle ne fumait pas mais elle détestait l´odeur et le goût des cigarettes. Elle profita du premier quémadeur venu, un jeune à l´aspect désinvolte très étudié qui lui taxait une cigarette, pour essayer de se débarasser de tout le paquet « oui, et puis prends-les toutes, tiens ! ». Mais cela n´eût même pas le succès escompté, le jeune homme à la désinvolture tirée à quatre épingles refusa poliment en n´en prenant qu´une et elle ne sût pas si c´était par gêne, par surprise ou par dégoût des menthols. Quoiqu´il en soit, elle était un peu plus loin que tout-à-l´heure des contingences de la maternité, et se décida alors à allumer une cigarette à la menthe.

En repensant à ce « sans toi, c´est presque plus facile, tout va très bien », elle songea que l´inscouciance masculine avait cette faculté inouie et désobligeante de pulvériser en un tour de main les plus viles intentions féminines de revanche. Son homme, de fait, se sentait comme un poisson dans l´eau dans le chaos. Du coup, il ne voyait jamais vraiment le problème quand rien n´était fait à l´heure ou dans l´ordre ou, sans aller si loin, entre les balises ordinaires d´une vie rythmée sur les besoins de l´enfant. Il était tout amour et tout sourire avec son petit et tout roulait comme sur des roulettes. De plus, il était doté d´un téléphone qui lui permettait de joindre à tout moment la maman inquiète et d´autres personnes – « ressources » : « finalement j´ai appelé Marisa qui viendra faire la cuisine pour nous et préparera l´eau du bain. Nous, comme ça, on peut jouer». Il n´y avait jamais de quoi s´en faire. Les hommes n´ont, après tout, jamais eu à prouver au reste de l´humanité la grandeur et la noblesse rompus de sacrifice et d´abnégation de leur instinct maternel.

Elle abandonna ses réflexions encore trop nimbées de cet indécrottable sentiment de  culpabilité qui envahit le coeur des mères pour regarder ses voisins de terrasse. Et plus particulièrement les hommes. Et plus sélectivement encore, ceux qui pourraient se dégager de la mulitude grâce à une beauté foudroyante ou un charme terrassant. Le tour d´yeux fut vite fait, il n´y en avait pas un seul. Elle avait mis la barre un peu haut et se concentra quelques minutes sur un drôle de type avec un bonnet tricoté main rose bonbon. Insolite couvre-chef en plein mois de juillet…Elle se demanda si c´était sa grand-mère hippie ou sa copine néo-rurale qui lui avait tricoté. Elle observa ensuite quelques couples puis, sirotant le mojito aussi mentholé que ses fausses cigarettes, elle ouvrit son carnet et commença à prendre quelques notes.

Elle écrivit qu´elle avait décidé de sortir par souci d´équité. Mais, en relevant son crayon, elle s´avoua qu´en réalité elle était aussi sortie parce que c´était les soldes. Elle ne fréquentait les boutiques qu´à cette occasion et c´était toujours une épreuve assez désopilante. Elle avait décidé d´être sélective et de ne s´infliger qu´une seule visite assommante à l´un de ces magasins-au-petit-bonheur-des-dames. En y entrant, elle avait été frappée comme d´habitude par le volume strident des hauts-parleurs diffusant une musique commerciale à un rythme abrutissant. Un ami lui avait expliqué un jour que c´était une stratégie de marketing bien étudiée poussant à la consommation. En effet, cela créait une sorte d´excitation superficielle, de neutralisation du bon goût et, par conséquent, les acheteuses potentielles perdaient leur critère et la conscience de leur compte en banque. Elle prit à la hâte plusieurs choses, il ne restait plus que les tailles XXL ou XXS, toutes mal coupées, si bien qu´elle rentrât indifféremment dans les unes et dans les autres, comme quoi de nos jours on faisait vraiment n´importe quoi. Néanmoins, cette étrange accessibilité à des tailles improbables ne garantissait pas le succès de l´opération : rien ne lui allait. Elle se sentait tour à tour saucisse, poivron ou cornichon mais ne pouvait se résigner à cette vision carnicière ou potagère décevante sans entendre la vendeuse clamer sa honte en utilisant mille oxymores à son égard : « Mais c´est magniiiiifiiiique, ça vous va à ravir cette petite jupe ! ». Lâche-moi vieille truie, grinçait-elle le plus discrètement possible entre ses dents pour ravaler le dégoût que lui inspirait cette mise à l´épreuve humiliante. La musique semblait de plus en plus forte et l´étourdissait de plus en plus mais ne l´hypnotisait pas au point de vouloir tout acheter car sa réaction était plutôt inverse et radicale : une irrépressible envie de tout jeter. Pourquoi pas à la face trop maquillée de la jeune dinde de vendeuse. « Tiens remballe moi ça là, c´est trop moche ! » aurait-elle été tentée de cingler pour ne pas avouer que c´était elle qu´elle trouvait trop moche là, dans tous ces miroirs et dans ces fringues mal taillées.

A un moment donné, elle dût aller rechercher une taille plus raisonnable et quitter sa cachette-cabine pour se faufiler entre les rayons. En se baissant elle entendit qu´elle venait de faire exploser la fermeture éclair de la robe qu´elle avait passée. « Qualité suspecte… », se dit-elle pour ne pas s´accuser d´avoir tenté d´entrer dans un modèle pour adolescente anorexique. Ne trouvant pas l´alternative adéquate et totalement abrutie par les décibels de la musique trop bruyante, elle se dirigea vers la caisse en balançant les bras et la tête n´étant plus tout-à-fait sûre de se trouver dans une boutique ou dans une boîte techno et c´est ainsi qu´elle s´accouda au « comptoir » prête à demander « Un gin tonic s´il-vous-plaît ! Avec trois glaçons ! » avant que sa démence passagère ne s´évanouisse et qu´elle se remémora qu´elle cherchait la vendeuse de qui elle avait pourtant eu tant de mal à se débarrasser. « Excusez-moi, je voudrais une taille plus grande si vous avez…et du Bach aussi, si ce n´est pas trop vous demander. Ah c´est la radio ? Radio-techno, je savais pas que ça existait…Non, non c´est bien, c´est sûr, si vous avez pas de machine à café, ça vous tient éveillées, c´est l´essentiel. Hmm. Bon, et ma taille M ? ».

Retour à la cabine. À L´ultime essayage désespéré d´une robe un peu trop blanche, un peu trop courte, elle vit dans l´oeil d´un mari excédé que sa femme avait dû traîner là (« mais non, mon chéri tu verras c´est juste quelques minutes, c´est les soldes et j´ai plus rien à me mettre ! Et surtout, je ne voudrais pas choisir sans toi !»), elle vit donc dans l´oeil de cet homme un air réprobateur et plus bas elle remarqua aussi que sa bouche dessinait une moue dubitative. Sa femme se trouvait dans la cabine à côté – depuis plus d´une demie-heure et avec la moitié du magasin à essayer – et, elle, mi-chou-fleur mi-courge dans cette petite robe trop blanche et trop courte sentait bien qu´il dédiait une rancoeur incommensurable à toute autre donzelle venue là avec cette même vicieuse idée de se jeter sur les soldes plutôt que sur un demi pression en parlant foot.

Elle se regarda alors dans la glace et son reflet confirma le verdict muet du mari éxcédé : c´était abominable. Lorsque la harpie de vendeuse fit irruption et inspira pour sortir une nouvelle inepsie faussement élogieuse, elle la coupa net « Non ! ça ne me va pas du tout. Enfin si, vous avez raison ça me va parfaitement, la robe est sublime mais c´est mes jambes qui ne vont pas avec. Faut trouver d´autres jambes. Vous avez quoi en soldes ? » La jeune fille resta bouche bée, effarée. Cela eût néanmoins le mérite de ravir un sourire à l´homme accablé d´ennui. Il en profita pour jeter un coup d´oeil aux jambes accusées et constata qu´il y avait en effet de quoi protester : un bleu tournant au verdâtre sur la cuisse, une égratignure au tibia comme si elle avait enjambé un fil barbelé entourant le pré des vaches, quelques piqûres de moustique et une lointaine épilation fort aléatoire, le tout assorti d´une pâleur anglaise. « Vous sortez de la jungle ou d´un match de boxe ? » aurait-il pu lui demander, ce à quoi elle aurait répondu le plus sérieusement du monde « Non, d´une période intensive de maternité. »

Mais l´homme était à la fois éduqué et mortifié de patience et ne dit rien, se contentant de sourire de plus en plus franchement, enfin distrait de son rôle de tribunal esthétique pour sa femme qui sortit à ce moment-là dans la même petite robe un peu trop blanche, un peu trop courte. Elle prit le sourire pour elle et se mit en joie, tournant sur elle-même et se jetant des regards interrogateurs dans la glace : « Alors tu trouves comment ? Tu aimes ? » Il faut avouer que ses jambes étaient dans un bien meilleur état, cirées de près, écrémées et auto-bronzées mais l´effet général ne différait guère : abominable. Le mari – obsédé à présent par l´urgence de déguerpir – se fit le doublon de la vendeuse dindonne et s´entendit dire « Ça te va à ravir ma chérie, c´est subliiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiime ! Tu as trouvé TON modèle. » – « Tu es sincère ? » interrogea la femme mi figue mi-raisin, soupçonnant une sorte de conspiration secrète. « Mais oui j´te dis…… ! » dit le mari trop impatiemment pour être honnête, échappant en même temps un soupir franchement délateur. Il regarda en biais la première essayeuse au jambes d´Indiana Jones comme pour l´interroger du regard « Non mais les filles qu´est-ce qui vous prend avec cette robe, vous vous êtes vues ? » Mais avant de déclarer forfait, son épouse reprit « Tu ne trouves pas que ça baîlle là ? ». En effet, le modèle alliait un style trop court et trop large à la fois, une coupe genre « sac à patates » défiant toute loi de rentabilité. « Mais non ça ne baîlle pas ! » mentit-il sans plus cacher son agacement, il grogna alors et il se mit à baîller, lui, très bruyamment. Puis, d´un ton beaucoup plus ferme soudainement : « Bon on y va là ? »

Elle le prit presque pour elle qui rentra dans la cabine, déconfite, et se rhabilla en hâte puis reposa négligemment le tas d´habits infamants sur un comptoir sous l´oeil cette fois dédaigneux de la vendeuse. Elle sortit et inspira fortement en franchissant le seuil de la boutique à la musique de discothèque qui n´aura eu d´effets sur elle que de lui mettre les nerfs en boule. Son portefeuille, lui, en fut sauf. Elle se sentit, sinon libre, au moins libérée. Après cette déroute vestimentaire, elle décida d´aller se jeter sur le premier alcool venu à la terrasse d´un café.

Elle pensait à tout cela et elle voyait le couple attablé un peu plus loin à droite, l´homme identique en tout points à cet homme las et avachi qui était assis sur le cube blanc devant les cabines d´essayage en attendant que sa femme en finisse avec sa fièvre acheteuse et caméléon. Malgré l´évidence d´une bière devant lui et la retransmission d´un match de foot au fond du bar qu´il zieutait sans passion, il gardait la même attitude passive, un peu abattue et résignée.

Sa femme, elle, se caressait les ongles au vernis rouge passion et semblait songer à la petite robe blanche qu´elle n´avait finalement pas achetée. Trop courte et elle baillait, mais quand-même, se disait-elle, elle était jolie. “Je devrais faire un petit régime estival” déclarerait-elle à son mari apathique qui, tout en suivant des yeux une serveuse plantureuse, lui répondrait : “Mais non, ma chérie, tu n´en as pas du tout besoin…” et, dans un soupir, rêvant de chairs pleines et de promesses de voluptés infinies, captivé par la cadence hypnotisante des hanches larges de la jeune femme qui leur apportait maintenant des olives farcies et des chips grasses, il balaya de ses yeux la table pour chasser les pensées qui le troublaient avant de les relever vers sa femme et ajouter d´un air consolant : “Tu es très bien comme ça.” Elle haussa les épaules et sourit dans le vide, cherchant du regard l´approbation du bel homme qu´elle n´avait pas manqué de remarquer au comptoir, se demandant peut-être si, lui aussi, la trouverait “très bien comme ça”. Peut-être était-elle aussi vaguement consciente que les paroles de son mari troquaient à une autre cible leur part de vérité.

Amusée de ce spectacle, elle prit quelques notes dans son carnet en se disant qu´elle préférait sortir seule plutôt que d´être ainsi assortie d´un homme las, terriblement gentil mais absent et abattu. Combien de fois pourtant s´était-elle sentie elle-même absente, le regard aimanté par autre chose et ne pouvant y goûter pleinement car se distraire ainsi de l´autre en sa compagnie sème toujours trouble et confusion ? Combien de fois s´était-elle aussi entendue demander à ce même autre, d´un ton moqueur et suspicieux : “Tu veux mes yeux ?” quand elle se pensait elle aussi chassée de l´esprit rêveur de celui qui l´accompagnait ?

Elle fixa alors son regard sur un homme d´une trentaine d´années, peut-être plus, mal rasé, cheveux ébouriffés, lacets pas lacés et braguette sans-doute pas complètement remontée, en somme la décadence superbe, majestueuse. Son type d´homme.

Il lisait en fronçant parfois un peu les sourcils. Quand il releva les yeux en quête de quelqu´un qui pourrait lui prêter du feu pour allumer une cigarette non mentholée, il surprit son regard à elle et elle vit à cet instant qu´il avait vu plus que cela. Et c´est ce plus qui la fit rougir car son regard indiscret ne la mettait pas mal à l´aise en général, sachant le rendre assez neutre, assez désintéressé. Les yeux verts de gris de l´homme en rougirent presque eux aussi. Ça n´avait été presque rien, un geste naturel en somme mais si peu habituel à la terrasse d´un café qu´il devenait alors totalement incongru, déplacé même quand il était ainsi accompagné d´un regard – tout désintéressé qu´il fût – destiné à un inconnu. Elle sentit son corps bouillir et plus encore sous l´empreinte du geste encore présent dans son esprit. Elle eut envie de rire mais elle se reprocha son attitude, devenue si familière qu´elle en oubliait les convenances. Elle venait simplement de faire ce qu´elle faisait très souvent chez elle, dans l´intimité deson antre : se passer la main sur un sein, en vérifiant presque machinalement les signaux que son corps lui renvoyait, l´informant qu´il était plein et gonflé et qu´une nouvelle tétée était proche. En se rendant compte là, à cette terrasse, que ses seins commençaient à être tendus et douloureux, elle réalisa que l´espace entre la dernière tétée et la prochaine s´étirait considérablement avec cette sortie et qu´elle avait du coup soudainement envie de retrouver son enfant pour qu´il la libère de cette tension et abreuve ces réserves maternelles si généreuses. Ses seins l´informaient en fait, peut-être plus encore que son esprit ou sa conscience, du temps d´absence et du manque, du vide dans ses bras du corps doux et chaud de l´enfant qu´elle nourrissait. Du ventre vers les seins, il y avait la flagrance de son dédoublement entre son corps à elle et le corps de son petit, la transmission vitale passant d´elle à lui, le lait de son être comme cordon invisible d´un lien indivisible.

Et, sans s´en rendre compte donc, elle avait passé sa main sur son sein pendant qu´elle regardait cet homme qui était son type d´homme (si désintéressé fût son regard) et il avait vu tout cela ou plutôt compris peut-être tout cela, que l´incongruïté du geste avait quelque chose qui l´interdisait, le projetait ailleurs, loin de la flatterie qu´il aurait pu sentir à être ainsi regardé : elle passait naturellement et sans y penser sa main sur le sein rond et douloureux, tendu de lait plutôt que de désir, terriblement maternel, le soupesant presque ce sein qui était si intimement le sien et si flagramment celui de son enfant aussi.

Elle se sentit dévastée par l´écho de son regard et l´ampleur de la signification de son geste. L´homme, un peu hébété lui aussi, fronça encore les sourcils et ses yeux clignèrent comme après l´apparition d´un mirage, puis il se mit à chercher plus activement du feu pour allumer sa cigarette normale. Evidemment elle ne leva pas la main pour lui indiquer qu´elle pouvait lui en donner puisqu´elle avait des cigarettes anormales assorties d´un briquet.

C´est précisement à cet instant-là, quand elle abandonna l´idée de lui venir en aide, qu´elle se sentit glisser sur l´autre versant de l´obscure féminité. Le versant à l´ombre quand ses souvenirs s´accrochaient encore aux branches vacillantes et frivoles du versant solaire. Dans sa chute, elle entendit néanmoins l´écho des flatteries d´un homme trappu au visage d´indien, dont la prose flirteuse mêlaient le diable et les dieux : “Eh la belle, quel diable t´amène par ici avec ces divines courbes ? Laisse-moi t´inviter à un coktail du paradis, je suis l´ange du démon…” Elle rougit presque d´en sourire, mais remercia silencieusement tous les flatteurs de l´autre continent ou du bâtiment de sauvegarder cette innocente tradition de transformer le passage des demoiselles en morceau de poésie. Sans pour autant donner le change ni paraître offensante, elle offrit son sourire en guise de refus, puis se leva et laissa sur la table quelques sous et son paquet de menthols infumables . Il lui fallait attraper le dernier train qui la conduirait chez elle et la remettrait sur les rails de son quotidien le plus présent.

En arrivant, elle franchit la porte du jardin et vit une ombre sous le cerisier : son aimé était là, assis et silencieux, et elle vit le bout rouge, incandescent de sa cigarette quand il aspirait puis son visage qui se tournait vers elle, son visage barré d´un sourire si lumineux qu´il chassait l´ombre de la nuit autour. Elle lui sourit en retour et s´assit près de lui. Il passa son bras sur ses épaules et l´attira doucement à lui, faisant basculer sa tête sur son cou et il lui chuchota : “Tu as vu toutes ces étoiles ?” et elle “oui et la montagne en ombre chinoise. Tu vois des lutins, des tubes d´orgue ou autre chose toi ?” Il rit, complice, à l´évocation floue de cette “autre chose” et ne répondit rien, respirant ses cheveux et lui caressant le bras.

Quand elle monta dans la chambre, elle eut le même geste avec son enfant, elle écouta d´abord sa respiration, remonta un peu le drap sous les bras et passa son doigt sur la joue, si douce et si gourmande, puis elle se pencha pour respirer ses cheveux fins d´enfant, son odeur de lait… En caressant son bras rond et tendre, elle songea à ce versant ombrageux à l´abri duquel elle vivait à présent et, dans l´obscurité, elle se sentit soudainement aveuglée, nimbée de bonheur par toutes ces images si lumineuses de cette étape couronnant l´inconditionnelle féminité.

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Kilomètres

Il y a tous ces kilomètres que l´on fait, tous ces kilomètres de pensées où l´on se perd en soi et en l´autre, aux détours de la vie, et puis tous ces kilomètres de pensées moins ancrées dans le réel où, peu à peu, au fil de la route, s´élabore une trame, s´étoffent des personnages, se cisèlent les phrases, si sonores et mélodiques quand elles sont chuchotées ainsi à l´esprit et que l´on sait destinées à l´oubli car on ne les notera pas, on ne se souviendra pas de leur rythme, des mots qui les composent au moment de les écrire.

Il y a tout ce temps entre les plis du présent qui file, se déroule comme la route qui se dérobe, les paysages autour de soi qui s´évanouissent au fur et à mesure que l´on avance puis renaissent, différents, et meurent encore et les velléités d´écriture avec.
Il y a pourtant cette fièvre en soi, cette brûlure dans les doigts, le désir de saisir toutes ces phrases du vent et de la route pour les tisser serrées dans les mailles de l´encre et les empêcher de nous échapper encore.

Fascinée par l´équilibre et la concentration qu´impose la conduite, ce fil tendu où la souplesse et l´habileté s´épousent, je me laisse envahir, peu à peu, par les phrases et je les taille comme des pierres, influencée par l´inspiration de la musique qui envahit l´habitacle de ferraille. La route m´absorbe. Cette route que si souvent j´ai fui, donne la cadence parfaite à mon esprit encombré d´idées, de pensées, d´histoires. Il faut bien-sûr des itinéraires fluides pour chercher loin en soi les raisons intimes, les racines souterraines de sensations et sentiments qui nous habitent, que la fréquentation des autres et de leurs propres histoires fait naître en soi, terreau superbe pour travailler la déclinaison infinie de l´âme humaine. Et comprendre, peu à peu, kilomètre après kilomètre, ce qui nous heurte, ce qui nous touche, ce qui nous déroute.

Pendant ces rares interstices de solitude, fouiller profond au fin fond des sentiments et des contradictions de l´homme prend le goût d´une drogue thérapeutique. On attend alors le prochain voyage, la prochaine dose de kilomètres. Et c´est ainsi que peu à peu, la compagnie de ces pensées et celle d´êtres fictifs habillés puis déshabillés par les caprices de notre imaginaire deviennent nos uniques et âpres désirs d´intimité.

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L´ombre blanche africaine : Visages

“Tu veux un sac en cuir ? C´est de la bonne qualité ici, tu sais…”. Je me retournai ; au début je ne vis que son burnous couleur sable qui me fit l´impression d´être en face d´un fantôme du désert. Puis, mes yeux déchiffrèrent la lumière et perçurent les contours du visage et du corps qui habitaient le vêtement : teint buriné, nez accentué, des yeux noir-scarabée cernés d´ombre, des rides fines et obscures comme les plis d´une dune, un corps long et maigre, anguleux…je lisais ses traits comme une légende du pays, les mots affluaient, stéréotypés malgré eux, pour s´aimanter à cette figure devant moi et nul autre, moins attendu, ne gagnait ma perception pour recevoir et décrire son image sans que celle-ci ne soit collée à son paysage, à sa culture. L´homme se sentit visité par mon regard et détourna le sien. Je réalisai aussitôt que ma curiosité pouvait revêtir un goût d´impertinence ici. Tandis que, pour se donner une contenance, il avait pioché un sac au hasard et me le tendait, je me laissai choir sur une chaise en plastique qui se trouvait là et me contentai de faire un geste de la tête qui signifiait « Non, je suis fatiguée, je regarderai les sacs plus tard ». Il hocha les épaules et s´éloigna vers des « gazelles » plus dociles. J´observai la petite place baignée de lumière et de couleurs en me demandant où j´étais. Outre ceux qui vendaient, ceux qui regardaient, ceux qui mangeaient des brochettes ou saucaient leur tajine, on voyait des hommes, des femmes, des enfants et des chats qui passaient comme des bancs de poissons, irréguliers mais compacts, et suivaient le même courant, attirés vers la même destination…Par ce mouvement, et aussi par la rumeur diffuse d´une agitation proche, je déduisis que je ne devais pas me trouver très loin de la grande place Jemâa el-Fna. Je m´abstins donc de bouger. Je n´avais pas le coeur à affronter le « nerf » de la Médina, sans compter que je me sentis un peu déçue, après avoir eu l´impression de me perdre dans le labyrinthe infini des ruelles et des souks et d´avoir parcouru mille kilomètres, de réaliser que je n´avais finalement dû faire que des tourbillons dans le même périmètre, sans parvenir vraiment à m´éloigner de cette place magnétique. Je décidai alors de rester sur la chaise en plastique, avec l´espoir inconscient que rien n´advienne, car je n´avais d´autre envie que d´observer, et de penser. Notamment à cette apparition, à ce visage…

Je pensais à tous les visages du monde que j´avais rencontrés, à tous ceux que j´avais oubliés. Je les rappelais à moi, pommettes slaves, paupières éffilées, rides profondes des steppes, joues rouges himalayennes, « yeux de Proust » des Magyars, cheveux hirsutes des petits Tsiganes de Roumanie, pâleur celtique…Je me souvins de l´impression forte que certains me firent et qui se résumait souvent à quelques détails : le regard, par exemple, de deux jeunes hommes indiens dans une vallée perdue et réputée dangereuse de l´Himachal Pradesh. Ils se parlaient et riaient et de leurs yeux émanaient une douceur infinie, une douceur de coton et de velours quand leurs iris bruns se frôlaient sous les cils longs et vaporeux. C´était cette douceur aussi quand, dans ce pays, on dodeline la tête de gauche à droite, avec un léger mouvement de balancier très souple pour dire oui. C´était cette douceur encore, empreinte de sagesse et d´humilité, qui se lisait sur le visage du vieux Tibétain que j´avais rencontré dans le Qinhai et qui, son petit-fils sur les genoux, tournait d´une main le petit moulin de prière. Je me souvins encore des visages qui dessinaient un cercle parfait et ceux qui, au contraire, n´avaient que des angles ou des lignes fuyantes. Les visages du métro, las ou absents. La clef de l´énigme se cachait chaque fois dans les yeux : blasés ou tendres, malicieux ou insipides. C´est en eux que se lisait la bonté ou la suffisance, la bêtise, l´ennui ou la richesse intérieure…Parfois outrageusement maquillés, les visages parlaient de vulgarité, et quand ils inspiraient la peur, on reconnaissait dans leur dureté la malveillance dont était empreint tout le corps qui les portait…Mais il y avait aussi des visages trompeurs et ceux qui ne trompent que l´ennui, ceux qui fascinent et ceux que l´on dessine pour retenir une esquisse de leur rareté.

Puis il y avait au fond de moi et à chaque instant, le visage de l´aimé. Il était pourtant loin de cette petite place marrakchi inondée de soleil où j´observais ma mémoire et le visage des passants, mais il se superposait à tous, comme un phare solitaire au milieu de la multitude. Ce qui m´avait frappé la première fois que j´avais découvert ce visage, c´était sa lumière. Il m´avait hyptonisée en dirigeant vers moi un de ses faisceaux car lorsque je l´avais vu, ses yeux semblaient posés sur mon visage depuis longtemps déjà et avaient rendu tout le reste autour absolument flou. Depuis, c´était au sein de cette incandescence-là que je me réfugiais chaque fois que je me sentais sombrer. Je me mis ainsi à penser aux longues heures où j´avais observé le visage de cet être lumineux, quand il dormait encore et que je m´appuyais sur un coude et me penchais au dessus de lui pour le regarder ou quand je me tournais simplement et ne faisais aucun bruit, feignant le sommeil alors que je l´épiais. Mon esprit dépliait une toile et mes yeux, comme des pinceaux, commençaient à y tracer ses contours : les lignes d´abord, ses sourcils discrets, les cils fins et bien dessinés, les pattes d´oie (j´aimais qu´il ne soit pas lisse comme un homme sans histoire), les lèvres fines qui gonflaient parfois un peu sous le souffle régulier du sommeil et le nez, parfait, ni grand ni petit, ni trop fin ni trop large. Le front, haut et dégagé bien que quelques lignes y racontaient déjà quelques contes du passé, contrastait avec la mâchoire, belle et masculine, et le menton plus triangulaire, caché sous une broussaille piquante et anarchique. Les cheveux dispersés autour, emmêlés et doux, accentuaient encore l´effet de corsaire romantique qui se dégageait de lui. Il y avait aussi plein de petites imperfections touchantes, un petit vaisseau éclaté près du nez, le grain de la peau irrité par endroits, des poils rebelles n´importe où et il s´endormait très souvent avec les lunettes qu´il utilisait pour lire, ce qui lui donnait un air de bel intellectuel oisif, mais cette collection de petits secrets qui s´accumule en nuits et en siestes partagées me le rendait à chaque fois plus précieux. J´approchais alors souvent un doigt que je posais sur son nez, comme pour le mesurer (« A quelle phalange arrive t- il ? », ou « Serait-il pinocchiesque ? ») et je pensais souvent « Pourquoi ce geste ? c´est un geste bizarre… », mais c´était le premier qui me venait après l´avoir observé sous toutes ses coutures et avoir senti l´émotion gagner toutes mes veines, le geste de la tendresse. Parfois il ouvrait un oeil et je me disais que cela devait lui faire la même impression que celle que je ressentais il y a quelques années lorsque j´avais apprivoisé un chat : un mélange de surprise et d´inquiétude lorsque le matin, je le découvrais ainsi penché sur moi, me regardant fixement avec un air impassible, le minois à quelques centimètres de mon visage. Je me demandais toujours depuis combien de temps il était là comme ça, ensuite me venait cette question « Mais à quoi peut donc bien penser un chat ? », puis, pendant que j´approchais ma main vers son pelage soyeux, j´avais toujours cette pensée : « Et si un jour il me griffait l´oeil ? ». Cela me faisait frémir. J´avais toujours eu peur d´une blessure à l´oeil et, dans une plus grande mesure, de la folie potentielle des êtres, surtout ceux qui miaulent. Mais l´aimé devait être plus confiant car lorsqu´il me découvrait ainsi, inclinée vers lui comme un chat contemplatif, sa première réaction était de sourire et de murmurer un petit « hmmm » câlin d´amusement. Ou alors, quand son rêve avait été mauvais, il sursautait un peu et me regardait intrigué, pris dans le courant d´air de cette frontière qui sépare la fantasmagorie nocturne de l´ordre diurne ; ces matins là, peut-être pensait-il lui aussi aux griffes…

Ce rapprochement d´idées n´était d´ailleurs pas anodin, lui, mon chat, et moi…Car ce qui m´avait plu immédiatement en lui, c´était sa félinité. Je ne savais d´ailleurs pas vraiment définir d´où elle émanait. Il n´avait pas la démarche chaloupée des Indiens au corps souple et fin…Ses yeux étaient trop malicieux et rieurs pour ressembler aux yeux d´énigme ou de sagesse bouddhiste des félins. Et du reste, en astrologie chinoise, il était singe tandis que le chat, c´était moi (quoique pour les Asiatiques, ce chat-là est un lièvre… !). D´ailleurs ce signe lui allait plutôt bien, dans sa manière de ramasser les chaussettes traînant sur le sol avec ses pieds, dans ses grimaces, dans son espièglerie…Dans sa dimension enfantine, il avait donc bel et bien des connivences simiesques mais dans sa dimension masculine, et érotique, il appartenait résolument au monde félin. Son indépendance aussi, son goût farouche pour son espace, ses cachotteries, son égoïsme, ses rituels et toute sa tendresse…Quand je posais ma paume sur son visage, il tendait la joue et la faisait rouler sous ma main exactement comme un chat qui fait pivoter son minois et tortille son cou sous les caresses. De même quand je m´approchais pour déposer un baiser sur cette joue câline, il la faisait rebondir sur les lèvres afin qu´elles répètent inlassablement le mouvement. Il n´y avait alors plus qu´une seule chose à faire : le dévorer.

Cette pensée me fit soudain un vif effet érotique et je relevai la tête d´un coup comme pour revenir à la réalité et ne pas plonger dans un si délicieux oubli. Mon regard se raccrocha à d´autres visages comme pour dissiper le trouble mais mon corps était encore anesthésié par ses souvenirs : j´eus l´impression que tout le soleil était entré en moi. En observant un Berbère qui apportait un thé à la menthe au vieil homme des sacs, je reprenais corps sur la place et pensais à la force inouïe de la mémoire et de l´esprit quand, en partant des traits singuliers d´un autochtone, on pouvait ainsi rejoindre l´absence et superposer les scènes et les images de « hic et nunc » avec celles de l´ailleurs et de l´hier…Quand je me sentais vide et que tout me semblait vain, je tentais de me rappeler cette collection d´images et de souvenirs que l´on porte en nous et qui nous ouvrent aussi, à leur manière, d´infinis voyages. Je pensais aussi à la porte fermée que sait être notre visage lorsque nous partons aussi loin en nous-mêmes mais sans que nul ne le sache…Et en observant ainsi les visages autour de moi, j´essayais de passer l´au-delà de la peau pour savoir ce qui se cachait derrière ces contours, quels soupirs et quels désirs, quelle histoire et quels regrets…Mais je me butais à chaque fois à ma propre obstination, l´univers complexe et illimité de l´autre nous échappe, la perversion de la pensée, tous ses murmures, les angoisses tues, les fantasmes et les acrobaties de conversations sourdes, les ponts invisibles d´une idée à l´autre, d´une image à un souvenir, toute cette agitation mentale cadencée autour du pouls désordonné de nos émotions s´arrête finalement à la frontière de notre épiderme qui, lisse ou froissé, n´offre au regard que son opacité. Chaque être est un monde clos, impénétrable. Le langage que l´on se parle, en soi, n´est pas une langue connue de tous, mais une suite illogique de combinaisons indéchiffrables. Quand je m´abandonnais à regarder si longuement le visage de l´aimé et tout le mystère qui se cachait derrière, je me demandais comment les personnes pouvaient se lasser aussi vite les unes des autres alors que se trouvait là, face à elles, ce kaléidoscope inépuisable de l´univers fascinant et troublant de l´autre. Cette malle de bric et de broc, de trésors enfouis et d´entrailles pleines de souvenirs déguisée en corps…Tant de richesse qui ne se monnaye pas et dont la valeur n´est pas comptable. Nous n´avons peut-être jamais été de grands explorateurs des mondes intérieurs quand il ne s´agit pas des nôtres. Il n´y avait pour ma part que cela qui m´intéressait, dans le voyage et dans l´amour, sentir battre sous ma main les battements du coeur et me poser mille questions sur les labyrinthes émotionnels qui se tramaient depuis cet épicentre.

La lecture des visages pouvait me paralyser pendant des heures. Ainsi, sur ma chaise en plastique, bercée par le soleil de fin d´après midi et le vent remué par les pans de caftans ou de djellabas au passage des ombres féminines, je devais donner l´impression de dessiner une scène sans pinceau ni carnet de croquis ou de voler des images, très lentement, sans aucun appareil photographique. L´homme au burnous semblait même avoir oublié ma présence alors qu´il devait toujours me contourner pour attraper un de ses sacs sur son petit stand en plein air qui attirait les curieux. J´étais comme ces mannequins de plastique qu´on affuble d´étoffes et d´ustensiles pour que le client s´identifie. Le vieil homme du désert aurait ainsi pu me passer autour du cou une sacoche et un cartable, j´étais sur sa chaise en plastique après tout, je pouvais servir de présentoir…Mais non, mon silence et mon immobilisme devaient l´impressionner, il me laissait en paix et était même allé se chercher une autre chaise. Dans ce pays, de toute façon, il n´y avait jamais de problèmes…Pour justifier ma paresse, je commandai néanmoins une boisson glacée de loin à un serveur ambulant. Je lui dis « avec beaucoup de glaçons » et il me regarda d´un air intrigué. Il les servit lentement, le sourcil froncé, comme s´il répondait malgré lui à un caprice illicite puis il disparut très vite. En laissant fondre un de ces glaçons sous ma langue, je me souvins alors que c´était avec ces petits cubes d´eau douteuse congelée que l´on pouvait attraper la bien nommée turista. Je n´avais rien contre une de ces maladies déchiffrable et lisible, ça me faisait presque envie, du glaçon jusqu´à la fièvre, car cela faisait plusieurs mois que je ne comprenais plus rien au langage de mon corps. En lui, régnait un empire chaotique, sans loi ni rite, une suite illogique de sensations et de vides, une insolence farouche sans oreille pour les messages de l´esprit. Encore une fois, cela me renvoyait aux nuances infinies d´ombres et de lumières d´un visage ou d´un corps, quand bien même sous sa carapace se déchaîne des mers tumultueuses. J´avais souvent réfléchi à l´arbitraire de notre enveloppe quand, en moi, il y avait parfois si peu de correspondance entre l´être intérieur et l´être visible. L´art des masques pour les artistes du secret…Que capte on alors de l´autre, pourquoi nous attire t- il ou nous révulse t- il ? Est-ce un souffle qui émane de lui ou le mirage de son apparence ? Tous les visages frappaient à ma porte et je voyais mille yeux qui me scrutaient pour connaître la réponse : qui voit-on réellement quand on regarde l´autre ? Dans le monde contemporain, les personnes se quittent brutalement  puis se laissent apprivoiser par d´autres aussi facilement sans en paraître affectées – notre mode consommatoire contagie jusqu´aux êtres, tristement substituables, et elles oublient sans doute l´essentiel, « invisible aux yeux »… Mais sur ma petite chaise en plastique, à l´ombre de l´agitation marrakchi et des milliers de visages à déchiffrer sous leurs longues tuniques qui les dérobent au regard, je me dis que nous ne savons peut-être pas passer au-delà de la frontière du corps, ou nous ne le voulons pas, de peur de nous cogner contre l´immensité vertigineuse de l´univers de l´autre. Ou peut-être encore, ressentons-nous une crainte inouïe en ouvrant cette porte et en découvrant derrière elle, le reflet de notre propre profondeur, de notre incommensurable folie…

 Je regardai encore une fois le visage berbère de l´inconnu devenu familier, je lui souris puis me levai. Il me fit un signe de tête, humble, auquel je fis écho. Je quittai le lieu et mes pensées et dirigeai mes pas vers la place Jemâa el-Fna, où les conteurs avaient commencé à remplir de mots magiques l´air du soir naissant, en formant autour d´eux des cercles de curieux : les kaléidoscopes de légendes aux couleurs éphémères et ancestrales que je regarderai de loin, sans comprendre, et que j´entendrai néanmoins, en me sentant reliée et en pensant encore au visage de l´aimé que je voudrai retrouver.

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Ballade balkanique (2) : À tout ce qui n´a pas lieu

A Sarajevo, une vieille femme marche lentement vers la place aux pigeons de Baščaršija, le dos courbé et les bas de laine capturant des mollets aussi fins que les  poignets d´une jeune fille. Elle n´est pas assez couverte pour la saison mais cela fait longtemps qu´elle n´a plus jamais froid. En passant devant la mosquée “Begova”, elle s´arrête devant une affiche indiquant une exposition : on y voit un vieil homme, la tête inclinée vers le sol et sa main droite ridée posée sur le front ; une bulle au-dessus du portrait annonce le thème “Troubled Islam”, la vieille femme ne comprend pas l´anglais mais décrypte le message par ce geste d´accablement et d´extrême fatigue ; elle croit y lire le souvenir de son mari quelques jours avant sa disparition, quand elle l´observait par l´entrebaîllement de la porte de la cuisine sans oser entrer, de peur de ne pas savoir comment rompre ce halo de silence et de solitude qui cerne les esprits rongés par les soucis et l´angoisse. Elle se met à murmurer pour elle-même des commentaires résignés. Puis, apercevant une jeune femme à côté d´elle en train de noter l´adresse du lieu d´exposition, intriguée comme elle par l´affiche, elle la prend à témoin et se met à lui dire beaucoup de choses sans paraître vouloir que son monologue se transformât en conversation. Avait-elle perçu que sa voisine était étrangère et ne comprenait rien à ce qu´elle racontait ? L´interlocutrice muette l´interroge cependant explicitement du regard, soutenant difficilement la vision d´une verrue purulente que la vieille femme n´a jamais pu soigner sous son oeil vif et clair et qui ressemble à une cicatrice qui ne pourra jamais se refermer. Elle se contente de hocher la tête en signe d´assentiment, traduisant à travers la voix écorchée de la parleuse la bande son qui accompagnerait parfaitement les photos de cette exposition qu´elle désire voir. La vieille femme ne tarit plus, comme si elle venait d´ouvrir la boîte de pandore où elle renferme tous ces souvenirs si douloureux à partager avec les quelques proches qui ont survécu et qui ont traversé avec elle ces années de peur, de chagrin et d´humiliation. Alors cette inconnue, cette étrangère, est l´oreille qu´il faut pour recevoir sa douleur sans paraître en souffrir…

Et malgré la tristesse de son récit ininterrompu, la vieillarde sourit entre deux phrases et semble même amusée par l´air de plus en plus interrogateur de la jeune femme qui se demande en effet si la pauvre femme n´est pas tout simplement en train de délirer, ayant perdu la tête depuis que dans celle-ci résonne le bruit des mitraillettes qui a retenti toute une nuit contre la façade de son immeuble. Le lendemain matin, ne sachant pas comment elle avait survécu, prostrée dans la baignoire glaciale, elle avait retrouvé son fils aîné sur le sol, sans vie. Deux jours avant, son mari avait été arrêté après avoir été prier pour les siens derrière la mosquée condamnée et depuis plus d´un mois elle n´avait plus aucune nouvelle de son deuxième fils qui vivait à l´est du pays. Elle n´en aurait jamais plus. Son coeur s´était mis à geler et tremblait à chaque instant et c´est à partir de ce moment là qu´elle n´avait plus senti le froid dehors. Elle s´acharnait néanmoins à se persuader que son mari et son fils reviendraient un jour à la maison et qu´elle pourrait retrouver le sommeil et la chaleur en elle. On ne l´avait jamais appelé pour identifier les corps, alors elle voulait croire qu´ils étaient encore de ce monde. Tous les jours elle sortait pour aller vers la place aux pigeons et parlait aux oiseaux ou à ces inconnus qu´elle croisait et qu´elle croyait reconnaître, des amis de sa famille ou des jeunes femmes qui lui rappelaient les veuves de ses fils ou bien elle-même, à cette époque irratrapable où elle était gracieuse et insouciante, où elle n´avait pas cette maudite verrue qui lui masquait une partie de la joue. Les commerçants astiquaient leurs petits moulins à café dorés et la regardaient passer, frêle et si seule, et la saluaient d´un hochement de tête, avec l´expression de ceux qui savent, qui ont une mère ou une grand-mère qui leur demande chaque jour à quelle heure passera le camion de l´aide alimentaire et s´ils lui apporteront un peu de beurre cette fois.

Tout à coup, la vieille femme interrompt son monologue et offre un sourire désarmant à celle qui écoutait désormais le rythme de ces mots inconnus comme une berceuse triste, mais consolante, puis elle s´éloigne à petits pas rapides, semblant moins courbée qu´avant, comme si en se confiant elle avait redressé en elle les fils de sa dignité et de son courage. Elle ne veut pas arriver trop tard sur la place et espère y profiter des derniers rayons de soleil pour voir comment les pigeons se précipiteront sur les graines qu´elle a glissées dans un sac plastique et qu´elle lance chaque jour d´un geste fragile et satisfait. Ce rendez-vous quotidien est devenu un rituel qui lui permet de supporter l´attente et combler le vide qui dévaste sa maison et son coeur glacé. Elle n´est jamais parvenue à se résigner à ce qui n´adviendra plus ; les pigeons lui transmettent les messages de ses absents, elle les capte au vol dans les battements des ailes grises qui scandent le vent.

La jeune femme serre son foulard autour de sa gorge nouée. Elle a froid. Devant elle, le châtaigner offre des ombres au soir qui tombe dans la cour de la mosquée. Les yeux perdus entre les fidèles répondant à l´appel du muezzin, elle pense encore à la vieille femme et à son long monologue puis elle erre dans ses propres souvenirs et tout ce qui n´a pas eu lieu dans sa vie et qui n´aura pas lieu. Elle se dit qu´elle aurait aimé en parler à la vieille dame, se lancer elle aussi dans un récit expiatoire. Tout ce qui s´est absenté d´elle, de son corps, la vie contre le vide, quand elle n´a jamais réussi à l´extirper de son âme par des paroles. Sa boîte de pandore…Elle se sent elle aussi cernée par ce halo de silence et de solitude si difficile à briser. L´air du soir qui lui caresse les cheveux est doux pourtant et apaiserait presque cette tristesse sans voix dont elle a presque honte quand elle la compare à celle, infinie et irréparable, de la vieille dame. Entre ce qui a eu lieu et ne reviendra plus et ce qui aurait du avoir lieu et ne viendra pas,   pas cette fois, elle se consolerait presque en admettant que la première cicatrice coud une blessure plus profonde, irrévocable. Elle s´approche de la mosquée et décide de remettre au lendemain la visite de l´exposition. Elle observe des hommes bavarder tranquillement et des jeunes femmes voilées riant entre elles, insouciantes. Elle se sent aimantée par la douceur du lieu, le dôme vert en écho aux collines autour de la ville lui évoque sans douleur une bienveillance maternelle. En passant près de l´arbre, une floppée de pigeons s´envole dans des claquements d´ailes. Elle les regarde au-dessus d´elle et croit lire dans les courbes fouettant la chair ambrée du ciel un message à interpréter, une réponse à l´absence, la clef de la boîte : « Quand Pandore ouvrit la jarre que Zeus lui avait confié, les maux de l´humanité qu´il y avait renfermé se déversèrent sur la terre. Seule l´espérance resta au fond. »

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Ballade balkanique (1) : impressions en clair-obscur

Il est des pays que notre mémoire a peint de gris. L´aube s´y lève sans lumière, la nuit est aussi pâle que le jour, l´herbe n´y reflète pas les rayons, il n´y a pas de rayons, il n´y a pas d´herbe non plus. Seul le ciment est fidèle au ciel, à ses nuages persistants, couleur nostalgie. Novembre toute l´année. Et sur les visages, des rides comme la froissure d´un vieux torchon oublié, poussiéreux et nul sourire qui vienne chasser l´abattement. Les cernes entourent l´ombre blafarde de l´expression déjà sombre. Même les chiens et les chats font des gueules d´enterrement.

Il est des pays que les projecteurs du monde nous ont révélé dans ce clair-obscur que la mémoire a capté sans pouvoir s´en défaire. Condamnés à leur légende triste et à un brouillard entêtant. Le nom de leurs villes résonne comme des sentences funèbres : champs de bataille et terrains dévastés, on n´imagine que de vastes étendues désolées, désertées, des barres d´immeubles raides comme des poteaux électriques, pas âme qui vibre, du gris encore, résolument, rien d´autre que du gris, à peine des nuances, un sale gris mélange de noir et de blanc, avec plus de blanc que de noir, et qui plus est un blanc neige souillée, un gris pâle vraiment mauvaise mine.

Il est des pays qu´il faut absolument aller voir de plus près pour leur redonner leurs véritables couleurs. Pour recolorer, surtout, notre mémoire et notre esprit trompés par la vision du monde que l´on s´entête à nous donner. Ainsi en est-il de pays si proches qui nous semblaient si lointains quand la guerre les plongeait dans ces sphères sans teinte, ces déserts d´amertume et de douleur. J´ai vu les cicatrices de cette guerre sur les pierres des bâtiments : criblées de balles avec parfois des trous béants, obus transperçant l´illusion de la solidité et laissant voir le vide derrière les parois, les étages écroulés et les vestiges de carreaux de salles de bain où l´intimité n´a plus de paravent, où un chien aventureux pourrait faire exploser encore une bombe, où les fils électriques n´ont plus d´autre connexion que l´air qui circule et siffle entre les fenêtres sans vitres, les charpentes sans toits. J´ai vu des femmes habillées de noir, des adolescents pâles, des hommes sur des roues, ils avaient perdu leurs jambes. Ces femmes souriaient, les sourires édentés sont parfois les plus lumineux, ces adolescents couraient, ces hommes dirigaient d´intenses regards clairs vers des bâtiments intacts, majestueux, survies de l´histoire. J´ai écouté un homme suggérer avec autorité à un étranger qui dirigeait son appareil vers une maison détruite de tourner son regard vers l´autre versant de la montagne et de photographier les ruines innocentes du château médiéval. Combien de ses souvenirs restaient accrochés aux parois délabrées de cette maison, combien de rires n´y avaient plus d´écho, combien de pas, de notes de musique, de bruits de vaisselle, de cris d´enfants, d´exclamations d´hommes, de soupirs de vieux, de colères et de fêtes, de repas fastueux après le ramadan ou de Noëls gourmands, il n´y avait pas de nom devant la porte, il n´y avait plus de porte, combien de ces souvenirs résonaient là quand à nos yeux ces lieux ne sont que la mémoire triste, et documentaire, d´une guerre qui nous fut étrangère ? J´ai vu un musulman pêcher entre la mosquée reconstruite, pierre par pierre, pierres claires du pays de Stolac, et les tombes noires des civils morts le même jour, l´eau brillait cristaline entre la terre où repose ces hommes jeunes, Mustafa, Omer, Mohamed, et le lieu de culte érigeant, blanche, une dignité rescapée. Et j´ai vu aussi les images du siège, un couple de personnes tombées de leur bicyclette, une chute sur le sol froid dont ils ne se relèveront pas, et une femme qui courait en protégeant son bébé contre son sein pour traverser une avenue cernée par les tireurs cachés en haut d´immeubles, la peur se lisait sur son visage, et j´ai vu encore un homme plié en deux sur une barrière devant un marché, des lambeaux de chair pendus à ce qui avait été son corps, un corps qui n´était que béance, mes yeux sont restés paralysés longtemps devant ce trou noir, de quoi sont constitués les hommes pour laisser autant de place au vide, de quel vide sont constitués les hommes à la place du coeur, l´insoutenable crevait l´image, l´ennemi pourtant devait avoir un visage, le photographe aussi. Et puis j´ai vu les étendues silencieuses de cimetières aux stèles blanches ou noires, avec des dates de naissance qui ne se ressemblaient pas et la même date de mort, 1993, 1994, 1995. Et je n´ai pas pu aller cueillir de fleurs sauvages pour rendre hommage à ces hommes et ces femmes, ni dans les prés lumineux ni dans les bois de pénombre silencieuse car une tête de mort noire sur du fer blanc cerné de rouge m´expliquait en langue universelle que le danger rôdait encore, l´inscription en bosniaque ou en anglais n´apportait rien d´autre d´essentiel même si je reconnus le mot « mines ». J´ai vu de près tout ce gris de la mémoire, ce qui reste de ce gris, couleur de souffrance ici, couleur d´indifférence à quelques pas de là.

Alors j´ai voulu voir aussi ce qui n´était pas gris puisque je venais jusque là depuis les pays d´indifférence. J´ai plongé mes yeux dans les gorges profondes de la Netva, les nuances de vert émeraude et de vert jade, la beauté des arbres, l´ombre des montagnes et la blancheur éclatante de la maison des derviches contre la roche austère. J´ai connu un enfant au nom de Mirsade, petit homme adulé de toutes les femmes autour de lui, mère, grand-mère, tante, il menait la danse de son royaume, météorite vivante des générations d´hommes fauchées comme les mauvaises herbes. J´ai regardé aussi la mer impassible et profonde, bleu de paix. La nuit, les étoiles se racontaient la bonne aventure. Le jour, les visages souriaient doucement, confiants. J´ai observé l´accent circonflexe que dessine le pont glissant de Mostar, ce point d´honneur où l´est et l´ouest se rejoignent, et j´ai imaginé les plongeurs qui venaient lancer leurs corps gonflés de vie au-dessus du vide, défiant les vents opposés. Il se multipliait à l´infini dans la ville, le vieux pont du passé, le pont blessé puis détruit et le pont flambant neuf, mais avec ce sourire caractéristique des beaux visages lassés par le temps qui ont voulu se refaire une jeunesse au bistouri, un sourire figé, glacé par la chirurgie qui a étouffé la respiration fluide de l´âme. Je l´ai reconnu encore sur le bras tatoué d´un homme et j´ai compris qu´il était le coeur de leur histoire. J´ai vu des jeunes femmes voilées donnant la main à un fiancé catholique, chahutant la tendresse, pratiques peu orthodoxes et j´ai vu le musée des « Broken relationships », où se collectionnent des objets qui racontent une histoire, l´amour perdu. Les dômes étaient verts, les tapis rouges, les moulins à café cuivre ou or, les cheveux bruns, les yeux bleus ou jade, les voiles jaunes, blancs ou roses, les bureks dorés, les rues ensoleillées et la rivière brillait là aussi…A l´ombre de la mémoire blessée, il y a peu de gris sur cette terre au goût de lumière et au milieu d´une maison en ruines, j´ai vu un jeune arbre qui poussait, ses feuilles vertes se frayaient un chemin entre les fenêtres crevées, et j´ai pensé alors que la vie renaissait toujours du pire, que le nom des Balkans, peu à peu, perdra dans notre mémoire sa sonorité de détonation, son drapé anthracite, sa brume mélancolique. L´arbre donnera des fruits que les enfants cueilleront ensemble, Mirsade, Bojan et Sača…

 

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La Chine des rails et déroute : présentation, dédicace et exergue

LA CHINE DES RAILS ET DÉROUTE

À Tian Bao et sa famille,

À Cath,

Il faut s’éprendre soi-même

ou se résoudre à ne jamais comprendre. 

 Amélie Nothomb, Biographie de la faim

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